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II. L'OCÉAN ANTARCTIQUE

Plus vaste que les autres Océans , celui-ci embrasse une bien plus grande étendue dans les régions australes que rOcéan arctique, qui lui est pour ainsi dire antipode, n'en occupe au pourtour du pôle boréal. On reconnaît plus qu'ailleurs, sur ses limites, combien il est faux que les cercles de la sphère circonscrivent des climats naturels, car entre les méridiens du cap de Bonne-Espérance et de la terre de Kerguélen, l'influence glaciale de cette Mer se fait ressentir jusqu'en dehors du 50" degré de latitude sud, où flottent des montagnes d'eau congelée, semblables à ceUes qui, dans notre hémisphère, ne descendent guère au-dessous du 60'' degré nord, tandis que d'un autre côté, au sud desTei^res de feu , les glaces éternelles s'arrêtent vers le Schetland méridional et la terre de Sandwich , c'est-à-dire dans une latitude correspondante à celle où les mêmes phénomènes s'observent vers les limites de l'Océan arctique. Nul continent n'est baigné par l'Océan antarctique, vers lequel se projettent néanmoins, mais sans y atteindre, toutes les pointes méridionales de la terre habitable. Ainsi, l'extréiiiité de l'Afrique, les côtes de l'Australie y comprises , celles de la terre de Leuwin jusqu'aux antipodes de Paris et l'éperon mngellanique de l'Amérique méridionale, sont exposées à son austère influence sans que ses vagues en viennent immédiatement battre les rivages.

Le grand archipel , qui forme le prolongement si mal connu du midi de la Patagonie , les Malouines , dont les habitants de Saint-Malo disputent la découverte aux Anglais , l'île Saint- Pierre, trouvée en 1G75 par Laroche, revue cent ans plus tard par le capitaine Cook qui , la débaptisant , la nomma Géorgie ouTiuilé australe, et les Nouvelles-Sand\vich , par le SO*" degré, sont sur ses limites aux confins de l'Océan atlantique , par le sud du nouveau monde. Les îles Crouzet, récemment reconnues par des baleiniers

français, la terre de la Désolation , ou de Kerguélen, avec quelques autres rochers inhabitables du même parallèle, y occupent une position semblable par rapport à l'Océan indien. La terre désertede laTrinité, avec l'archipel à peu près contigu de la Nouvelle-Shetland, sont, par le 80*= degré de longitude occidentale de Paris, et vers le 62*^ de latitude méridionale, les seules contrées qui puissent être considérées comme lui étant propres et sur lesquelles on ait pu aborder , tant les glaces se prolongent et rendent la navigation périlleuse dans ces Mers.

Toutes ces terres se ressemblent, en ce qu'elles sont formées de rochers qui nulle part ne se recouvrent de forêts. Les arbres y manquent entièrement; quelques buissons et un très -petit nombre de plantes herbacées en forment la parure phanérogame, mais la flore cryptogame s'y montre plus prodigue. Les mousses et les lichens y croissent en couches serrées, qui préparent à la surface du sol un lit épais de tourbe , dans laquelle on enfonce souvent jusqu'à la moitié du corps; ces mousses donnent aux parties du pays où les pierres ne se montrent pas à nu , un aspect verdoyant lorsque la neige ne les recouvre pas en entier. Pendant l'été, où la température ne s'adoucit que durant peu d'instants, cette neige, en fondant, torme beaucoup de lacs dont l'eau trèslimpide ne nourrit ni poissons , ni larves, ni même de conferves, tant elle demeure froide. Aucun mammifère , aucun oiseau, aucun insecte n'anime ces points déshérités du globe, dont les côtes , presque continuellement fatiguées par les tempêtes , sont généralement composées de falaises à pic et déchirées par une multitude de golfes et de baies servant de refuge à quelques cétacés égarés. Trop peu de points y peuvent supporter la végétation marine nécessaire à la nourriture d'autres créatures vivantes, pour que ces lieux ][)uissent être la patrie de beaucoup d'espèces appartenant au règne animal.

