V. MÉDITERRANÉE SINIQUE
Il existe , comme on sait , des mers qui communiquent avec quelque océan par plusieurs ouvertures. Malgré la multiplicité des points de jonction par lesquels elles reçoivent les flots des grandes mers , nous n'hésitons pas à les ranger parmi les méditerranées , parce que ces étendues d'eau , déjà fermées d'un côté par une suite de côtes continentales, le seront aussi, un jour, du côté opposé , par la réunion inévitable des îles voisines.
La mer chinoise est précisément dans ce cas. Elle s'étend du nord-est au sud-ouest , depuis la ligne équinoxiale à peu près, jusque vers le cinquante - quatrième degré de latitude septentrionale. Elle se termine au nord en pointe aiguë, comme les cornes de la méditerranée Érythréenne. La péninsule cochinchinoise et la Corée s'avancent dans sa largeur , comme l'Italie et la Grèce dans la Méditerranée proprement dite. Elle est bornée au sud par Sumatra, Bornéo, et les passes de Garémata , qui disparaîtront à coup sûr prochainement, par suite de l'élévation continuelle de leurs bancs madréporiques. Ses limites orientales sont les revers occidentaux de Palawan , de Mindoro , de Luçon , qui font partie de l'archipel des Philippines ; les îles de Babouyanes et de Bashée, entre Luçon et Formose; cette dernière , les archipels de Madjicosemah , de Lieukieu et d'Oufou , appartenant cà l'empire du Japon ; enfin cet empire lui-même, que forme une chaîne de hauteurs divisées par des canaux marins, et qui se lie par Jesso à l'île de Séghalien. La méditerranée Sinique communique, 1° avec l'océan Indien, par le détroit de Malacca; 2° avec la petite mer de Mindanao, qui n'en sera sansdoute, un jour, qu'un simple golfe, par de nombreux détroits que
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des polypiers ne tarderont pas à combler ; 3« avec l'océan Pacifique , par des passes, dont les plus larges sont celles de Diémen, au sud de Kiusiu, de Matsumaï , au nord de Niphon , et de la Peyrouse , entre Jesso et l'île de Séghalien.
Cette mer est peu orageuse; s'il en était autrement, elle ne serait pas navigable , à cause des courants et des vents trop variables qui y régnent , et de la quantité d'écueils dont elle est semée. Les côtes sont exclusivement peuplées à l'ouest par l'espèce du genre humain que nous avons nommée Siniqiie, et qui s'étend depuis l'extrémité nord de la manche de Tartarie jusqu'à l'extrémité de la presqu'île de Malacca. Les productions varient beaucoup du sud au nord , à cause de son étendue en latitude ; toutefois elles conservent uniformément , de l'une à l'autre extrémité, ce caractère étrange auquel on reconnaît tout ce qui vient des régions chinoises.
Nous ne devons pas omettre une particularité qui constitue un trait distinctif de la mer de Chine : ses eaux sont beaucoup moins froides que celles qui sont situées sous les mêmes latitudes dans d'autres parties du globe. On n'y voit jamais de ces énormes glaces flottantes, qui, en hiver, encombrent l'embouchure du Saint - Laurent , la mer du Nord et la Baltique, bien que ce fleuve et ces deux mers correspondent, en Amérique et en Europe , à la méditerranée dont il est ici question.
Malgré les espèces intéressantes d'hydrophytes rapportées de cette mer au célèbre algologue Turner , on peut dire que la méditerranée Sinique est encore moins connue que la méditerranée Persique. Nous ne possédons ni fucacées , ni laminariées venues dans ses eaux, et presque aucune de ses productions caractéristiques n'a été soumise à l'examen des personnes compétentes.
VI ET vu. MER D'OKHOTSK ET MER DE BEHRING.
