ILES BERMUDES
A deux cents lieues du cap Halteras, dans la Caroline, par 32" 20' de latitude nord et 64" 50' de longitude occidentale, les navigateurs rencontrent un archipel, dont l'approche est défendue par une chaîne menaçante de rochers à fleur d'eau. Ce sont les îles Bermudes ou Somer, terres lointaines presque ignorées en Europe, et que l'Angleterre ne conserve qu'à cause des ports vastes et sûrs qui découpent leurs côtes, et aussi de leur position dans le voisinage des États- Unis d'Amérique et des Antilles. Réunies au nombre de plus de cent cinquante (*), dans un espace assez étroit, ces îles, vues de la mer, semblent peu élevées relativement aux îles de la {Méditerranée colombienne, dont l'aspect est si imposant et si grandiose; mais les irrégularités de leur surface plaisent au regard , à cause de l'éternelle verdure qui les couvre.
Bernmde ou Mainland, Saint-George, Irlande, Somerset, Saint -David, Paget, Cooper et Nonsuch, sont les îles principales de ce groupe; les autres sont des rochers ou des îlots qui n'ont ni habitants ni dénomination spéciale. Elles sont si rapprochées les unes des autres, qu'on pourrait en quelque façon les décrire comme une seule et même terre. Les passes qui conduisent de l'une à l'autre donnent entrée dans des baies et des ports, dont
(*) Les Bermudiens prélendent que leurs îles égalent en nombre les jours de l'année. Plusieurs voyageurs, les encyclopédies anglaises, et Malte-Brun lui-même, disent qu'il en existe quatre cenis. Ce chiffre est exagéré, à moins qu'on ne fasse les honneurs du nom (ïi/es à des rochers qui , à marée basse, n'ont, au-dessus des Ilots, qu'une superficie de quelques mètres carrés. Nous avons en consécjuence adopté l'évaluation du lieutenant Nelson qui , dans son Esquisse géologicjue des l'crmudes, l\\e à uu peu plus de cent cinquante le nombre de ces îles américaines.
quelques - uns pourraient contenir toute la marine militaire de la Grande- Bretagne. A voir du haut d'une montagne ces nombreux détroits qui, parfois, ne sont unis à l'Océan que par des canaux presque invisibles à une certaine distance, on dirait autant de lacs resplendissants qui communiquent entre eux par des artères sinueuses.
Toutes ces îles , dit le lieutenant Richard TSelson (*) , se composent de roches calcaires formées de débris et d'accumulations de coquilles et de coraux. Elles offrent beaucoup d'analogie , sous le rapport géologique et topographique, avec les îles coralines de l'océan Pacifique décrites par Kotzebue. L'activité et les progrès du travail des madrépores sont ici presque aussi frappants que dans certains parages de TOcéanie; si bien qu'on peut prédire avec certitude qu'à une époque assez prochaine, le nombre des Bermudes sera considérablement augmenté par l'apparition de nouvelles îles, surgies du sein de l'Océan. Les ecueils qui entourent l'archipel totjt entier, surtout vers le nord , sont ce qu'il y a de plus curieux et de plus retnarquable dans ce groupe singulier.
Ils forment à deux ou trois lieues de la terre une ceinture demi-circulaire cachée sous les eaux, et qui est peutêtre le piège le plus dangereux que la nature ait placé sur la route des navigateurs. La mer est si limpide et si transparente dans ces parages, qu'on peut voir jusqu'à la base des récifs et explorer du regard les végétations innombrables qui tapissent le fond de l'abîme. On aperçoit avec une surprise mêlée d'admiration, des fragments de mosaïque naturelle, des forêts de coraux aux couleurs éclatantes , entremêlées d'herbes marines longues et luisantes, des éponges de toutes les
(*) Géologie des Bermudes , t. V def Transactions of tlie geological societj y i838 2^ série, première partie.
DES ILES DE L'OCEAN
espères et de tontes les grandeurs, des morceaux de safran pourpre, rouge ou vert , enfin , des quartiers de rochers affectant les formes les plus bizarres et couverts de beaux coquillages.
« Ce n'est pas une exagération, dit le capitaine Basil Hall dans ses Mémoij'es et voyages, d'affirmer que les couleurs de l'arc-en-ciel sont moins brillantes et moins variées que celles qui s'offrent à la vue, quand, par un beau soleil, vous regardez dans la mer ces régions enchantées. »
Le poète anglais Thomas Moore, qui a donné, dans ses odes et épîtres, une charmante description des îles Bermudes, confirme la vérité de ces observations sur la transparence de la mer aux environs de cet archipel.
« Lorsque nous entrâmes dans le port, ajoute-t-il , les rochers nous parurent tellement près de la surface des flots, qu'il semblait impossible de ne pas les effleurer. Cependant on n'a nu) besoin de s'aider delà sonde; le pilote nègre, qui voit ces rocs de l'avant du vaisseau, dirige cette périlleuse navigation avec une habileté et une adresse qui font l'étonnement même des plus vieux marins.') Cette chaîne d'écueils formidables est , comme on peut bien le penser, la plus sûre défense des Bermudes. Il est impossible d'atterrir sans le secours d'un pilote expérimenté. Un bâtiment quelconque qui se hasarderait dans ce labyrinthe inextricable sans connaître les' passes étroites qu'il faut suivre, périrait infailliblement. « On raconte aux Bermudes l'histoire d'un batelier, qui , vivant de ces désastres , aborda un jour un malheureux navire pris dans ces récifs de corail comme une mouche dans une toile d'araignée, et dit au capitaine:
« Que me donnerez-vous pour vous tirer d'ici.'' — Oh! tout ce que vous voudrez; fixez vous-même la somme.
— Cinq cents dollars (deux mille cinq cents francs). — C'est convenu, » Le pilote tint parole dans un sens , c'està-dire, qu'il tira le navire de ce dangereux écueil pour le conduire sur un autre bien plus redoutable. « Maintenant, dit-il à l'étranger, doublement
trompé et fort embarrassé, vous voilà dans un endroit d'où jamais vaisseau n'a pu sortir ; car il n'y a qu'un homme qui comiaisse les passages . et cet houune, c'est moi. — Je suppose, répondit sèchement le capitaine, que, moyennant une seconde somme pareille à la première, vous ne refuserez pas de me tirer de ce récif comme de l'autre. Que dites-vous de cinq cents dollars de plus? » Le marché fut conclu , le passage unique fut indiqué : il était tout juste assez large pour les deux bords du navire, tout juste assez profond pour qu'il y eût six pouces d'eau entre sa quille et les bas-fonds. En une demi-heure , les cinq cents dollars supplémentaires furent gagnés.
« Maintenant, dit le capitaine, lorsqu'il se vit hors de danger, maintenant , maître voleur, à bon chat bon rat : c'est un proverbe de tous les pays. A moins que tu ne me rendes mes mille dollars, je fais couper le câble de ton bateau , puis , au lieu de te rendre le mal pour le mal, comme je serais en droit de le faire, je serai meilleur chrétien que toi : car je t'emmènerai en Amérique, c'est-à-dire, que tu quitteras, grâce à moi, le plus infâme pays du monde pour un des plus heureux. Là, comme tu me parais avoir quelques gouttes de sang noir dans les veines, je pourrai fort bien doubler mes mille dollars en te vendant au marché de Charlestown. Qu'en dis-tu, mon brave Bermudois (*)? » Cette anecdote peut donner une idée exacte de la difficulté qu'éprouvent les bâtiments pour pénétrer dans le bassin qui entoure les Bermudes en deçà de la ceinture de roches dont nous venons de parler.
Lorsqu'on a mis pied à terre, et qu'on examine de près les objets qui , vus à distance, ont séduit vos yeux et votre imagination, vous ne tardez pas à vous apercevoir que l'aspect des Bermudes , au lieu d'être aussi romantique que l'affirme Thomas Moore, et que vous l'aviez cru vous-même, est
(*) Mémoires et voyages du capitaine Basil Hall , t. I.
L'UNIVERS
essentiellement monotone. De vastes espaces couverts de roches nues, et (les forêts de cèdres d'un vert sombre, sont répandus sur toute la surface des îles , dont le sol est aussi entrecoupé de nombreuses flaques d'eau salée.
Aucune curiosité naturelle ne mérite de fixer particulièrement l'attention du voyageur, si ce n'est un grand nombre de cavernes assez belles, et dans lesquelles on trouve des cristallisations intéressantes, La plus vaste et la plus importante de ces grottes, au point de vue géologique , est celle de Basset , dans l'île de Somerset. On dit qu'elle a plus d'un mille d'étendue ; mais la difficulté de la parcourir fait que les visiteurs se contentent d'ordinaire de s'y avancer l'espace d'une centaine de mètres. On y trouve peu de stalactites ; cette observation, jointe à quelques autres non moins concluantes, donne à penser que cette caverne est d'ofigiue assez récente.
IJ Encyclopédie britannique affirme que le cinnat de cet archipel est malsain , et qu'il suffit d'y résider quelques semaines pour contracter les germes d'une maladie organique mortelle; à en croire ce recueil scientifique , la fièvre jaune visite tous les ans les Bermudiens , et le typhus a quelfois exercé ses ravages parmi eux. Telle n'est pas l'opinion des voyageurs qui ont écrit sur les Bermudes"; tous s'accordent à dire qu'un printemps perpétuel règne sur cette heureuse contrée, et qu'elle jouit du climat le plus salubre. Ces avantages ont même été célébrés dans des vers harmonieux par le poète Waller, qui, en 1643, fut exilé aux Bermudes pour avoir conspiré cantre le parlement. Ses gracieuses descriptions excitèrent l'enthousiasme des dames anglaises , qui , pendant longtemps , ne voulurent d'autre coiffure qu'un chapeau fait do feuilles de palmier des Bermudes. Toutefois, la sérénité du ciel et le calme de la température dont jouissent les Bermudiens, sont quelquetbis troublés par de terribles ouragans. Le vent qui souffle sur les Antilles et ravage si souvent leurs riches campagnes, passe en tour-
billonnant sur fes îles chantées par Waller, et ces tourmentes redoutables font trembler dans leurs fondements ces rochers sortis du fond des eaux.