Vers quelques-uns de ces affreux parages, les grandes baleines viennent

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cependant établir leur doniirile pour se nourrir d'ini fnMe rrusfacé presque microscopique et de l'ordre des i)ranchiopodesqui , s'y développant en prodii:;ieuse quantité, y représente, par son abondance, ces bancs de petits mollusques que nous avons vus dans l'Océan antarctique épaissir les Mots et servir aussi de pâture aux cétacés. Le crustacé des mers australes, qu'on a quelquefois observé sur les côtes du Brésil, n'a guère que deux lignes de long; sa couleur est (l'un beau rouge : il sautille à la surface de l'eau, qu'il fait paraître en ébullition et qu'il colore au point qu'on la croirait ensanglantée à une très-grande distance. Les longues bandes rouges qui sillonnent la Mer antarctique de tout coté, " proviennent des myriades pressées de ces petites bétes, dont la quantité semble demeurer toujours la même, quoique la consommation qu'en font leurs ennenn's affamés soit immense. Lorsque la saison qui favorise leur développement cesse, les baleines s'éloignent, et ne reviennent qu'à l'époque où, l'année suivante, la multiplication de leur proie doit foisonner aux mêmes lieux.

Un continent énorme de glace et de neige, dont les bords, se brisant durant la débâcle occasionée par la présence d'un soleil de six mois, deviennent des montagnes vagabondes, expose à l'influence du pôle austral sa surface resplendissanteet frappéede mort. Cependant quelques grands phoques et des morses y sont, comme les ours blancs de l'Océan arctique , les habitants des glaçons errants, tandis que des manchots et des pingouins y représentent les nombreux essaims de canards du nord ; mais comme il n'existe guère de rivages sur lesquels de tels oiseaux ■ éprouvent la nécessité de se transporter alternativement, que tout demeure monotone et stérile autour d'une étendue sans plantes et presque sans poissons, les manchots, à demi-poissons eux-mêmes, n'ayant pas besoin d'ailes pour entreprendre de longues migrations, la nature 'économe ne leur en a point donné; ils n'en possèdent que des rudiments.

De iiardis navigateurs ont essayé

de trouver quelques caps d'un continent austral (ju'on prétendait être pareil aux nôtres et devoir exister sous le pôle sud, pour y contre-balancer le poidsdes terres de "l'hémisphère boréal.

Rien n'a pu servir à étayer ce bizarre système; et lorsqu'on f'dt parvenu, à travers mille périls, à découvrir enfin ce prétendu continent antarctique, dont Buffon voulait soutenir la nécessité, de quelle utilité réelle eût été cette rencontre ? Quelles colonies d'Esquimaux ou deLajjons eussent voulu faire l'échange des frimas accoutumés de leur nord pour des frimas méridionaux non moins après ? Là , comme sous le cercle polaire arctique, le navigateur, morfondu à travers les vapeurs ou les brouillards qui s'élèvent de la surface de l'Océan , et les nuages pressés dont le ciel est, sans cesse obscurci, sent sa propre transpiration se congeler dans l'épaisseur de ses vêtements; son haleine sort de sa bouche comme la fumée d'unefournaise ; une humidité, qui se résout dans l'air en poussière de neige, lui annonce l'approche deces immenses masses d'eau consolidée , flottantes sur les eaux demeurées liquides, au gré de courants prêts à se congeler eux-mêmes- Ces amas solidifiés, qu'on a comparés à des îles, n'en ont cependant ni les formes ni l'aspect ; leur couleur est verdâtre, avec des reflets d'aigue-marine dans leurs cassures , et des pointes blanches sur toutes leurs aspérités. Leur mouvement est lent et balancé. Les parties que l'eau en cache sont aussi considérables que celles qui s'élèvent audessus de la ligne de flottaison , de sorte qu'on n'en aperçoit jamais qu'une moitié à peu près; leurs bords sont coupés brusquement , et présentent l'aspect de falaises d'un cristal bleuâtre parsemées de saphirs et presque toujours surplombées; on n'aperçoit rien à leur pied qui ressemble à une plage ou même à une rive ; la Mer, qui demeure liquide, ayant, par cela même que les glaces y flottent, une température plus élevée qu'elles, les faisant fondre par les parties plongeantes, il arrive que les cimes s'en trouvent bientôt plus lourdes que la base , et des ren-

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versements en résultent dès que l'équilibre est rompu. Nous avons reproduit dans noire planche 6 la vue de pareilles îles prêtes à chavirer. De telles culbutes ne produisent pas moins que le choc de deux masses qui se rencontrent, ou que les éboulements et les avalanches qui ont lieu tout autour des îles de glace, des effets formidables dont l'appréhension éloigne les vaisseaux; aussi les régions antarctiques, où nul avantage ne saurait balancer le danger qu'y courraient les navigateurs, demeurent-elles infréquentées.

in. OCÉAN ATLANTIQUE.

Celui-ci sépare l'ancien monde du nouveau, en baignant les 'côtes occidentales du premier et les côtes orientales du second.