Nous considérons encore comme des
méditerranées les mers d'Okhotsk et de Behring , par des motifs qui nous semblent péremptoires. Pour la première , voici ce qui nous a déterminé : les nombreuses espèces hydrophytologiques de cette mer, que nous avons été à même d'observer, nous ont semblé avoir beaucoup plus d'analogie avec les productions de la Baltique, et même des parages du Groenland , qu'avec celles de la mer chinoise. La langue de terre de Séghalien ou Karaflhou forme une limite naturelle aussi tranchée que Tisthme de Suez entre la mer Rouge et la Méditerranée proprement dite ; de telle sorte que sa rive occidentale, sous une influence toute particulière , produit toujours des floridées ou des ulvacées de la plus belle couleur, avec quelques caulerpes et des spongiaires ; tandis que la rive opposée, sous l'influence boréale, n'offre que de coriaces et tristes fucacées et des laminariées , moins nombreuses toutefois que celles des mers purement arctiques. Le Kamtschatka forme une rive de cette méditerranée avec la chaîne des îles Kouriles , qui la séparent de l'océan Pacifique.
Pour ce qui est de la mer de Behring, si ce qu'on appelle grande passe la met en communication avec l'océan Pacifique , et si le détroit de Behring l'unit à l'océan Arctique, elle est entourée par les îles Aléoutiennes , qui la ceignent de leur longue chaîne ; et en second lieu , elle présente des caractères qui la distinguent assez pour' qu'on la sépare des mers voisines. Du reste, pendant l'hiver, sa physionomie est essentiellement boréale, à cause des mers arctiques qui lui envoient leurs glaces flottantes , leurs ours blancs, et leurs monstrueux cétacés.
Ce trait de ressemblance avec les mers d'Islande , de Spitzberg et du Groenland , n'est pas le seul qui ait été observé : la méditerranée de Behring produit aussi des hydrophytes parfaitement analogues à ceux de Terre- Neuve et des côtes de la Norwège ; ce sont les mêmes fucac^^es , les mêmes laminariées non rameuses, assez fortes pour résister à la fureur des vagues
DES ILES DE L'OCEAN
et parmi lesquelles se fnit remarquer Vagare, percée de milliers de trous, plante encore si rare dans les herbiers, et qui nous vient des bords coraïques , des îles Saint-Pierre et IMiquelon , et des côtes Scandinaves.
Vni. MÉDITERRANÉE COLOMBIENNE.
Nous comprenons sous cette dénomination le golfe du IMexique et la mer des Antilles , dont l'ensemble forme une des mers intérieures les mieux caractérisées qui existent. Nous excluons de la circonscription de ce bassin l'archipel des Lucayes , qui doit commencer aux îles Turques , à partir des Caïques , et se prolonger jusqu'à l'extrémité ouest des îles Banama. Cet archipel extérieur prépare, en protégeant le grand bancdeBahama, qui s'élève de jour en jour, un atterrissement destiné à élargir la barrière qui fermera entièrement la méditerranée Colombienne, par la réunion de toutes les Antilles. Le canal de Bahama, ou celui de Porto-Rico, étant les deux passes les plus profondes , resteront sans doute les pendants des détroits de la Baltique. Le cap Catoche, à l'extrémité orientale du Yucatan, et celui de San Antonio , à l'extrémité occidentale de Cuba , s'avancent l'un vers l'autre dans les flots de cette mer, comme Lilibée se rapproche du cap Bon , à l'extrémité punique de la régence de Tunis. De pareils rapprochements de points sont nombreux dans la Méditerranée proprement dite, dans la Baltique et dans la mer chinoise ; . ils montrent que ces mers , une fois entièrement isolées, éprouveront ellesmêmes , par la diminution graduelle de leurs eaux , des interceptations intérieures , d'où résulteront des caspiennes qui se transformeront en lacs, et deviendront enOn des bassins de fleuves. On trouve une démonstration frappante de cette vérité dans la chaîne des lacs du Canada et dans le bassin du Danube , où de telles étendues d'eau n'existent plus , mais où l'on trouve des plaines qui attestent leur ancienne existence.