Aussi, Shakspeare'a-t-il pu, sans invraisemblance, placer dans les Bermudes la scène de son drame de la Tempête ; et ce n'est pas un des moindres titres de cet archipel à la prédilection des poètes, que d'avoir été choisi pour le séjour d'Ariel , ce génie si frêle , si gracieux , et qui vaut à lui seul tout l'Olympe de l'ancienne mythologie.
ISous avons peu de chose à dire des trois règnes de la nature dans ces îles.
Le sol y est partout calcaire , et recouvert dans quelques endroits d'une couche de terre rougeâtre, assez productive.
Les plantes naturelles au pays sont peu variées; M. Michaux, qui, en 1806, visita les Bermudes , dit (*) que le nombre des espèces n'excède pas cent quarante ou cent cinquante. On trouve plusieurs plantes de l'ancien continent qui ne paraissent pas de nature à y avoir été transportées. Quant aux espèces américaines , elles ne méritent pas davantage d'être citées. Toutefois, on doit signaler un petit rtiedicago y dont chaque pied occupe à peine un pouce de terrain , et qui est la plante la plus commune. Elle vient partout et forme seule presque toute la verdure. Le sol est extrêmement favorable à tous les légumes; la citrouille et le liielon y réussissent merveilleusement.
Les plantes médicinales, telles que le palma-christi , l'aloès et le jalap croissent sans culture, ainsi que le café, l'indigo, le coton et le tabac. On récolte du maïs et une grande quantité d'arrow-root de première qualité, que l'on prépare dans le pays même , au moyen de machines spéciales récemment établies. Presque tous les propriétaires sèment un peu d'orge; mais la manière singulière dont on le récolte, donne une bien triste idée de Taptitude des
(*) Notice sur les îles T5ermu des dans les Annales du Muséum d'histoire natureik, t. VIII, p. 556 et suiv. «
habitants aux proccdôs ai^Ticoles : une vieille femme, munie d'un panier et d'une paire de ciseaux, coupe les épis, en laissant la tige debout, laquelle sert ensuite à faire des chapeaux. C'est cette négligence singulière qui explique la petite quantité de productions végétales que les Bermudiens retirent de leur pays. Ils sont si arriérés sous le rapport de l'agriculture, qu'en 1827 il n'y avait qu'une seule charrue dans tout l'archipel, la bêche étant préférée et d'un usage général (*). Il est vrai que l'indolence de ces insulaires peut, jusqu'à un certain point , trouver son 1 excuse dans la facilité avec laquelle les approvisionnements de toute sorte arrivent d'Amérique , et aussi à la grande variété d'excellent poisson qu'on trouve sur les côtes , et qui détourne un grand nombre d'individus de la classe inférieure des occupations agricoles. Ajoutons qu'à une époque encore peu éloignée , les colons paraissaient avoir fait , sous ce rapport, quelques efforts qui furent couronnés de succès ; on trouve une preuve incontestable de cet essor momentané de l'agriculture bermudienne dans les registres de la douane qui font mention de la quantité de sucre et de vins exportés annuellement de la colonie.
Le cèdre (Jiiniperus bermudiana) est le seul arbre forestier de ce pays. C'est cet arbre qui, formant partout d'épaisses forêts, et vu en masse, à une assez grande distance, donne aux Bermudes un aspect si sombre. C'est surtout dans les vallées qu'il croît avec vigueur. Il ne s'élève jamais à plus de cinquante pieds , et son diamètre est d'un pied à quinze pouces. Sur les hauteurs et dans les endroits qui , ayant été exploités depuis peu , se sont regarnis d'eux-mêmes , un quart des i'eunes individus forme le buisson ; les tranches prennent naissance tout près de la terre , et s'étendent à huit ou dix pieds à la ronde. Il a une teinte assez joUe et une odeur assez agréable ; on peut juger de l'une et de l'autre par les crayons de mine de plomb dits
(*) Cyclopœdia britannica.
anglais y qui sont faits de ce bois.
\jii Jwnperus benmidiana est tresestimé dans les chantiers, à cause de de son extrême solidité. Le grain en est lin, serré et plus chargé de parties résineuses que celui dujuniperus virginiana. On l'emploie à la construction des navires , et ça été de tout temps la principale branche d'industrie des Bermudiens. Les bâtiments construits dans ce pays ont une marche supérieure et une très-longue durée.
Ils sont très-légers et servent au cabotage entre les États-Unis, la Nouvelle- Ecosse et les Antilles. On dit cependant que quand ils viennent à toucher, ils se brisent plus facilement que les vaisseaux de bois de chêne.
Le cèdre fait seul la richesse des habitants. On évalue la fortune de chaque particulier par le nombre d'arbres qu'il possède. On les vend sur pied une guinée la pièce (*).
Il y a dans ces îles une grande quantité de citronniers et d'orangers : mais les fruits qu'ils produisent sont amers, et ne peuvent être mangés qu'en confitures (**).
A l'exception des pigeons sauvages, on voit peu d'oiseaux aux Bermudes.
On ne rencontre guère dans les bois que le cardinal {loxia cardinalis) à la belle couleur rouge, et l'oiseau bleu {motacilla sialls); tous deux appartiennent au continent de l'Amérique septentrionale.
Il n'y a point de quadrupèdes naturels au pays. Les bœufs et les moutons sont en très-petit nombre. A l'époque où le capitaine Hall explora ces îles, la viande fraîche était un luxe que les habitants les plus riches pouvaient seuls se permettre. Les basses classes ne mangeaient que des viandes salées apportées d'Amérique (***). Il y a lieu
(*) Michaux , notice déjà citée.
(**) Basil Hall , loc. cit.
(***) M. Michaux dit que les provisions de toute espèce sont si rares et si chères dans les Bermudes , que les vaisseaux de guerre qui y relâchent ou y stationnent, ne peuvent s'y procurer que des pommes de terre et des oignons. Cette assertion est évidemment
L'UNIVERS
de penser que cet état de choses n'a pas change. Hâtons-nous de dire, toutefois, que, par compensation, les habitants élèvent une grande quantité de volailles.
Tous les ans, dans les mois de mars et d'avril , le cachalot s'approche des côtes. Quelques Bermudiens, et surtout les hommes de couleur, se livrent avec ardeur à cette pêche lucrative.
Les Bermudes offrent une confirmation du principe d'économie politique qui établit que la population croît ou diminue en raison directe de la production, c'est-à-dire, que, pour savoir dans quelle proportion un pays est peuplé, il faut demander d'abord dans quelle proportion il produit. Les îles dont nous nous occupons étant presque incultes , le nombre des habitants devrait être extrêmement minime ; mais ici l'industrie augmentant la sommedes produits, vient en aide à l'agriculture; toutefois, ces deux sources de richesses nationales n'étant guère plus abondantes l'une que l'autre, la population reste toujours bornée. En 1822, 1828 et 1831, des recensements ont eu lieu par les soins de l'autorité locale; pour la première année on a trouvé 5,783 habitants; pour la deuxième, 4,773; pour la troisième , 6,282 (*). D'après M. Montgomery Martin, le revenu de toutes les îles'ne dépasse pas 10,000 livres sterling (250,000 fr.) par an , dont 6,000 (150,000 fr.) proviennent des droits de douanes. Le chiffre du commerce intérieur a été, en 1831, de
exagérée, car le même auteur dit que les Bermudiens ont de la volaille en abondance, et nous avons dit plus haut que le sol de cet archipel se prêtait à la culture de toute espèce de légumes.
(*) Il y a lieu de croire que la population de cet archipel a diminué , car tous les auteurs qui en ont donné la description évaluent le nombre des habitants de neuf à dix mille. L'accord des ditïérenî.s écrivains sur ce point nous déciderait même à adopter ce chiffre, si les renseignemeuls fournis par l'ouvrage de M. Monlgomery JNIaitin ne devaient pas être considérés jusqu'à un certain point comme officiels.
79,953 livres sterHng ^2,998,825 fr.); celui du commerce extérieur de 27,428 livres sterling (887,050 fr.). La navigation du pays est de 15,500 tonneaux.
Les Bermudiens sont généralement d'intrépides marins, et les nègres sont d'excellents pilotes. Dans la guerre d'Amérique, il y eut en même temps quinze ou vingt corsaires armés dans ces îles, et conduits par des esclaves, dont la conduite fut au-dessus de tout éloge.
A ce propos, on dit que tel était l'attachement des esclaves pour leurs maîtres, que ceux qui étaient faits prisonniers retournaient toujours aux Bermudes dès qu'ils le pouvaient (*).
Les femmes des Bermudes passent pour être belles, et les deux sexes ont un penchant marqué pour la coquetterie.
Un gouverneur, un conseil et une chambre d'assemblée, composent les pouvoirs législatif et exécutif des Bermudes. Les lois faites par eux sont sonmises à la sanction du gouvernement anglais.' Le pouvoir judiciaire et administratif est exercé par des autorités locales.
La description particulière de chacune des îles de ce groupe serait monotone et fastidieuse; nous en ferons donc grâce à nos lecteurs. Nous dirons toutefois un mot sur les deux principales.
La pius grande de ces îles s'appelle indifféremment Bermude et Maiiiland (grande terre). D'après la carte de Lemprière, dressée en 1797, et le croquis dont le lieutenant Nelson a accompagné sa notice géologique, il paraît que Mainland ressemble à un crochet dont la partie concave regarde le nord. Elle a environ trente-cinq milles géographiques de long sur un et deux de large. Elle est creusée à son centre par une grande baie qui porte les noms à'Harrington et de Great Sound. En suivant une des routes qui longent ce bassin , on aperçoit dans le lointain plusieurs sites charmants.
(*) Encyclopédie de Rees , article Ber-
mue/ es.
