Sentence du 28 juin
43. Voici le récit de la campagne de 1260, tel que nous le lisons dans la Chronique de Savoie :
« Sy advint un jour, nous dit-elle , pendant que le comte Pierre était à la cour de sa nièce , la reyne d'Angleterre , qui moult aimait à le veoir, et tandis qu'il recevait l'ordre de la Giarretierre , et que se faisaient force jouxtas, tournois, beordais, assemblées de dames, banquets , nouveaux habillements et joyeusetés à comble mesure, advint , dis-je , que son gouverneur du Pays de Vaudz, après avoir pris conseil des seigneurs et gouverneux du Pays, lui envoya secrètement un messagier. On lui faisait sçavoir que le comte du Genevois ne songeait , nuyt et jour, qu'à lui faire perdre sa terre de Vaudz; qu'à faire rebeller les seigneurs du pays, leur promettant qu'il les ayderait tellement que le seigneur Pierre ne les pourrait ne nuvre ne grever; enfin, que les gens mis par le comte en aulcunes places ens les frontières du Vaudz , assavoir en les châteaux des Clées et de Rue, faisaient tous les griefs, dommages, dégâts et desplaisirs qu'ils pouvaient aux gens de Savoie et à ceux de Vaudz. Et tant marchast le messagier qu'il trouva le conte Pierre, son seigneur, en la chambre de la reine Elynoire (Aliéénor, Eléonore), qui jouait avecque les dames à un jeu que l'on dit : Que portez vous sur le dos ? Et incontinent que le comte Pierre eut vu le chevaucheur de son bailly de Vaudz , il se retira vers luy et demanda les lettres qu'il avait, lesquelles le messagier baisa et lui bailla, et, les lisant, le comte Pierre rougist; mais sans faire autre semblant, il retorna jouer avecque les dames , lesquelles luy mirent un oreiller de drap d'or sur les épaules, et puis luy demandèrent : « Que portez-vous sur le dos? » — « Je porte Roue et les Clées en Vaudz. » Et la
soit parce quïl l'était de Richmond , et qu'il en portait le titre partout avec lui, comme le fit son frère Thomas après même qu'il eut cessé d'être comte de Flandre, soit peut-être encore qu'il tînt de l'Empereur l'honneur de ce titre , que lui donne le lieutenant impérial, comte de Waldeck.
reyne : « Vous ne répondez pas bien, bel oncle ! » Sy luy demandèrent encore les dames : « Que portez-vous sur le dos? » — « Roue et les Clefs en Vaudz. » — « Ce n'est pas à propos que vous parlez, firent les dames. » Et de rechief lui demandèrent le mesme propos, auquel ne voulust autrement répondre. Lors la reyne, qui moult saige dame estait , cogneust que son oncle avait eu aulcunes nouvelles dont il estait courroulcé. Sy le tira à part et lui demanda : a Quelle nouvelle avez, bel oncle? dites-le-moy, je vous emprye : car il me semble que vous êtes couroulcé? » — « Madame ma nièce, dit le Conte, il est vray qu'étant le Conte de Genesve et moy jeunes enfants, et jouant ensemble aux échets, tellement advint que je luy donnay du poingt par le visaige, et aussi me donna du tablyer sur la teste, et depuys ne fûmes jamais amis, pourtant que nous soyons cousins germains. Et tant depuis il s'est efforcé de me faire tous les dommaiges qu'il a pu, si bien que, m'estant advenu que, grâces à Dieu, j'ai conquis et gaigné le pays de Vauds , sauf deux places, les Clées et Roue ; il a, depuis mon partiment , par le moyen de ces deux places, essayé de faire rebeller ceux du pays; et, tous les jours, leur fait tous les dommaiges qu'il peut, laquelle chose je porte mal en patience, et ce m'est , comme je l'ai dit, rude charge sur le dos. Or je me suis advisé que s'il plaisait au roy de me vouloyr ayder secrètement d'aulcuns de ses gens, je gagnerais arrivant de prime venue, et sans avoir à composer armée en mes pays, non seulement les dites forteresses , mais tout le Pays de Vauds. » — « Bel oncle , dit la reyne après l'avoir entendu , laissez en faire à moy, et j'y pourvoiray, car le roy vous ayme, et aussy, il fera quelque chose pour moy ; si vivez joyeusement. »
