LES TREIZE
Vers l'année 1840, il existait à Paris une société unique, composée de treize individus, peintres, musiciens, sculpteurs, romanciers, poètes, — tous en herbe.
Ils étaient treize pour imiter le roman des Treize de M. de Balzac. Leur chef, en mémoire de Ferragus, s'appelait Cinabrius. Cinabrius! c'est-à-dire homme d'un caractère de cinabre, la couleur terrible.
Cette société dura neuf ans ; au bout de ce temps, les uns mom'urent, les autres se firent bonnetiers ; certains arrivèrent à la position qu'ils avaient rêvée si longtemps. Tous les treize menèrent une vie incroyable de gueuserie, de joie et de splendeurs déguenillées à côté desquelles les exploits des don César de Bazan, des Gus-
88 CONFESSIOJiS DE SYLVIUS.
man d'Alfarache, des Gil Blas et des Ragotin ne sont rien. Deux fois par semaine on se réunissait dans le seul local possible, l'atelier de Cinabrius qui demeurait dans la maison de M. Victor Adam, rue Hautefeuille. Or, le 4 du mois d'octobre, une circulaire ainsi conçue avait été adressée à chacun des membres :
ELYSÉE CINABHIUS.
« Mardi, 7 du courant, 8 heures du soir, gi-ande soirée villageoise, composée de tir à l'arbalète, d'auto-da-fé mobiher et de surprises.
« Sur le coup de minuit, bal paré. Les dames en bonnet seront reçues. L'orchestra, conduit par Schanne, exécutera les quadrilles les plus gracieux, entre autres celui connu sous le titre de . Si les voisins ne sont pas conients.
« Toute poésie est rigoureusement interdite.
« De neuf à neuf heures et demie, les célèbres auteurs de la Nonne en cage, — ce drame si puissant, en répétition au théâtre du Panthéon, — feront un tour dans les salons.
o Miette, le même qui travaille depuis vingt-cinq ans au bas du Pont-Neuf, a bien voulu nous assurer son aimable concours.
« A onze heures, grande discussion httéraire; les fouriéristes ne devront, sous aucun prétexte, y prendre part.
« xV une heure et un quart, les célèbres auteurs de la Nonne en cage mangeront un fruit, un morceau sur le pouce^ peu de chose.
« M. Victor Adam sera des nôtres.
« Chacun des membres est prié d'amener quelques amis.
« Un municipal placé à la porte veillera constamment au bon ordre. »
Tel était le programme de la fête annoncée par Cinabrius- et complotée quelques jours à 1" avance par les Treize, à cause du 7 octobre, la veille du 8, jour néfaste pour toute la bohème en général.
Cinabrius devait trois termes à son propriétaire, Victor Adam, qu'il appelait pour cette raison le dieu Terme ; M. Adam lui avait signifié son congé, et Cinabrius voulait se venger. D'ailleurs, les statuts portaient :
« Les membres de la Société ne devront jamais dépasser le nombre treize. Les Treize devront avoir fait preuve d'un grand courage dans les diverses épreuves d'admission. Parmi les peintres, il ne sera admis que des coloristes, les dessinateurs étant plus crétins que des architectes. Les Treize devront rendre la vie dure aux peintres qui ont fait des tableaux de genre destinés aux bourgeois, etc., etc. »
Sylvius, ayant quitté sa petite ville après la fuite de Clémence, vint étudier à Paris la peinture, et fut reçu à l'association des Treize; il assista à l'assemblée préparatoire, dans laquelle Cinabrius, en vareuse rouge, dit:
— Frères, linfluence de ces peintres a été temble. Nous les avons laissés, jusqu'à ce jour, trop tranquilles ; nous avons manqué à nos règlements. Ce sont ces peintres qui tuent l'art et pervertissent le goût dans les masses. Puisque le gouvernement laisse se propager les figures de cire chez les coiffeurs, la gravure à la manière
noire, la peinture sur porcelaine et les paysages de :>I. Bidault, il faut que nous sapions ces mauvaises tendances. Serons-nous obligés, pour vivre, de faire de la miniature ?
— Plutôt mourir i s'écrièrent les Douze.
— Eh bien ! dit Cinabrius inspiré, allons aux voix pour décider de quels peintres nous avons à nous occuper. Nous avons le choix : MM. Biard, Victor Adam, Destouches, Pingret. Songez, messieurs, que votre choix doit être motivé.
Sylvius tira les bulletins et lut les noms des peintres voués aux châtiments.
— Messieurs, dit Cinabrius , M. Pingret a réuni cinq voix, et M. Victor Adam quatre. Ainsi , ce sont eux qui de\Tont comparaître devant votre tribunal.
— Oui, avaient répondu d'une seule voix les Douze.
— Ainsi, la grande séance, le 7 de ce mois. N'y manquez pas.