DES ILES DE L'OCÉAN
On ne trouve (hins l'île aucune rivière, et la seule eau qu'on puisse boire est eelle que l'on conserve dans des citernes. Ilauiiltou , à cause de sa position centrale, est devenue la capitale de l'archipel depuis que sir James Cockburn y a transporté le sénat et les cours de justice, qui siégeaient auparavant à Saint-George. NéanmoiiîS, cette faveur n'a pu donner à Hamilton une importance qu'elle n'a pas réellement , et que sa rivale lui a toujours disputée avec avantage.
L'île Saint-George, quoique moins grande que Bermude, est celle que les voyageurs visitent de préférence , à cause de sa ville, qui est la plus consirable. Cette île n'a que neuf milles de long sur une largeur de trois milles en certains endroits, et seulement d'un quart de mille dans d'autres. Elle est bordée de rochers noirâtres contigus, dont la hauteur varie de cinq à vingtcinq pieds. Dans son ensemble elle forme une longue colline dont les inégalités donnent naissance à de petits vallons. Sur les hauteurs le sol est aride et sablonneux ; souvent même la roche se montre à nu; dans la partie inférieure la terre est brune, argileuse, légèrement humide, et la vigueur de la végétation annonce la grande fertilité du terrain. Les trois quarts de l'île sont couverts de bois; le reste est en partie cultivé et en partie sauvage, à cause de l'aridité complète du sol dans certains endroits.
Le détroit qui sépare la côte méridionale de Saint-George de l'île Saint- David , constitue le port , dont l'entrée est très-resserrée par la pointe d'une autre île. « On ne saurait trouver, dit Thomas Moore , rien de plus romantique que le petit port de Saint-George; le nombre des îlots, la limpidité singulière de la mer, l'aspect animé que présentent une foule de petits bateaux, plus gracieux les uns que les autres, et qui semblent voltiger de bosquets en bosquets , forment le plus charmant tableau en miniature que l'on puisse imaginer. »
La ville est située dans une délicieuse vallée et sur le revers d'une
petite colline, en face du port. Elle se compose de deux cent cinquante à trois cents maisons placées irrégulièrement, et dont les murailles, presque toutes d'une blancheur éclatante, réfléchissent les rayons du soleil , au grand détriment des yeux des étrangers. Heureusement, beaucoup de ces habitations étant entourées de bananiers, d'orangers et de palmiers, l'effet désagréable de la lumière ne se fait sentir que dans les rues découvertes. On se sert pour les constructions d'une pierre poreuse que produit le pays. Cette pierre est tellement tendre, que, au dire d'un voyageur, lorsqu'on veut avoir une fenêtre additionnelle dans une chambre, on n'a qu'à faire venir un ouvrier qui , au moyen d'une scie, pratique en pleine muraille l'ouverture désirée.
Saint-George est, comme la plupart des autres îles de cet archipel, privée de sources et de ruisseaux , et l'expérience, dit M. Michaux, a prouvé qu'on ne pouvait pas y creuser des puits. On est réduit à boire l'eau des pluies, qui, heureusement, et grâce aux précautions qu'on a prises , suffit aux besoins des habitants, et même à l'approvisionnement des bâtiments de guerre.
L'histoiredes îles Bermudes sebdrne à quelques lignes par lesquelles nous terminerons cette courte notice. La découverte de cet archipel , comme celle de tant d'autres pays plus importants, est due à un naufrage. Juan Bermudas, Espagnol, en se rendant d'Europe à Cuba , échoua sur ces rochers vers 1522. Henri May éprouva le même malheur, en 1593 ; et , enfin, l'Anglais George Somery arriva de la même manière, en 1609, et y vécut neuf mois avec ses compagnons d'infortune. Les Anglais naufragés finirent par construire une embarcation en bois de cèdre, et parvinrent à atteindre les rives de la Virginie. Somer fut une seconde fois jeté sur ces îles et chercha à y fonder une colonie; mais il mourut avant d'avoir réalisé complètement son projet. Toutefois, ses efforts lui ont mérité l'honneur de voir son nom rester à l'archipel qu'il avait découvert
L'UNIVERS
après Bermudas et May. Ses compagnons, à leur retour en Angleterre, parlèrent avec tant d'enthousiasme de la beauté et de la fertilité de ces îlots, que la Compagnie de Virginie, qui en réclamait la propriété, les vendit à une société de cent vingt personnes, à qui le roi Jacques I^' accorda une charte. En 1612, les concessionnaires établirent dans l'île Saint-George environ cent soixante individus, sous la direction d'un nommé Henri More.
Cinq cents autres aventuriers y furent envoyés, en 1619 ; et , dès ce moment, la colonie commença à prospérer. On y institua alors un gouverneur, avec une assemblée et un conseil. Un accroissement de population eut lieu pendant les guerres civiles de l'Angleterre, beaucoup d'individus de cette nation ayant cherché un asile dans cette retraite éloignée. Les archives de ces îles n'offrent rien d'important jusqu'à ces dernières années ; elles mentionnent seulement une série de
discussions entre les gouverneurs et les habitants.
En 1837, après la première insurrection du Canada, plusieurs patriotes de ce pays, qui avaient pris part au mouvement , furent déportés aux Bermudes, où ils restèrent plusieurs mois prisonniers sur parole.
Les Bermudes n'ont jamais cessé d'appartenir à la Grande-Breta^ine ; placées entre les Antilles et la INouvelle-Écosse, elles offrent un lieu de relâche extrêmement utile aux bâtiments de l'État qui vont et viennent d'Halifax aux Indes occidentales. En temps de guerre, elles sont protégées contre toute attaque par la chaîne des redoutables écueils dont nous avons parlé, et ce moyen de défense les mettra toujours à l'abri d'une agression dangereuse.
Du reste, cet archipel ri'est utile a l'Angleterre que comme poste militaire et comme lieu de refuge pour sa marine.
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DES ILES DE E'OCÉAN
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ILES GHOZET.
Rochers sourcilleux couverls d'une neige épaisse que ne peuvent fondre les pales rayons d'un soleil sans ardeur; nionta,i2;nes à pic, incessaninient battues par des vents furieux, et sur le flanc desquelles viennent s'accumuler de froides vapeurs; sol stérile et nu, formé de petites pierres concassées ou de roches plates ; vallées couvertes d'une mousse qui étale aux regards attristés son tapis monotone ; plages hérissées d'écueils, et sur lesquelles la mer vient se briser avec im bruit formidable; climat intolérable, offrant les extrêmes du froid et de l'humidité, les inconvénients de la baie d'Hudson et ceux des îles Shetland , voilà en quelques hgnes la description des îles Crozet.
Ces îles, situées dans le grand Océan austral, furent découvertes en 1772 par deux navigateurs français, INlarion et Crozet, qui ne purent en déterminer la véritable position à cause des brouillards qui , durant certaines saisons, régnent presque constamment dans ces parages. Des observations plus récentes les placent entre 46 et 47° de latitude sud, et entre 44 et 47° de longitude à l'est du méridien de Paris.
Elles sont au nombre de quatre, dont une avait reçu du capitaine IMarion le nom d'î/e de la Possession. Mais ce petit archipel a été débaptisé par les marins qui l'ont visité depuis la fin du dix -huitième siècle. M. Lesquin de Roscoft a nommé île Daupldne la plus septentrionale des quatre ; île Française, celle qui l'avoisine ; Me du roi Charles^ la plus avancée vers le sud , et île Chabrol , celle qui est située le plus à l'est.
L'albatros, le plus grand oiseau de mer que l'on connaisse; le corbeau austral , dont l'appétit glouton se défraye aux dépens des phoques morts sur le rivage; la poule du Port-Egmont, qui éherche à arracher les yeux de l'imprudent qui vient d'enlever ses œufs; i'oiseau royal qui, bien que très-petit, est
redouté de tous les autres grands oiseaux à cause des blessures mortelles qu'il fait avec son bec acéré; les goélands qui rasent légèrement la surface de la mer; le pingouin, cet étrange amphibie dont les mœurs sont aussi singulières que l'aspect; l'éléphant marin (*) , ce monstrueux visiteur des plages solitaires; le loup de mer, qui, mieux partagé que les autres variétés de la grande famille des phoques, peut sauter de roche en roche avec une remarquable agilité : tels sont les seuls animaux qui vivent sur cps tristes îles, sentinelles avancées de l'Afrique vers le pôle austral.
Les mers voisines recèlent les innombrables tiges du fucus giganteus , qui vient étendre à la surface des eaux ses bras longs de plus de deux cents pieds, et aussi mobiles que les vagues de i'Ocean. Les forets sous-marines formées par cette plante extraordinaire sontsi épaisses dansles environs des îles Crozet, qu'elles ralentissent quelquefois \a -marche des navires. Le contraste qu'offrent dans ces hautes latitudes le règne végétal terrestre et le règne végétal sous-marin, et des observations comparatives faites sur la végétatiort des régions polaires et celle des zones tempérées, conduisent à cette loi physiologique formulée par M. de la Pilaye , que quand les grandes fornies végétales disparaissent sur les continents, elles passent sous les eaux.
Les îles Crozet tiennent une bien petite place dans les traités et les dictionnaires de géographie. Elles ne mériteraient, en effet, qu'une simple mention, si elles n'avaient pas acquis une triste célébrité par les naufra«;es dont elles ont été le théâtre. Parmi "les infortunés qui ont été jetés par la tem-^ péte sur ces rives inhospitalières et v ont traîné , pendant plusieurs mois ,
(*) Voir dans la nolice sur les îles Malouines les détails que nous avons donnés sur l'éléphanl marin.
ir Livraison. (Des îles de l'Océan. )
L'UNÏVRas.
une existence douloureuse, il en est un qui a écrit de la manière la plus naïve et la plus touchante le récit de ses longues souffrances : c'est notre compatriote M. Lesquin de Roscoif. Sa narration est un tableau si vrai et si saisissant des îles dont nous nous occupons, que nous n'hésitons pas à en extraire un long passage. Nous sommes persuadé que le lecteur nous saura gré de notre emprunt, et nous avons, du reste , la conscience de ne pas sortir de notre sujet.