Un fait qui frappe l'esprit le plus vulgaire , c'est qu« le Mississipi prépare à son embouchure , par d'immenses dépots, le rétrécissement du golfe du Mexique. Ln autre fait moins connu , et tout aussi incontestable , c'est le rapport singulier qui existe entre les productions de cette méditerranée et celles de la mer Rouge et de la mer chinoise , malgré la distance qui les sépare. Ainsi l'on y trouve un grand nombre de poissons aux formes bizarres , et parés des plus brillantes couleurs ; des polypiers y occupent de vastes espaces , et élèvent, par leur travail incessant , le fond de la mer. Les résultats de leur activité sont si prompts , qu'on a trouvé sur les côtes de la Guadeloupe des cadavres humains, qui, enveloppés de leurs débris calcaires, étaient presque devenus des anthropolithes. Les analogies, et même l'identité entre les productions des trois méditerranées que nous avons nommées, deviennent plus frappantes si l'on descend aux êtres plus simples , soit parmi les animaux, soit dans les végétaux : il est impossible de reconnaître la plus légère différence entre les polypiers flexibles , les corallinées et les flustrées de la méditerranée Colombienne , et les productions de même nature que l'on trouve dans les mers Rouge et chinoise. Il en est de même des hydrophytes, des caulerpesetdesfloridées. Cependant, chose remarquable , les parties de l'Océan situées dans l'intervalle qui sépare ces méditerranées , n'offrent rien, ou trèspeu de chose, qui soit identique.
Ces faits montrent quelle est l'importance des petites choses dans l'étude de la nature. En effet, le globe ayant été primitivement couvert par lès eaux de la mer , c'est par la végétation et la vie aquatiques que la vie et la végétation ont dû se préparer avant de paraître à la surface des continents et des îles ; les productions les plus simples de la mer se développèrent les premières. La conséquence de ces vérités est toute naturelle : c'est que de la comparaison des choses les plus chétives doivent résulter des décou-
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vertes scientifiques beaucoup plus sûres et plus importantes que de la comparaison des grandes productions de la nature, sur lesquelles se concentre par prédilection l'attention des savants. L'examen de la méditerranée Colombienne , ainsi que la comparaison des cornes de la mer Rouge et du sinus qu'on pourrait apiteler pelusiaque, au fond de notre vieille Méditerranée, donnent lieu à une autre observation non moins importante, et que nous exprimerons ainsi : Les productions de deux bassins naturels contigus sont plus différentes les unes des autres , sur les pentes adossées des espaces qui en établissent le partage , quel que soit le peu de largeur et d élévation de ces espaces , qiie ne le sont entre elles les productions des bords opposés les plus éloignés de chacun des deux bassins.
Après une étude consciencieuse et suivie des productions de la Méditerranée qui nous occupe, nous avons déduit de nos observations les vérités suivantes, que nous avons formulées ailleurs (*) en ces termes :
« 1" Il existe une différence sensible entre la physionomie de l'ensemble des productions enracinées au sol, sur les rivages et les versants océaniques des Antilles, et la physionomie générale des mêmes productions sur les rivages et les versants intérieurs ou méditerranéens de ces mêmes Antilles.
« T Une différence de même genre paraît être encore plus marquée entre les productions des rives continentales de la méditerranée colombienne et les productions des côtes adossées appar- *tenant à l'océan Pacifique.
« 3° Les productions naturelles des rives de ce qu'on appelle communément la terre ferme , si peu distantes de celles du golfe de Panama, offrent cependant avec les productions de celles-ci moins d'analogie qu'elles n'en présentent avec celles des rives du sud d'Haïti ou de Porto-Rico; rives qui sont cependant beaucoup plus éloi-
' (*) Dans le Dictionnaire classique dliisloiie naturelle.
gnées, mais qui appartiennent au même bassin.
« 4° Enfin la Jamaïque , comme jetée au milieu de la méditerranée dont il est question , sans connexion quelconque avec l'un ou l'autre océan circonvoisin, éprouvant dans l'intégrité de sa surface et de son pourtour une môme influence méditerranéenne, ne présente point dans sa Flore, soit terrestre, soit marine, non plus que dans sa Faune aquatique , de ces coTitrastes qu'on vient de signaler sur les versants adossés des Antilles ou du continent américain.
« 5° Ce qui vient d'être dit de la Jamaïque se confirme par l'examen de la Sicile , de Malte , de la Corse , de la Sardaigne et des Baléares, dont le pourtour et les pentes, soit que leur exposition regarde le nord , soit qu'elle regarde le sud , n'en éprouvent pas davantage l'influence européenne ou africaine , mais présentent la même physionomie méditerranéenne dans toutes leurs productions. »