Il est borné au nord par l'Océan arctique , dans la ligne que nous avons établie précédemment (voy. page 16), et qui serait tirée de la terre du Labrador à la presqu'île Scandinave, en passant vers le nord des Hébrides et de l'Ecosse ; au midi, l'Océan antarctique se confond avec lui, ensuivant une autre ligne oblique, que nous avons également indiquée, et qui, des terres magellaniques , passe pour arriver au banc des Aiguilles, vers le sud du cap de Bonne-Espérance, par les Malouines. L'équateur le partage en deux parties à peu près égales; de sorte qu'on le peut subdiviser en boréal^ situé au dehors du tropique du Cancer , éqidnoxial , entre les deux lignes soisticiales , et méridional, en-delà du tropique du Capricorne. Les îles de la première subdivision sont Terre-Neuve avec Saint- Pierre et Miquelon , les Rermudes , les Iles britanniques avec les autres îles de nos côtes, les Acores, Madère et les Canaries. Celles de la partie équinoxiale sont l'archipel du cap Vert, l'Ascension, Sainte-Hélène, Martin- Vas, Sainte-Catherine du Brésil, d'un côté, Annobon, l'île du Prince et Saint-Thomas de l'autre, avec quelques rochers clair-semés dans le golfe de Guinée. Le petit archipel de Tristan

d'Acuiia est le seul qui méritera de nous arrêter un instant à son tour, dans la portion méridionale.

Les vents, dans la partie boréale de l'Océan dont il est question , suivent généralement la direction du nord-ouest et de l'ouest. Dans la région équatoriale de l'Afrique existe un çrand espace où la Mer est condamnée à subir des calmes brûlants, effroi des navigateurs, capables d'enchaîner entre un ciel de feu et une mer morte , couleur de plomb ou semblable à de l'huile (*) , tout imprudent qui penserait que pour arriver d'Europe au cap de Bonne- Espérance la ligne la plus droite doit être la plus courte. Il faut, pour se rendre de nos ports à l'extrémité de l'Afrique, avec la certitude de ne pas perdre un , deux et même trois mois de traversée dans cette région des calmes plats, s'avancer le plus possible dans l'ouest, et reconnaître même la pointe que prolonge vers le rentrant de l'ancien monde, le saillant de l'Amérique méridionale.

C'est dans la moitié septentrionale de l'Océan atlantique que s'observe le Gulf-Stream , courant puissant, dont la marche est aujourd'hui aussi exactement déterminée sur nos cartes marines que le peut être sur une carte géographique le cours des fleuves les mieux connus. Il parcourt un cercle irréguiier immense de trois mille lieues environ , en trois ans et dix ou onze mois (**). Des Canaries, le long desquelles le Gulf-Stream circule à partir des côtes d'Espagne , il pourrait conduire en treize mois aux côtes de Caracas; il met ensuite dix mois à faire le tour du golfe du Mexique, d'où il se jette, pour ainsi dire, par une accélération de vitesse,

(*) Les marins donnent le nom de Mer d'huile à ces espaces où le calme est tellement l'état habituel que la face de IVau ne s'y ridant en aucune manière rcCéchit des Ilots de lumière qui lui ôtent sa belle teinte d'azur pour lui donner une couleur plombée qu'il faut avoir vue pour s'en former une idée.

(**) On a tracé la marche de ce courant dans no lie planisphère de la planche i*^*".

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dans le canal de lîahania , au sortir duquel il prend le nom de courant des Florides; il longe alors les États- Unis, et parvient, en deux mois, vers le banc deTerre-JNeuve, qui doit peut-être son existence à ses dépôts, et que Volney a ini^énieusement comparé h la barre d'un iïrand fleuve. Ce nanc se trouve en effet au point de contact d'un autre grand courant septentrional , qui ))Ourrait bien être déterminé par le fleuve St-Laurent. De Terre-Neuve aux Canaries , en passant près des Açores et en se dirigeant sur le détroit de Gibraltar, d'où il se courbe vers le sud-ouest, ce Gulf-Stream acbève sa révolution dans le cercle de laquelle, principalement près du tropique, se rencontrent ces amas flottants de sargasses dont furent si fort surpris les premiers explorateurs de TOcéan atlantique. On signala sur les cartes informes des premiers temps, sous le nom de forets marines, les espèces de prairies brunâtres que composent ces nvdrophytes. L'abbé Raynal y voyait les débris de la végétation cle cette grande île atlantique dont les prêtres de Saïs avaient conservé la tradition.