Quelques mots d'explication préliminaire sont indispensables. En 1825, M. Lesquin de Roscoff partit de l'île de France pour les îles Crozet , dans le but d'y faire la pêche des phoques, branche de commerce très-productive, comme chacun sait. Arrivé en vue de l'archipel vers lequel il se dirigeait yle bâtiment fut assailli par un ouragan furieux , et après avoir lutté pendant plusieurs jours contre les vents et la mer, il échoua non loin du rivage.
Quatre hommes de l'équipage avaient été envoyés deux jours auparavant à l'île Charles, et n'avaient pu en revenir; le reste se sauva à la nage et parvint heureusement à gagner le bord.
Les flots ne rejetèrent sur la grève que très-peu d'objets et une fort petite quantité de provisions , encore cellesci étaient-elles avariées par l'eau de mer. C'est avec ces tristes ressources que M. Lesquin et ses compagnons furent obligés de s'installer dans la petite île Chabrol. L'éléphant marin leur fournit une graisse abondante pour faire du feu, et un aliment nauséabond dont ils durent se contenter. Ils parvinrent à construire une cabane avec les débris du navire, et c'est dans cette frêle retraite qu'ils bravèrent pendant dix-sept mois la fureur des tempêtes et les rigueurs de l'hiver, si âpre dans ces hautes latitudes australes. Voici comment M. Lesquin raconte un des épisodes les plus lamentables de son séjour dans l'île Chabrol :
« Le 14, au point du jour, nous nous mîmes en route, M. Fotheringham et moi , par un temps humide et brumeux , munis chacun d'un bâton et
d'un sac de toile contenant nos vivres; arrivés au bout de la vallée, après une marche d'environ deux heures dans la neige, nous entrâmes dans la gorge que j'avais aper(^ue la veille. Nous'montâmes pendant a peu près une heure ; après quoi, la brume augmentant, nous suivîmes un étroit défilé sur le haut de la montagne, aussi loin que nous le pûmes. Nous fûmes bientôt arrêtés par une masse énorme de neige, qui se trouvait au pied d'une autre montagne qui nous parut extrêmement haute.
Nous trouvâmes, cependant, un endroit par lequel nous montâmes jusqu'au sommet avec beaucoup de difficultés, la pente ne formant qu'un morceau de glace , et étant obligés de percer avec nos bâtons l'endroit où nous voulions mettre le pied. Après une marche pénible, entourés d'une brume épaisse, nous arrivâmesdans un endroit où nous crûmes pouvoir descendre. Nous nous assîmes donc sur la glace ; et , nous gouvernant avec nos bâtons, nous nous laissâmes glisser jusqu'au bas de ta montagne , que nous fûmes très-aises de gagner , la rapidité de la descente nous ayant presque coupé la respiration. Nous suivîmes une gorge qui partait en pente douce du pied de la mootagne, et qui nous conduisit dans une vallée que nous crûmes aboutir à la mer. Des cris variés attirèrent notre attention, et nous en reconnûmes bientôt quelques-uns pour des cris d'élé-] phants ; mais ce ne fut qu'au bout de* la vallée, et près du rivage, que nous vîmes d'où partaient les autres cris.
Plus de trois millions d'une espèce de pingouins, bien différents de ceux que nous avions trouvés près de notre baie, étaient rassemblés sur un plateau (Je, pierres, au milieu duquel coulait i^n, fort ruisseau, et la place qu'ils occy paient était sans neige, mais répandait au loin une odeur infecte. Les petiti,j encore couverts de duvet , se tenaient ensemble; autour d'eux étaient rangé> leurs pères et leurs mères. Un espace large d'environ deux pieds était laisse inoccupé pour donner un libre passage, jusqu'au milieu de la ponte, aux pingouins qui revenaient de la mer
DES ILES DE L'OCÉAN
{)Our nourrir leurs petits. LMinrmonie a plus parfaite semblait régner parmi fux , et tous leurs efforts paraissaient se borner à chasser loin d'eux cette espèce (le pigeons dont j'ai déjà parlé, et (|ui lâchaient de se faire donner la nourriture réservée aux jeunes pingouins. Nous nous rendîmes ensuite sur la grève, où nous trouvâmes quelques éléphants marins. En parcourant le ■ rivage, nous aperçûmes une voûte qui nous parut noircie; nous nous approchâmes, et reconnûmes qu'on y avait fait du feu , trouvant d'ailleurs deux pierres plates et longues qui avaient sans doute se.-'vi à poser les grilles; un peu plus loin nous trouvâmes quelques planches , que nous pensâmes provenir de quelque canot, mais dont le mauvais état prouvait la vétusté; près ide là se trouvaient une centaine de ces mêmes pingouins que nous avions jvus dans la baie du nord-est, tous coujchés sur leurs nids. Nous leur trouvâjmes des œufs, mais tous trop couvés ipour pouvoir être mangés; nous n'en [rapportâmes donc aucun. Nous étant [avancés vers le sud de la vallée, nous |y vîmes une quantité de ces oiseaux fappelés nelleys, que j'appellerai corbeau austral : ils avaient tous des nids faits sur la neige; ils ne les quittèrent pas quand ils nous virent nous avancer vers eux ; nous leur supposâmes les œufs , et à coups de bâton nous les forçâmes à se lever de leurs nids , ce ]ue plusieurs ne firent qu'après avoir 3té frappés à mort , et en vomissant uir nous les matières fétides que conenait leur panse. Nous trouvâmes guaante-cinq œufs, que nous mîmes dans los sacs pour les porter à la maison, ^lusloin, nous vîmes de jeunes albaros sur un plateau de neige : nous en uâmes douze, en prîmes six chacun, t nous acheminâmes vers notre deneureàla nuit tombante, lassés, mais ontents de la découverte que nous enions de faire, et enchantés de conaître le lieu de la ponte des pingouins oyaux, car nous savions que ces pinouins sont toute l'année à terre; ainsi ous étions certains que tant que nous urions des forces pour aller chercher
notre nourriture dans cette vallée, que nous nommâmes vallée de l'abondance, nous ne souffririons jamais de la faim. Quant à y demeurer, cela devenait impossible, parce que nous n'y avions vu aucune caverne, et qu'indépendamment du bois que nous serions obligés d'y transporter pour bâtir une maison, nous serions aussi dans la nécessité d'y porter des [)ierres, les grèves qui bordaient le rivage étant composées de sables mouvants et de cailloux trop petits pour élever un mur. Pleins de ces réflexions, nous suivîmes, pour nous en retourner, la route que nous avions faite le matin ; mais la nuit nous ayant surpris en sortant de la vallée, nous nous égarâmes, et après une marche de trois heures dans la neige qui couvrait la terre, et qui tombait à gros flocons depuis le commencement de la nuit, nous nous trouvâmes sur le haut d'une montagne, où le froid nous saisit d'une manière si violente, que nous fûmes obligés de laisser là nos jeunes albatros et nos œufs pour pouvoir marcher plus vite et nous exercer plus activement. Après plusieurs marches, çà et là, sur le haut de la montagne , nous arrivâmes au bord d'une glacière, qui nous semblait s'étendre doucement jusqu'au pied de la montagne ; nous crûmes donc n'avoir rien de mieux à faire que de nous y laisser glisser, comme nous avions fait le matin. Nous ne fûmes pas plutôt sur la glace que nous fûmes obligés de nous étendre sur le ventre et de laisser nos bâtons, pour tâcher de nous accrocher avec les doigts, la pente étant beaucoup plus forte que nous ne nous l'étions imaginé. Après avoir roulé pendant très-peu d'instants, nous perdîmes prise à un endroit perpendiculaire et nous fûmes jetés sur la neige, qui heureusement se trouvait molle dans l'endroit de notre chute. J'eus tout le côté meurtri et le pouce gauche démis. M. Fotheringham étant tombé sur les pieds, en fut quitte pour éprouver une vive douleur dans les cuisses, douleur qu'il a ressentie plus d'un an après cet accident. Le pouce me faisait horriblement souffrir ; mais je l'enve-
L'UINIYKRS.
loppai et je le pressai vivement dans un mouchoir que j'avais sur moi. Décidés à ne plus risquer ainsi notre vie en essayant de descendre, nous restâmes toujours en exercice près de l'endroit de notre chute, en attendant impatiemment le jour. Le froid nous tourmentait violemment et une neige épaisse nous traversait jusqu'aux os.
« Le 15, le jour si ardemtnent désiré parut enfin, et nous permit d'examiner le lieu oii nous nous trouvions.
Notre premier soin fut de regarder d'où nous étions tombés. Quelle fut notre surprise de nous trouver vivants lorsque nous vîmes que nous avions parcouru en tombant un espace d'au moins cinquante pieds ! Nous remerciâmes avec reconnaissance l'Être puissant et bon qui nous tendait une mairj secourable au milieu de tant de misère, et qui veillait lui-même sur une vie qui commençait à nous être à charge , et à laquelle,' sans nul doute, nous ne tenions plus que par le lien naturel , qui est l'horreur de la destruction. Le temps s'éclaircit au point du jour, et nous permit de retrouver notre chemin. Une pluie abondante succéda à la neige; et comme nous marchions à grands pas, nous trouvâmes bientôt un endroit par lequel nous descendîmes dans la vallée ; vers midi , nous arrivâmes à la maison. Nous trouvâmes nos gens assis autour du feu, déplorant déjà la triste fatalité par laquelle nous avions été entraînés à parcourir ces montagnes glacées, que des crevasses remplies de neige rendent trèsdangereuses , et dont ils s'entendaient retracer les risques par quelques-uns qui avaient été à l'île Kerguélen , et qui accompagnaient leurs démonstrations d'exemples terribles. Quoique sans égard pour nous , et d'une insolence sans égale, ils eussent été fâchés de nous perdre , parce que nous avions toujours soutenu leur courage en leur montrant l'espoir d'une délivrance prochaine par un navire venant de l'île de France.