Or, le lendemain, Tateher prit une physionomie de circonstance. Canonnier, le rapin de Cinabrius (un rapin de trente-cinq ans), fut chargé de ranger par extraordinaire l'atelier, de le nettoyer, de badigeonner les murs ; — Aie surtout soin , lui avait dit son patron , de ne pas effacer les maximes. Les maximes formaient une espèce d'album mural, où chaque visiteur avait le droit d'écrire ses pensées à la craie ou au fusin ; on hsait des apophthegmes dans ce goût :
« Montre-moi tes bottes, je te dirai qui tu es. >^ (Un Bohème.)
« La pomme de terre est la salade de homards des malheureux. »
« Le mariage est la guillotine de F amour. » Enfin, le jour de la grande soirée, cinquante jeunes gens arrivèrent ; le rapin les invita à s'asseoir. Au fond de l'atelier était une table autour de laquelle les Treize prirent place ; deux chevalets, figurant des ifs, portaient des lampions.
Canonnier, de garde à la porte , entra :
— M. Victor Adam, le dieu Terme.
— Hou! hou! firent les cinquante voix.
— Bonjour, Victor, dit Cinabrius. . . — ou Y Enfant de la Forêt , dit un autre. — 4 volumes in-12, ajouta un troisième , — par Ducray-Duménil.
— Messieurs l .. . dit M. Victor Adam stupéfait.
— 0 Adam! dit Cinabrius, —le mari d'Eve, — notre père à tous, — pourquoi as-tu mangé de la pomme ? — Dieu t'a chassé du paradis, et te voilà en enfer, riposta dit Cinabrius.
— M. Cinabrius, dit le propriétaire, est-ce dans l'intention de m'humiher que... ?
— Krrr. — Ah! — Pssschtl — boung! — ohl — brring! hurlèrent les cinquante voix.
— Pardon de. vous interrompre , messieurs, dit Cinabrius; l'accusé aie droit de se défendre. Allons, Victor, je veux y mettre de la douceur, qu'avez-vous à dire pour votre défense?
— Monsieur Cinabrius, vous m'aviez fait demander pour parler d'affaires...
Ici un immense éclat de rire terrifia l'accusé.
— Victor, dit Cinabrius, si je vous avais dit que je vous faisais demander comme accusé , vous ne seriez pas venu , n'est^il pas vrai , ô Victor !
92 CO>.FESSiONS DE SYLVIUS.
— Mais de quoi m'accusez-vous? dit le malheureux propriétaire.
— Victor, dit Cinabrius, je vous accuse : 1° de m'avoir demandé les termes échus.
— Oh! fit l'assemblée avec indignation.
— Vous eûtendez, Victor, le noble courroux qui s'empare de ces jeunes cœurs. Mais ceci n'est rien...
— Messieurs , songez que je suis artiste.
— Il ose s'intituler artiste 1 dit le chœur.
— Silence , dit Cinabrius. En qualité de dieu Terme , vous vous êtes conduit d'une façon déplorable. Répondez à mes questions et songez que votre franchise pourra contribuer à vous rendre le tribunal plus favorable. Combien avez-vous à peu près fait de croquis dans votre vie?
— Mon Dieu ! dit le propriétaire, je n'en sais pas le nombre.
— Enfin , Victor, est-ce avec le produit de vos croquis que vous avez acheté cette maison ?
— Oui, dit M. Adam.
— Il doit falloir bien des croquis pour acheter une maison. Nous allons déléguer à cet effet un expert. Canonnier, vous qui faites des croquis depuis vingt-cinq ans , combien faut-il en avoir vendu pour acheter une maison sise rue HautefeuiUe ?
— Maître, dit Canonnier, j'ai fait, il eit vrai, beaucoup de croquis^ mais personne n'a jamais voulu m'en acheter un seul.
— Alors , vous n'avez jamais acheté de maison avec le produit de vos croquis ?
— Non, maître.
— Allez à votre poste.
A peine Canonnier était-il sorti qu'il rentra précipitamment et vint dire bas à Toreille de Cintbrius :
— M. Pingret est là; il demande après le dieu Terme.
— C'est bon , Canonnier, dit Cinabrius ; faites passer l'accusé dans une autre pièce.
— Nous n'avons pas d'autre pièce, maître.
— J'entends le petit cabinet.
— Le cabinet , dit Canonnier ; mais le dieu Terme étouffera.
— C'est égal. Qu'on exécute mes ordres ! Canonnier et Srlvius entraînèrent M. Victor Adam,
qui se croyait à sa dernière heure.
— Messieurs , dit Cinabrius , vous allez entendre le second accusé ; il est encore plus répréhensible que le premier. Canonnier, faites entrer.
M. Pingret entra tout vêtu de noir, et sembla fort étonné de se trouver à pareille réunion.
— Donnez un siège à l'accusé, dit Cinaln'ius.
M. Pingret chercha l'accusé , ne s'expliquant pas à qui pouvait s'adresser cette désignation.
— Edouard Pingret , élève de David , voui vous reconnaissez coupable d'avoir mis en circulation ces affreu.c petits tableaux de genre?...