L'antique existence, contestée, mais évidente, de cette île engloutie, peut se passer d'une preuve de ce genre, qui donne la mesure des connaissances en botanique où s'élevait l'historien déclamateur de l'établissement du commerce des Européens dans les deux Indes. C'est de cette grande île atlantique, très-célèbre dans la plus haute antiquité , qu'est venu le nom de l'Océan qui nous occupe; Platon nous en a transmis l'histoire, dont nous transcrirons quelques mots quand il sera parlé des Canaries. Quoi qu'il en soit, on sent que dans une iMer immense, qui s'étend d'un Océan glacial à l'autre, en baignant des rives brûlantes , on ne saurait trouver à ses productions une conformité de physionomie aussi frappante qu'en d'autres Océans plus circonscrits, tels que l'Arctique ou l'Indien, par exemple.

Cependant le voyageur qui visite l'Atlantique du nord au sud, y reconnaît, quel que soit le changement des

températures, une certaine conformité en toute chose; s'il jette les yeux sur les rives les plus distantes, il aperçoit que leur aspect offre, sous les mêmes latitudes, une ressemblance que n'ont pas les cotes adossées des continents respectifs; aussi la Sénégambie, entre autres, ressemble bien plus, sous tous les rapports, à la région des Amazones qu'au bassin de la mer Rouge ; comme cette région des Amazones ressemble bien plus aux contrées riveraines et arrosées de l'Afrique qu'elle ne rappelle les côtes du Pérou et du Chili. Les parties littorales tempérées ou chaudes de notre Europe diîfèrent de même fort peu des parties littorales tempérées des États-Unis. Ce sont les mêmes genres de plantes et d'animaux qui en décorent la surface, à très-peu d'exceptions près; et, si l'on plonge dans les flots pour en examiner les productions , l'identité devient presque complète; les laminaires et les fucus, que nous avons dit (/j/. 12 et 1.3) caractériser les Océans arctique et antarctique, diminuent en nombre et en taille, ou disparaissent entièrement pour faire place à des cystoceires. Ce sont les sargasses, inconnues aux approches des cercles polaires, qui, arrachées à des profondeurs diverses, commencent , dès le 45*" degré de part et d'autre, à flotter en nappes énormes à la superficie des eaux. Des hydrophytesde la plus belle couleur, mais de petite taille, y parent généralement les rochers sousmarins. Les lamantins sont les herbivores aquatiques des deux rives de la région très-chaude , où se plaît à passer d'un bord à l'autre , par les mêmes routes que les nuages, l'oiseau comparé , à cause de la témérité de son vol , à l'imprudent fils de Climène {Phaeton sethereusL.)yet ces autres grands voiliers, entre lesquels se distingue l'infatigable ivé^?XQ[Pelicanus aquiîa L.), qui , pour la plupart, appartiennent aux genres des pélicans, des pétrels ou des sternes. L'apparition des vols de canards vers le nord, etdes albatros, appelés vulgairement moutons du Cap, vers le sud, avertit le nautonnier qu'il sort de l'Atlantique pour entrer dans l'Océan arc-

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tique d'un côté, ou dans l'Oréan antarctique de Tautre. Le marsouin et le dauphin ordinaire sont les robustes nageurs qui le parcourent en tout sens , on les y retrouve sur tous les points ; de plus grands cétacés n'y paraissent être que dépaysés ou comme de passage, les petites clios (*) , ou les grands fucacés que produisent les mers glaciales, étant indispensables à ceux-ci pour se nourrir. Ses poissons riverains sont ceux qui alimentent habituellement nos marchés; ceux des hauts parages sont de grandes raies , des scombres ou maquereaux , des coryphcenes ou dorades, sans cesse occupés à poursuivre les exocets ou poissons volants, enfin des squales voraces, entre lesquels se distingue le requin ; et c'est ici le lieu de remarquer combien l'homme, dont nous avons plus d'une fois dans nos précédents ouvrages signalé le pouvoir sur la physionomie des continents, dut contribuer à modifier jusqu'à celle des eaux. Nous ne citerons pas ces cyprins brillants que , des rivières de la Chine, il répandit dans les moindres bassins de l'Europe; ces gouramis que, des fleuves de l'Inde, il transporta dans les îles et sur la terre ferme de l'Amérique; ces marènes, qu'un roi philosophe, poète, guerrier et amateur de bonne chère , emprunta aux lacs de la Suisse pour en enrichir ceux de la Poméranie; nous ne parlerons que des races puissantes ou carnassières de l'Océan, que les navigateurs ont presque partout dispersées.