])'ailieurs, nous avions avec nous la poudre que nous avions sauvée du naufiiige, seul moyen d'allumer du feu clans l'île ai nous avions le malheur de
laisser éteindre le nôtre. Cette dernière considération, je n'en doute pas, contribua beaucoup a la joie qu'ils éprouvèrent en nous voyant de retour : ils la témoignèrent d'une manière non équivoque. Notre état , il est vrai, étaitpémble; nous étions transis de froid, entièrement mouillés, nos pieds étaient ensanglantés, nos souliers étant restés dans la neige, et nos joues extraordinairement enflées laissaient à peine voir des yeux dont l'abattement devait prouverl'anéantissèment de nos forces. Notre premier besoin fut de sécher nos vêtements ' auprès du feu; dès qu'ils furent secs, . nous voulûmes nous livrer au sommeil, mais la douleur que me causait mon pouce était trop vive pour me laisser fermer l'œil. Je résolus donc d'y mettre un appareil, que je priai un de nos gens de faire : c'étaient deux petits morceaux de bois engougés, que j'appliquai des deux côtés du pouce.
Un de nos gens les entoura d'un fil de carret, qu'il roidit jusqu'à faire joindre les deux morceaux de bois, afin de faire tenir le pouce droit. La douleur que me causa cette opération fut inouïe. Les personnes qui ont éprouvé de pareils accidents pourront seules s'en faire une idée. L'opération finie, je gardai l'appareil h'iéii roidi sur le doigt, et je résolus de ne plus y toucher. Me trouvant alors un peîi plus à l'aise, et n'ayant aucune envie de manger , je leur fis part du succès de notre voyage, qui se trouvait presque sans fruit, dès que nous ne pouvions habiter cette vallée, ayant à parcourir, pour nous y rendre, un chemin impraticable pendant l'hiver. Si je ne leur apprenais rien de consolant, ce qu'ils me dirent ne le fut guère pour moi , lorsqu'ils me rapportèrent que les oiseaux avaient dévoré la chair des éléphants mâles que nous avions tués pour couvrir la maison, et qu'il n'en restait qu'un morceau qui nous devait a peine suffire pour la journée; qu'ils avaient essayé d'en trouver d'autres, mais qu'ils s'étaient tous enfuis à leur approche, après avoir vu couler le sang du premier, auquel ils avaient donné
DKS ILES nK t;oc:éan.
un faux coup de lance. Nous résolihnes donc (le nous ratioiuier snr ce morceau , Jusqu'à ce qiw. nous vissions quelques éléphants sur la irrève. Vers le soir, nu léopaiil de incr monta trèsprès de la maison , mais il se retira dès (|u'il nous vil près de lui. i)ans la soirée, je |)us dormir, et je me remis un peu des fatigues de la nuit précédente.
« Le IG, la neige dura tout le join*, et le vent en aiDoncela une grande quantité auprès de la maison. IS'ayant rien à manger, nous nous hasardâmes à sortir pour tacher de trouver quelque éléphant; mais à notre désespoir, après avoir parcouru la grève, nous revînmes a la maison sans avoir rien rencontré : pas un éléphant, pas un pinguuiii ne s'y voyait. Les oiseaux marins même , cherchant un abri derrière d'énormes rochers, semblaient pariiciper à la désolation générale. Un très-petit morceau de chair d'éléphant fut partagé en sept parties bien égales; mais ce léger repas n'assouvit pas notre faim. Tout le jour se passa de même, et, vers le commencement de la miit, n'ayant plus de graisse pour entretenir notre feu , nous fumes obligés de brûler le bois que nous avions sauvé du naufrage. La faim nous tourmenta vivement toute la nuit; je tâchai, mais en vain, d'apaiser la mienne en buvant beaucoup d'eau.
Dans la nuit, la neige cessa, mais il ;;'ia(ja très-fort
'Le 17, le temps fut le même que la veille. Au jour, je me levai et je voulus sortir, croyant être plus heureux (]ue le jour précédent ; mais je ne fus pas plutôt au ruisseau qui nous séparait de la grève de sable, que je vis qu'il n'y avait pas moyen de passer, la r.eige y étant élevée de plus de dix jiieds. Je jetai les yeux sur la grève, , mais rien n'avait changé, on n'y ' voyait pas un être vivant. Je rentrai donc à la maison, et je communiquai ces nouvelles à mes malheureux com- .'pagnons; alors, ils crurent que c'en était fait d'eux : depuis le 10 au matin, nous n'avions pas mangé ; cette jom-- . née allait se passer de même, et il
était évident que, si le temps continuait à être le même |)endan( (pielques jours, nous suc(:ond)erions à la lin au manf|ue de subsistances ; c'est ce qu'ils ne manquèrent pas de mefaire observer.
Je voulus les consoler en leurretracant des exemphs de gens qui avaient échappé à de plus grandes crises que la notre, et je les exhortai, autant qu'il me fut possible, à se confier à cette Providence qui nous avait tant de fois secourus. Ils se couchèrent en rond autour du feu, et l.à le plus profond silence régna pendant tout le jour. Vers le soir, une faiblesse générale s'empara de nous, et plusieurs crurent touchera leur dernier instant.
Des plaintes sur leur situation, de profonds gémissements, des cris de rage et de désespoir, désormais devenus inutiles, furent les suites de cette persuasion. Ce fut dans cet état d'accablement que se passa la terrible nuit du 17 au 18. I^es éléments semblaient conjurés pour nous détruire. Les vents souf liaient avec une fureur inouïe; un temps noir, triste précurseur des tempêtes, laissait à peine voir la vallée, couverte d'une neige épaisse. Ce fut une nuit de douleurs, une nuit de pensées amères et de regrets déchirants. Je savais que nous pouvions supporter encore la faim deux jours; mais si ce temps continuait, la mort me paraissait inévitable. Elle l'était, en effet , dans ce cas , et ma fin prochaine me suggéra de tristes réflexions.
C'était sur ce rocher qu'allait aboutir ma vie! C'était donc là le terme de ma carrière ! sur une terre destinée à servir d'asile aux monstres de la mer, loin de ma patrie, loin de mes parents, loin de nies amis!
« Le 18, nous vîmes enfin le jour; il ne servit qu'à nous éclairer sur notre malheureuse position , et détruisit consequemment les espérances que nous avions conçues d'une plus belle journée. Nous promenâmes nos regards tout autour de la maison : nous ne vîmes rien. Nous étant rendus jusqu'au ruisseau , nous ne pûmes le passer, et nous retournâmes au logis, résigiics à mourir. Notre faiblesse
L'UNIVERS
augmenta ce jour, au point que quatre (le nos compagnons ne purent sortir de la maison. Je continuai à boire de la neige fondue , et je crus y trouver un soulagement : personne ne voulut suivre mon exemple. Vers le soir, j'eus encore assez de force pour aller chercher quelques morceaux de graisse à notre magasin, afin d'entretenir le feu , mais ce fut tout ce que je pus faire. A mon retour, je tombai de lassitude, et je restai en cet état jusqu'au lendemain. Le 19, il ne neigeait plus aussi fortement. M. Fotheringham et moi, qui nous sentions encore les plus forts, nous sortîmes, et nous eûmes la force de parcourir la grève.
Nous ne trouvâmes rien, et revînmes à la maison sans aucune espérance.
La mort nous paraissait certaine.
Rien ne s'offrait qui pût nous en préserver. Deux hommes paraissaient déjà en ressentir les agonies , et je craignais que le manque d'aliments n'engageât quelqu'un à proposer le sacrifice d'un de nous pour sauver les six autres. Cette horrible pensée fit que, après avoir bien réfléchi , je m'écriai vers midi, que si quelqu'un voulaitm'accompagner à la grève de l'Abondance, je me faisais fort d'y être de retour promptement avec des provisions ; j'affirmai avec assurance que la neige étant devenue molle, nous n'aurions à courir aucun risque , si nous marchions avec précaution. Je leur fis ensuite envisager la certitude d'une mort prochaine si nous ne faisions point tous nos efforts pour nous en garantir. Ces considérations déterminèrent deux d'entre eux à accompagner M. Fotheringham et moi à la vallée de l'Abondance ; mais nous n'avions pas de chaussures. Nous coupâmes une des peaux de la couverture de la maison; nous la partageâmes en divers morceaux , et nous laçâmes les pièces autour de nos pieds. 'Cette chaussure, toute froide et tout incommode qu'elle était, ne laissa pas de nous être très-utile pour marcher dans la neige. Nous partîmes donc aussitôt au nombre de quatre, et, vers six heures , nous arrivâmes à la
vallée de l'Abondance, après avoir couru le risque d'être engloutis mille fois dans les amas de neige entassés au pied de la montagne. Nous trouvâmes quelques éléphants sur la grève; nous les tuâmes, et nous allumâmes un grand feu sous la voûte que nous avions vue le 14. Nous fîmes rôtir quelques morceaux de chair, et je l'avouerai ici , cette viande toute fumée, tout huileuse qu'elle était, me parut le mets le plus agréable que j'eusse jamais mangé. Je me gardai bien cependant de me livrer entièrement à mon appétit, et j'exhortai mes compagnons à suivre mon exemple :
ce qu'ils firent sans murmurer. Nous passâmes la nuit dans cet état, et, heureusement pour nous, elle ne fut pas aussi mauvaise que les nuits précédentes.
« Le 20, au point du jour, nous partîmes avec chacun une charge de chair d'éléphant et de jeunes albatros , et nous reprîmes le chemin de la vallée du Naufrage. Nous y fûmes vers les cinq heures du soir, ayant été obligés de laisser sur une montagne un de nous, qui, dégoûté de tant de misères, jeta là sa charge, s'étendit dans la neige , et fut sourd aux invitations que nous lui fîmes de se lever. Désespérés de sa résolution , nous essayâmes de le porter; mais cette entreprise était au-dessus de nos forces.