— Que signifient ces mauvaises plaisanteries? dit le peintre tout rouge .
— Accusé , la violence ne mène à rien ; prenez garde d'aggraver rotre position.
— Messieurs, dit M. Pingret, eu se levant, où suis-
je?
— Vous êtes devant le tribunal des Treize.
— Je me soucie bien des Treize Je demande Adam.
94 CONFESSIONS DE SYLYIUS.
— Messieurs, dit Cinabrius, l'accusé avoue déjà sa complicité. Vous connaissez donc Victor Adam ?
— Si je le connais !
— Que pensez-vous de ses dessiiiê ?
— Ils sont ravissants.
— Oh ! fit le chœur.
En ce moment on entendit un gémissement poussé par le dieu Terme.
— Messieurs, dit le peintre en fureur, savez-vous à qui vous vous adressez? A un artiste que ses tableaux ont mené à une grande fortune, à un homme qui a trois maisons sur le pavé de Paris.
— Couvrons-nous de ciKces, dit le chœur. On entendit un second gémissement.
— Canonnier, dit Cinabrius, allez chercher l'autre accusé.
Le dieu Terme apparut, pâle et défait. M. Pingret, à sa vue, courut à lui.
— Gardes, s'écria Cinabrius, empêchez la communication des accusés. Messieurs, après les crimes dontnous venons d'entendre l'aveu le plus complet, la société doitelle rester calme? Non, puisqu'il n'y a pas de tribunaux destinés à garder le sanctuaire de l'art. Quel châtiment vous plaît-il d'infliger à ces deux coupables?
— La mort ! dit le chœur.
— Ce châtiment est dur, il est vrai, mais il est rationnel. J'ai le droit, par mes statuts, de choisir le genre de mort. Donc je propose de scier les deux accusés.
— Oui, la scie ! fit le chœ-ur.
Les accusés devinrent pâles.
GONFESSilOiNS DE SYLYIUS- 95
— Caiionnier, allez chercher la scie.
Le rapm rapporta une énorme scie.
— Grâce 1 dit le malheureux Adam, je vous fais remise des termes.
— Non, cria rassemblée, la scie! — Allons, Canonnier, tenez les deux accusés.
Les treize voix entonnèrent :
0 rapins de Damiette!
De Constantinople aussi.
Pour vous chanter une si Déplorable historiette, Faudrait une clef de si; Y en n'a pas, c'est une scie !
Cette scie en couplets dura une heure .
— Messieurs, dit Cinabrius, ce châtiment est-il suffisant?
— Non, dit l'assemblée.
— Je vous proposerai donc de faire subir aux accusés la question au plâtre.
— Ciel ! s'écria Pingret.
— Canonnier, préparez les instruments du suppHce.
— Voilà, maître, dit le vieux rapin en apportant une énorme terrine de bois remplie d'eau et de plâtre.
— Frères, dit Cinabrius^ qu'allons-nous mouler chez les accusés?
— La tête ! brama le chœur.
— Par pitié, messieurs!... dirent les accusés.
— Non, point de quartier ! fit le chaur.
— Accusés, dit Cinabrius, le tribunal comprend la sévérité juste, mais tempérée ; on vous laisse le choix du
moulage. Vous avez à choisir entre les jambes, les bras,
le torse ou la tête.
— Je choisis les jambes, dit le dieu Terme,
— Et moi les bras, répondit son co-accusé.
— Accusés, dépouillez-vous de vos habillements, on doit nîouler à nu.
— M. Cinabrius, ayez pitié de nous.
— A nu ! dit le chœur impitoyable.
Les deux malheureux peintres procédèrent à leur déshabillement. Quand ils furent arrivés à la chemise, ils se regardèrent et restèrent immobiles.
— A nu 1 dit le chœm\
Les deux chemises tombèrent. Ce fut alors un tapage, des hurlements à effrayer les damnés du Dante. Canonnier procéda au moulage des jambes de Victor Adam et des bras de Pingret
— Messieurs, dit Cinabrius, en attendant la siccation du plâtre, recommeurons la scie.
La scie, de soixante-dix couplets, fut entonnée par l'assemblée ; le plâtre était sec au dernier couplet.
— Accusés, votre châtiment va finir bientôt. Il ne vous reste plus que le baptême à subir pour effacer vos crimes. Canonnier, dit Cinabrius, apportez-moi une vessie de bleu de Prusse et une de vermillon. Prenez un pinceau et donnez le baptême bleu à M. Pingret, le baptême vermillon au dieu Ternie.
Canonnier exécuta les ordres. Les deux accusés se tenaient tranquilles , subissant leur peine en martyrs.
— Vous allez passer la nuit ici, accusés ; demain je viendrai vous délivrer. La justice sera faite. Si un mot
de ces événements transpirait , songez que les Treize sont toujours là... Bonsoir, Victor et Edouard ! Soyez toujours unis.
— Soyez unis! dit le chœur en hurlant.
C'est ainsi que commença leducation picturale de Sylvius.