Les requins , par exemple, demeuraient originairement confinés entre les tropiques, et les grands cétacés se plaisaient uniquement dans nos parages tempérés. Ce fut au sein de la Méditerranée seulement que les anciens entrevirent la baleine, et sur les côtes de la France aquitaniqueque les Basques lui faisaient d'abord la guerre. Les voyageurs qui , sur les traces de Gama et de Colomb, se familiarisèrent avec le passage de la ligne ou des tropiques, en rencontraient

(*) Animaux très-mous et transpai-enls qui forment des bancs immenses dans les mers froides.

fréquemment; voyant aussi le requin, jusqu'alors inconnu , ils s'émerveillaient de la fv)rce et de la férocité de ce tyran des mers les plus chaudes. Cependant les expéditions de pêche étant devenues familières à plusieurs peuples riverains qui, avant le 15<^ siècle, ne possédaient pas une nacelle; les procédés pour conserver la chair des poissons s'étant perfectionnés et multipliés; la consommation "de la morue et des harengs salés s'étant répandue dans toute l'Europe, où la religion en fait une nourriture obligée deux fois par semaine et durant une quarantaine de jours d'abstinence ; les habitants de l'eau, poursuivis sans relâche, s'éloignèrent graduellement des côtes, où des dangers nouveaux les menaçaient.

Les cétacés, également tourmentés, suivirent leurs proies, pensant échapper à l'ennemi commun. Le nord leur devint une nouvelle patrie, où les Européens les atteignirent bientôt, mais d'où ils commencent à émigrer pour chercher quelque autre asile, dans le fond duquel l'industrie les retrouvera toujours. Quant aux- requins, ils s'aperçurent aussi que les vaisseaux, dont, sans doute, ils s'étaient d'abord effrayés , portaient des hommes sujets à mourir, et de qui les flots devenaient, pendant la traversée, Tavide cimetière ; sépulcres vivants, ils se mirent à suivre ces vaisseaux pour avoir part aux funérailles; ils s'attachèrent surtout à ceux qui faisaient le commerce de chair humaine , c'est-à-dire, aux négriers, dont ils sont demeurés les dignes convoyeurs. C'est ainsi qu'ils se sont répandus d'un monde à l'autre, et du sud au nord. x\ous les rencontrons aujourd'hui dans la jManche , où nos aïeux n'en avaient jamais vu; ils s'égarent même, dit-on, jusque vers l'Islande, depuis que, s'étant trouvés au passage des harengs sur nos bords, ils se sont également mis à suivre les profondes colonnes qui font l'ordre de marche de ces poissons. Ces colonnes tiennent une route constante depuis un temps immémorial ; peut-être en changeront-elles quelque jour pour échapper^ aux périls qui se sont ac-

DES ILES DE L'OCÉAN

cumulés en phisicuirs points de leur passage. Pour élei'niser le souvenir de ce qu'elle est maintenant, j'M.J)esniarest, de r Académie des sciences, avait tracé cette route sur une carte, et je la reproduirai ici (*). Les harengs, dont la fécondité est extraordinaire (on acompte jusqu'à vingt-cinq mille œufs dans une seule lémelle), partent vers le printemps sidéral des régions du cercle polaire arctique, à l'est de l'Islande, par légions innombrables, qui se suc-

' cèdent sans interruption, en laissant derrière elles une épaisse traînée glaireuse et phosphorescente dans l'obscurité; ils se dirigent par les îles de Féroer sur l'empire britannique, dont ils l'ont

' le tour, pour déboucher, par la Manche et le canal de St-George, dans la grande JMer. C'est au passage que les pécheurs hollandais du Dogrebanc, les iVormands et les Bretons en prennent , pour les saurer , des quantités incaicuiables. Le nombre, encore immense, qui échappe à ce trajet dangereux, poursuit sa route vers le couchant de JMadère, entre cette île et les Açores , descend obliquement jusque par le 20'' degré, tourne alors vers l'ouest , pour remonter en dehors des grandes Antilies , et parallèlement aux côtes de l'Amérique septentrionale, qu'il longe jusqu'au sud de Terre-

• Neuve ; là d'autres pécheurs attendent les débris de la troupe. Ce qui peut se sauver de cette dernière extermination continue sa pérégrination aux côtes d'islande, qui furent le point du départ, mais auquelles n'arrivent guère que des mères, destinées par leur fécondité à réparer les pertes de l'espèce.

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