Nous prîmes sa charge de provisions, lui fîmes nos derniers adieux, et le laissâmes là!... A notre arrivée à la maison, nous trouvâmes nos trois compagnons dans un triste état : ils ne pouvaient se lever, et avaient laissé le feu s'éteindre; ils ne répondaient plus que vaguement à nos questions, et la vue de la nourriture que nous leur apportions ne parut faire aucune impression sur eux. A l'aide d'un peu de poudre, nous allumâmes du feu, et nous fîmes aussitôt cuire la viande que MOUS avions apportée. Aucun d'eux ne voulut y toucher ; mais nous les forçâmes à en manger, en leur mettant nous-mêmes les morceaux dans la bouche, et les obligeâmes à les mâcher et à les avaler. La fatigue nous
DES ILES DE L'OCEAN
fit ensuite nous endormir, et chacun reposa aussi profondément que la pensée du malheur, arrivé ce jour à Vun de nous , pouvait le permettre. Vers minuit, des cris effroyahles me réveillèrent en sursaut; je me levai, et, incertain d'où ils pouvaient provenir, j'éveillai mes compagnons. En entendant les cris répétés pour la deuxième fois, ils turent saisis de frayeur. Ils s'imaginèrent que c'était lame du Hollandais IMetzelear, l'homme qui était resté sur la montagne, qui leur demandait des prières ; quelques-uns crurent qu'elle faisait des menaces, et affirmèrent qu'elle parlait hollandais. Au troisième cri , je reconnus la voix , et je ne doutai pas que ce ne fût le Hollandais en personne qui se trouvait là. Mais ce que je ne pus comprendre, c'était comment il avait pu revenir pendant la nuit de cet endroit périlleux, et quelle pouvait être la cause de ses cris effrayants. Je sortis sur-le-champ de la maison avec M. Fotheringham, et les plus braves d'entre eux nous suivirent par derrière. Nous nous acheminâmes au lieu d'où partaient les cris, et, rendus au ruisseau dont j'ai déjà parlé, nous en reconnûmes la cause. Nous y trouvâmes Metzelear au milieu d'un monceau de neige, faisant tous ses efforts pour s'en retirer, et n'en pouvant venir à bout. Nous le dégageâmes avec assez de peine, et enfin nous fûmes obligés de le transporter jusqu'à la maison. Là, il reprit ses sens, et nous raconta qu'il s'était endormi où nous l'avions laissé; qu'il avait été réveillé à la nuit par une grande douleur dans les jambes, et qu'il avait essayé alors de marcher pour s'en délivrer, ce qui lui avait réussi; qu'après une marche pénible, et tombant à tout moment dans des trous de neige, il avait gagné le bord du ruisseau, et, croyant pouvoir le passer, il avait été englouti dans un endroit profond , où il enfonçait à mesure qu'il voulait s'en dé-
gager. Comme son état était véritablement triste, nous lui donnâmes le matelas des malades (mon ancien matelas) pour s'y coucher, etunsonuneil non interrompu le conduisit, ainsi que nous, au lendemain matin.
« Le 21, à notre lever, nous aperçûmes, près de la maison, cinq éléphants mâles, et, allant vers le ruisseau, nous en découvrîmes une quantité dans la vallée. Pleins de joie, nous déjeunâmes des vivres de la veille , et ensuite nous attaquâmes à coups de lance deux des éléphants que nous avions vus ; nous eûmes le bonheur de les tuer. Nous en prîmes la graisse et la chair, que nous trempâmes dans de l'eau de mer, et que nous suspendîmes ensuite dans la maison pour les fumer, dans le cas où de nouveaux mauvais temps nous empêcheraient encore de trouver des vivres dans la vallée. Nous prîmes aussi les peaux, les étendîmes sur la maison pour en faire des chaussures quand nous serions obligés de voyager. Le reste du jour, nous nous occupâmes de réparer nos effets avec le fil que nous avions déjà fait du carret de gréement. »
Les naufragés furent recueillis par un baleinier anglais qui se trouvait par hasard dans ces parages. Nous regrettons que M. Lesquin de Roscoff ne" nous ait pas laissé quelques mots sur les quatre matelots restés dans l'île Charles.
Le journal de cet intéressant naufrage a été inséré dans un recueil publié en Bretagne. Il a aussi été publié sous forme de brochure; mais, comme il est difficile de se le procurer sous ces deux formes , nous conseillons à ceux de nos lecteurs qui seraient curieux de connaître le récit tout entier, de recourir à l'ouvrage de M. Ferdinand Denis, intitulé Jndré le voyageur (4^ édition); ils y trouveront la relation complète de M Lesquin,
L'UNIVERS
ILES GAI^APAGOS.
L'arcliipel des Galapagos se compose d'une quinzaine d'îles, dont cinq sont incomparablement plus grandes que les autres. Il est situé dans l'océan Pacifique, à cinq ou six cents milles h l'ouest de la côte du continent américain, immédiatement sous la ligne équatoiiale. Explorées par Dampier, en 1684, et, pendant ces dernières années, par les compagnons des capitaines Parker -King et Fitz Roy, ces îles sont inhabitées, à l'exception d'une seule, et ne sont fréquentées que par les navires baleiniers, qui viennent y renouveler leur provision d'eau et de viande. Quoique les traités de géographie ne leur accordent que quelques mots, on nous permettra de donner un peu plus d'espace à la description de ce groupe intéressant , qui, sous certains rapports, mérite tout autant d'être connu que d'autres parties du globe.
Les principales îles de cet archipel sont, par ordre de grandeur, Albemarle, Karborough, James , l'île Infatigable, l'île Chatham, l'île Charles, l'île ïioo'i, Barrington, Duncan, Jervis , Ahingdon et Bindloes.
Folcans. La constitution de l'archipel tout entier est volcanique, à l'exception de quelques fragments de granité qui ont été vitrifiés et altérés de la façon la plus bizarre par l'ardeur des feux souterrains; tout y est lave et pierre à sablon résultant "^du broiement de cette substance. Les îles les plus hantes , c'est-à-dire celles qui atteignent wne élévation de trois ou quatre mille pieds, ont généralement un ou plusieurs cratères dans leur partie centrale, et leurs flancs offrent des orifices plus petits. On peut évaluer à ûç\\\ mille au moins le nombre des bouches de volcans qui existent dans ces îles. Ces ouvertures sont de deux sortes : les unes sont tapissées de scories et de laves; les antres de pierres à sablon volcanique magnifiquement stra-
tifiées. Ces dernières sont presque toutes de forme admirablement symétrique : elles ont été produites paV l'éjection de l'espèce de boue composée de cendres et d'eau sans lave qui sort ordinairement dans les éruptions.
Rien n'est plus sauvage et plus horrible que l'aspect des courants de lave les plus récents. On les a comparés avec raison à une mer qui aurait été tout à coup immobilisée et pétrifiée au milieu d'une tempête. Il faut dire cependant que la mer n'offre ni des ondulations aussi irrégulières, ni des ouvertures aussi profondes. La vue de cette espèce de chaos ferait croire que l'on foule la terre où les cyclopes de la fable avaient établi leur séjour.
Tous les cratères dorment aujourd'hui, et quoique l'âge des différents courants de lave soit facilement appréciable, il est à présumer que ces orifices sont depuis plusieurs siècles dans l'état où on les voit actuellement. Aucun ancien voyageur ne dit avoir vu de volcans en activité dans cet archipel. Cependant, depuis l'époque où Dampier le visita, il doit y avoir eu accroissement de végétation,"autrement un écrivain aussi consciencieux ne se serait pas exprimé ainsi : « Quatre ou cinq des îles les plus orientales sont rocailleuses, nues, montagneuses, et ne produisent ni arbre, ni plante, ni herbe, à l'exception de quelques dildos ( espèce de cactus ). » Cette description n'est aujourd'hui applicable qu'aux îles occidentales , parce que là les forces cachées des volcans sont encore énergiques.
Climat. Lesîles Galapagos jouissent d'un climat moins chaud qu'on ne le supposerait d'après leur situation sous l'équateur. Cette circonstance tient probablement à la température singulièrement basse de la mer qui les baigne. Les pluies y sont rares, excepté durant la mauvaise saison, qui est fort courte; toutefois il est à remarquer
DES TT;KS de L'OCEAN.
que les nuages y sont ii;énéralenieiit bas et lourds. Il résulte de ces particularités que los parties inlerieures de ces îles sont exlrèuieuieut arides, tandis que leurs plateaux, élevés à mille pieds et plus, sont couverts iVune véiiçétation vii;oureuse. On reuiarniie surtout l'abondance des arbres et des plantes dans la |)artie de ces sommets située du coté du vent, cette partie recevant la première l'humidité de l'atmosphère qui y reste quelque temps condensée.
Ce que Dampier dit du climat des Galapagos est exact. Colnett, qui a aussi donné une bonne description de cet archipel peu connu , considère ce climat comme un des plus délicieux du monde entier, quoiqu'on ne se trouve qu'a qnelques milles de l'écjuateur.
Histoire naturelle. Ll'iistoire naturelle de cet archipel est très-intéressante. Les îles Galapagos semblent former à elles seules un monde tout entier, tant est grand le nombre des végétaux et des animaux qui y vivent; monde primitif assurément,' car les oiseaux y sont si peu habitués à la vue des hom'mes , qu ils viennent voltiger autour d'eux et ne s'inquiètent en aucune façon des pierres qu'on leur lance. Plusieurs voyageurs ont pu abattre avec un bâton des milliers de ces confiants animaux.
Le règne végétal offre plusieurs espèces nouvelles, mais peu intéressantes. Parmi les végétaux utiles qui crois- I swit dans quelques-unes de ces îles, notanunent à l'île Charles , on peut citer le plantain, la citrouille, le manioc, l'oranger, le palma-christi , le melon, la banane, la canne à sucre et les patates.
Parmi les animaux , nous citerons d'abord une espèce de souris qui , par la largeur de ses oreilles et d'autres caractères distinctifs, forme une section du genre particulier aux régions stériles de l'Amérique du Sud. Les oiseaux y sont petits et d'un plumage triste. On y trouve les tortues eu quantité innombrable (*). Comme les mœurs
(*) Le mot Galapagos, qui csl espagnol, ij signifie tortue.
de ce reptile offrent des détails curieux , nous donnerons la traduction exacte du passage que i>L Darwin consacre à ce sujet dans le S*" volume de la Relation du voyage du capitaine King :
« Ces animaux habitent la plupart des îles de cet archipel, si ce n'est toutes. Ils sont si nombreux que, suivant Dampier , cinq ou six cents hommes pourraient subsister de leur chair pendant plusieurs mois sans avoir d'autre aliment. Ils fréquentent de préférence les lieux élevés et humides. Quelques individus atteignent une grosseur prodigieuse; M. Lanson , sujet anglais qui, à l'époque du voyage du Beagle, avait la direction de la colonie de l'île Charles, nous dit qu'il en avait vu quelques-uns si énormes, que sept ou huit hommes suffisaient à peine pour les enlever de terre , et que plusieurs ont donné jusqu'à deux cents livres de chair. Les vieux mâles sont les plus gros ; les femelles restent généralement plus petites. Les premiers peuvent être facilement distingués des seconds par la longueur de leur queue.
Les tortues qui vivent dans les terrains privés d'eau ou dans les parties basses et arides de ces îies , se nourrissent principalement de la substance succulente du cactus ; celles qui fréquentent les plateaux élevés et humides mangent les feuilles de différents arbres, une baie acide nommée guaya* vita, et un lichen (ilamenteux qui pend en longues guirlandes le long des arbres.
« La tortue aime beaucoup l'eau ; elle en boit d'énormes quantités et se plaît beaucoup dans la vase. Comme les îles les plus grandes renferment seules des sources , et comme ces sources sont toujours situées sur les sommets les plus élevés des parties centrales, les tortues qui vivent dans les districts inférieurs sont obligées , quand elles ont soif, d'accomplir de longs voyages pour se désaltérer. Aussi aperçoit-on dans toutes les directions, à partir du bord de la mer, des sentiers larges et bien battus conduisant dans l'intérieur des îles ; c'est en suivant ces chemins
L'UNIVERS
que les Espagnols découvrirent les aiguades des Galapagos. Quand je débarquai à l'île Cbatham , je ne pouvais comprendre quel était l'aninnal qui voyageait si méthodiquement. En arrivant près des sources, j'aperçus un curieux spectacle : de nombreuses tortues, géants de leur espèce, entouraient les réservoirs d'eau douce ; Tune s'avançait avec ardeur et le cou tendu vers' le bassin, l'autre s'en retournait satisfaite après avoir bu largement.
Lorsque l'animal arrive à la source, sans s'inquiéter des objets ni des gens qui l'entourent, il plonge sa tête jusqu'aux yeux dans la fontaine, et aspire de grandes gorgées d'eau ( dix par minute )- Les habitants disent que le reptile reste trois ou quatre jours dans le voisinage des fontaines et retourne ensuite aux terres basses; mais ils ne sont pas d'accord sur le nombre et la fréquence des voyages; il est probable que l'animal se déplace plus ou moins souvent, selon la nature de son alimentation. Cependant il est certain que les tortues peuvent vivre même sur les îles oii l'on ne trouve d'autre eau que celle qui tombe pendant les quelques jours pluvieux de Tannée.
« Il est, je crois, bien constant que la vessie de la grenouille sert de réservoir pour conserver le liquide nécessaire à l'existence de l'animal. La tortue semble être douée du même privilège, car la vessie de ce reptile reste distendue par le fluide, même un certain temps après un voyage aux sources, et l'eau diminue graduellement en devenant moins pure (*). Quand les habi-
(*) M. Fitz-Roy, dans le volume du journal de la même expédition qui porte son nom, donne sur les tortues des Galapagos des détails (pii s'accordent en tous points avec ceux que nous devons à son compagnon de voyage M. Darwin, et y ajoutent peu de chose. Au sujet de la faculté dont jouisseni les tortues de conserver longtemps dans leur estomac ou leiu' vessie l'eau nécessaire à leur subsistance, il dit que, d'après les assertions des gens du pays, ces animaux peuvent l'ester six mois et plus sans renouveler leur provision intérieure de liquide, et sans retourner à l'aiguade.
tants de l'île Charles se trouvent dans les basses terres, et sont tourmentés par la soif, ils sont dans l'usage de tuer une tortue, et si, par bonheur, la vessie est pleine, ils en boivent le contenu. J'ouvris un de ces animaux, et j'y trouvai l'eau parfaitement limpide, elle avait seulement contracté une saveur légèrement amère. Disons toutefois que les colons boivent d'abord l'eau contenue dans le péricarde, parce qu'elle est plus pure.
« Les tortues , lorsqu'elles se dirigent vers un point déterrniné, marchent le jour et la nuit, et atteignent le but de leur voyage beaucoup plus tôt qu'on ne le croirait. Les habitants, d'après des observations faites sur des individus marqués d'un signe spécial, ont calculé que ces lourds animaux peuvent parcourir un trajet d'environ huit milles en deux ou trois jours. J'observai moi-même une tortue qui marchait, et je trouvai qu'elle cheminait à raison de soixante yards par dix minutes, ce qui fait trois cent soixante par heure, et quatre milles par [pur, en distrayant le temps nécessaire pour prendre quelque nourriture en chemin,
« Pendant la saison de la ponte , le mâle pousse un cri rauque qu'on distingue à plus de cent yards. La femelle reste toujours silencieuse, et le mâle ne fait entendre sa voix que dans cette occasion ; de sorte que quand les colons entendent ce bruit bien connu, ils savent que le couple est réuni. C'est dans le mois d'octobre que la ponte a lieu. La femelle, dans les endroits sablonneux, dépose ses œufs tous ensemble et les couvre de sable ; mais là ou le sol est rocailleux , elle les met tout' simplement dans un trou. L'œuf estblanc et sphérique; j'en mesurai n\\ qui avait plus de sept pouces de circonférence. Les petits, dès qu'ils sont éclos, deviennent pour la plupart la proie des buzards. Les vieilles tortues paraissent généralement mourir par accidents, tels qu'une chute dans ua précipici'. Plusieurs colons m'ont dit n'en avoir jamais trouvé de mortes qui ne portassent les marques de quelque . coup violent.
DES ILES DE I/OCËAN
« Les habitants croient ces animaux complètement sourds ; ce qu'il y a de certain, o/est qu'ils n'entendent pas une personne marchant immédiatement derrière eux. Je m'amusais toujours, lorsque je surprenais un de ces monstres suivant tranquillement son chemin, à le voir, aussitôt qu'il m'apercevait, pousser un fort sifflement, cacher brusquement sa tête et ses pattes , et se laisser tomber lourdement à terre avec un bruit sourd, comme si la mort Pavait subitement iVappé. Je montais souvent sur leur dos, et, en donnant quelques coups sur la partie de l'écaillé Voisine de la queue, ils se levaient et marchaient ; mais j'avoue que j'avais beaucoup de peine à garder l'équilibre sur cette étrange monture.
« La chair de la tortue est très-recherchée, fraîche aussi bien que salée, et sa graisse fournit une huile extrêmement pure et transparente. Quand on prend un de ces animaux, on lui jfait une incision à la peau près de la queue, de raçon à voir dans l'intérieur de son corps', et à vérifier si la couche de graisse qui s'étend sous l'écaillé
florsale est épaisse. Si elle ne l'est pas, a tortue est délivrée, et l'on dit qu'elle se remet très-promptement de cette singulière opération. Pour empêclier es reptiles de s'échapper, il ne suffit [)as de les renverser sur le dos, car ils parviennent souvent à reprendre leur position naturelle.
[ « Cette espèce de tortue, connue sous e nom de testudo indicus , se trouve ujourd'hui dans plusieurs autres paries du monde. Suivant plusieurs saants qui ont étudié les reptiles, il st à présumer que ces animaux tirent ous leur origine de l'archipel des Gapagos. Du moment où l'on sait comien ces îles ont été fréquentées par s boucaniers, et que les tortues talent enlevées en vie et en très-grand ombre par ces aventuriers, il y a toute aison pour supposer qu'elles ont été istribuées dans différents pays loinins. »
La tortue n'est pas le seul reptile ui vive dans les îles Galapagos. On trouve aussi deux espèces de lézards,
l'une terrestre , l'autre marine, et quelques espèces de serpents non venimeux. Ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'il n'y ait ni crapauds ni grenouilles. Ce fait est d'autant plus étrange, que les bois humides des plateaux élevés de cet archipel paraissent convenir merveilleusement aux habitudes de ces animaux. Ceci nous rappelle que M. Bory de Saint-Vincent, dans son voyage aux îles d'Afrique, dit qu'aucun animal de cette famille ne vit dans les îles volcaniques des grands océans. Cette observation n'est assurément pas sans fondement, et elle acquiert plus d'intérêt quand on la compare avec celle qu'on a faite sur les lézards, qui se trouvent toujours au nombre des premiers habitants des plus petits îlots. Cette différence ne viendrait-elle pas de ce que les œufs des sauriens, protégés par une enveloppe calcaire, peuvent être 'sans inconvénient transportés d'un lieu dans un autre, par les flots de la mer, tandis que le trai visqueux des batraciens ne peut supporter l'immersion prolongée dans l'eau salée?
Une dernière observation complétera ce que nous avions à dire sur l'histoire naturelle des Galapagos. Ces îles sont moins remarquables par le nombre des espèces de reptiles qu'elles renferment, que par le nombre des individus. En voyant les sentiers tracés par des milliers de tortues monstrueuses, les garennes des lézards terrestres, et les groupes nombreux du saurien aquatique étendus au soleil sur les rochers du rivage, on est forcé d'admettre que dans aucun autre espace du globe cet ordre d'animaux ne remplace les mammifères avec une abondance aussi extraordinaire. Il ne faut pr.s perdre de vue que cet archipel, au lieu de subir l'influence d'un climat humide et de posséder une végétation vigoureuse , doit être considéré comme généralement aride et très-tempéré, eu égard à sa position sous la ligne équatoriale. Ce spectacle ne peut-il pas rappeler au géologue l'époque de la création, où les sauriens acquéraient des dimensions qu'on ne peut aujour-
L'UNIVERS
d'hui comparer qu'à celles des mammifères cétacés ?
Description particulière de QUELQUES ÎLES. — Ile Charles. Cette île, nommée la Florlana par les habitants de Guayaquil, et Santa-Maria de TAguada par les Espagnols, a été, coinine tout l'archipel dont elle fait partie , longtemps fréquentée par les boucaniers, et l'est encore par les pécheurs qui poursuivent la baleine dans l'océan Pacifique. En 1832, la république de l'Equateur résolut de faire des Galapagos, qui lui appartiennent, un lieu de déportation, et envoya en conséquence une petite colonie à file Charles. Don José Villarmil fut nommé gouverneur du nouvel établissement, et M. Nicolas Lawson, Anglais de nation, fut chargé d'aller le représenter et d'exercer ses fonctions. A l'époque du voyage du capitaine King, la colonie comptait environ quatre-vingts petites maisons ou cabanes , et deux cents habitants, la plupart condamnés politiques et hommes de couleur. L'établissement est placé à quatre milles dans l'intérieur des terres, à une hauteur qui ne peut être évaluée à moins de mille pieds. Il est entouré d'une végétation abondante. Eu arrivant à ce village, on éprouve une surprise des plus agréables. Après avoir souffert cruellement de la chaleur et de la fatigue pendant un long trajet sur des pierres volcaniques et a travers des bois brûlés par le soleil, ce n'est pas sans bonheur qu'on se sent tout à coup rafraîchi par une brise légère, et qu'on repose ses yeux sur une plaine cultivée dont l'aspect seul indique la fertilité. La vue de la végétation tropicale qui vous environne , des bananiers , des cannes à sucre, du blé d'Inde, des patates douces, et des autres plantes qui croissent avec abondance dans cet endroit privilégié, vous fait douter que vous : ovez dans cette même île où vous avez tout à l'heure aperçu tant d'objets attristants. Il pleut 'très-souvent sur ce plateau, et le sol qui reçoit l'eau fécondante du ciel est de nature à conserver longtemps l'humidité qu'elle y développe. Pendant l'hivernage, cetto
plaine se couvre de boue, tandis que les pluies peu abondantes qui tombent dans le district inférieur sont si promptement absorbées , ou s'infiltrent si vite ù travers les pierres de lave, que leurs effets ne sont pas sensibles.
Quoique la plupart des colons soient venus à l'île Charles contre leur gré, il en est beaucoup qui n'ont aucun désir de retourner sur le continent. Quelques-uns sont mariés et ont eu des enfants dans l'île même. Tous tirent sans peine du sol fertile qu'ils exploitent, leurs moyens de subsistance. Ils trouvent, en outre, dans les bois des cochons et des oies sauvages, et les tortues ieur fournissent un aliment aussi agréable que salutaire. On raconte qu'un vieux marin vécut plusieurs années dans une petite caverne voisine de la fontaine nommée Governofs Dripstone; il y avait oublié ses malheurs et le monde; les tortues et les patates composaient son ordinaire. Cet liomme était si attaché à sa caverne, que lorsqu'un de ses anciens amis, arrivé aux Galapagos sur sa baleinière, le reconnutet l'emmena de force, il ne put s'empêcher de répandre des larmes.
Ile Cliatham. Cette île, comme toutes les autres, offre des restes nombreux d'anciens cratères. Rien n'est moins attrayant que l'aspect de ce lieu. Le regard ne rencontre que de vastes étendues de lave basaltique noirâtre, couvertes de broussailles desséchées. Ce qu'il y a de particulier, c'est que ces espaces brûlés par les rayons d'un soleil dévorant répandent dans l'air une odeur suffocante, semblable à celle qui s'exhale d'une étuve; les broussailles même sentent mauvais.
Les bois clair-semés qui couvrent les parties basses de toutes ces îles, excepté là où la lave a récemment coulé, paraissent, à une certaine distance, être privés de feuillage, comme les arbres de l'hémisphère boréal durant l'hiver. Ce n'est que quelques instants après qu'on s'a perçoit que chacjue plante est chargée de sa parure verdoyante.
Ile Jlbemarle. C'est l'une des plus tristes et des plus sauvages de tout cet archipel. Elle renfermeun lac salé,
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DES iri:S T)K L'OCÉAN.
qui produit du sel en assez grande quantité; l'eau de ce lac n'a que trois ou quatre pouces de prot'omJeur, et s'étend snr un fond de sel cristallisé, d'une blancheur éclatante. La saline est parfaitement circulaire et bordée de plantes touffues. Les bords abrupts du cratère sont aussi tapissés d'arbrisseaux. Ce lieu désert est nn des plus pittoresques qui existent dans les Galapagos. C'est la que les matelots d'un vaisseau pêcheur tuèrent, il y a quelques années, leur capitaine; les naturalistes du Beagle trouvèrent dans les broussailles le squelette de la victime. On voit que les îles Galapagos, malgré la beauté de leur climat, sont un fort triste séjour. Cependant ce que nous en avons dit suflit pour prouver que l'industrie humaine pourrait leur faire subir la plus heureuse transformation. Mais la république de l'Equateur est trop occupée de ses affaires intérieures pour songer de longtemps à coloniser utilement pour elle-même cet intéressant archipel. Il faudrait, en attendant, que ces îles eussent le bonheur de trouver un spéculateur entreprenant, qui se chargeât de les fertiliser à ses risques et périls, et moyennant une redevance payée au gouvernement.
C'est ce qui est arrivé aux îles de Juan Fernandez, qui, au moment où nous écrivons, sont sans doute, et grâce à un hasard heureux, en pleine voie de prospérité. i\L Francis Lavallée, viceconsul de France au Chili, dans une
lettre écrite en 18.30 et in.«;érée dans les Annales maritimes, nous a appris (pie l'anciemie résidence* de Uobinson Crusoë était devenue la proj)riélé d'un citoyen américain qui l'a affermée pour un grand nombre d'années. Cette île avait servi de dépôt pour les conilamnés politiques ; mais les dépenses qu'entraînait cet établissement et le n()ml)re croissant des prisonniers déterminèrent le gouvernement chilien à renoncer à celte idée. Le spéculateur en question avait le projet, à l'époque où M. Lavallée écrivait sa lettre, d'yénîigrer et d'y an^ener cent dix familles des îles Sandwich , dans le but de cultiver le sol et d'élever des bestiaux. Mais le plan de ce roi des îles Fernandez ne se bornait pas à cela :
il avait l'intciition d'établir des bouées dans le principal port, pour l'avantage des baleiniers, et de fournir ses magasins de tous les objets dont les marins en relâche sur ces côtes peuvent avoir besoin. Il voulait aussi, pour utiliser ses capitaux, escompter les traites des pêcheurs. Nul doute que ce projet de colonisation ne réussisse dans un pays aussi favorisé de la nature sous tous les rapports. Nul doute aussi qu'une pareille tentative, faite dans certaines îles de l'archipel des Galapagos, ne fût couronnée de succès.
]\lais quel sera le capitaliste d'Amérique ou d'Europe qui concevra l'idée d'aller donner la vie à ces îlots perdus au n)ilieu de l'océan Pacifique ?
L'UNIVERS
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ILES hëvilla gigedo.
Dans le grand Océan équinoxial, à quatre -vin^t -cinq lieues sud de la Vieille-Calitornie et à cent lieues ouest de la côte du Mexique, on aperçoit un petit archipel composé de trois îles principales et de quelques rochers à fleur d'eau. Ce sont les îles Révilla Gigedo, ainsi baptisées en l'honneur d'un ancien vice-roi de la Nouvelle-Espagne qui portait ce nom. Ces îles, situées entre 18° et 20° de latitude nord et -entre 112° et 114° de longitude ouest, sont fort peu connues et ne méritent guère de l'être. Elles sont rocailleuses, sans eau douce et presque sans végétation. Elles offrent sous certains rapports une ^ande analogie avec les îles Galapagos que nous venons de décrire, et ce qui augmente la ressemblance , c'est qu'on y trouve , comme dans ces dernières , une quantité innombrable de tortues qui peuvent être d'un grand secours pour les navigateurs qui manquent de provisions.
La plus considérable des îles Révilla Gigedo est Socorro; celle qu'on aperçoit au nord-est de cette dernière s'appelle San Benedito ; la troisième est
connue sous le nom de Rocca partida.
Il ne faut pas confondre l'archipel dont il est ici question avec une autre île Révilla Gigedo, située dans le grand Océan boréal en face du Nouveau- Cornouailles. Celle-ci gît entre 55° 6' et 55°56' de latitude nord et entre 133° et i33°53' de longitude ouest. Elle est séparée du continent, à l'est par l'étroit canal de Behm , et au nord par une passe encore plus étroite; au sud et au sud-ouest , elle est entourée par le canal Révilla Gigedo , au delà duquel sont les îles Gravina. Elle a vingt lieues environ de longueur sur une largeur de dix lieues. Le nom qu'elle porte lui fut donné par Vancouver qui la reconnut le premier, et voulut consacrer la mémoire d'un homme qui lui avait rendu d'importants services. Ce navigateur raconte qu'il en vint aux mains avec les naturels qui l'entouraient dans leurs canots et avaient pris une attitude menaçante.
Nous n'avons plus rien à dire sur les îles Révilla Gigedo, que nous n'avons guère citées ici que pour mémoire.
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