» Quand vint au soir, et que se furent retrayts le roy et la reyne en leur couche, commença la reine à souspirer « Qu'avez-vous? » luy dit le roy qui moult l'aimait. — Il est vray que le Conte de (ienève porte gros et mal talant à mon oncle de Savoie et qu'il en a nouvelles dont il est moult déplaisant, etvousprye,syre, que veullez luy donner ayde, confort et conseil. » — « Dormons, répondit le roy, et la nuit aura conseil. »
Le jour venu, le roy fit quérir le Conte Pierre et luy dit : « Pourquoi , bel oncle , me faytes-vous parler de vos affayres par des fem-
mes? L'on ne doyt parler aux femmes de grandes affayres; pour elles je ne feray rien, mais pour vous tout ce qui sera possible. » De quoy moult humblement le Conte Pierre remercia le Roy, et lui accordast le Roy gens, archyers et escheilleurs, taut qu'il en voudrayt", avec lesquels, quand ils furent assemblés, iceluy conte Pierre prist congé delà court, puis s'empartist d'Angleterre, nuluy ne sachant ce qu'il voulayt faire; et chevauchèrent le plus hastivement qu'ils purent, tant de jour que de nuyt, jusqu'à ce qu'arrivèrent devant le château des Clées au pays de Vaudz. Arrivé là, mist ses gens en deux parties, dont il envoya l'une assiéger Roue et mist l'autre au siège des Clées, afin de montrer sa double puissance. Et incontinent il manda par tous ses pays, pour en avoir secours et renforcyer l'armée. Et sy bien advint, que ung chacung prit les armes de bon cuer, ensorte que furent prius Roue et les Clées moult légièrement, et que leurs défenseurs se rendyrent vies et bagues sauves". Et de là Pierre de Savoie voulust aller trouver son ennemi le Conte de Genève
Or le Conte de Genève, quand il avait sçu comment le Conte Pierre assiégeait les châteaux, avait fait effort de gens-d'armes, et s'était mys en point de venyr secourir ses places, mais ce fut pour néant. Car il ne fust pas sy tôt à Nyon, que le conte Pierre était à Rolle*". Et jà se répandait la nouvelle que Roue et les Clées s'étaient rendus, et le bruyt estait grand de l'ayde du Roy d'Angleterre, tant en gens qu'en argent, avec ce que tout le pays se mettait sus, tellement que le Conte de Genève n'osa passer oultre. Voyant que le Conte Pierre estait trop puissant, il se mit à soy retrayre et se tint entre Nyon et Giayz (Gex). Mais le Conte Pierre, qui le tenait pour son mortel ennemy, marchaist toujours pour le
* S'il en faut croire la Chronique de Vaud, le roi lui aurait donné de quoi entretenir 4000 hommes.
Selon la Chronique de Vaud, Pierre s'écartant, dans ce cas seul, de sa douceur et clémence accoutumées, aurait fait pendre aux créneaux les chefs de ces soldats qui avaient infesté et pillé la contrée.
*** Nyon était alors un bourg dépendant des Prangins-Cossonay, qui le tenaient en fief de l'archevêque de Besançon.
combattre, disant qu'il mourrait ou l'aurait. Lors se myrent entre deux les seigneurs de Menthon, de la Roche, de Compaiz, et plusieurs aultres seigneurs du Genevois ; et mandèrent aux seigneurs de Cossonay, de Grandson, de la Tour, de Mont, de la Val d'Isère, de Granges, et aux aultres seigneurs qui étoyent ajoints avec le Conte Pierre, qu'ils ne souffrissent qu'un tel inconvénient passast avant, dont grand meurtre pourrait s'ensuyvre ; partant qu'il leur plust tenir une journée d'amistié pour concorder ces deux seigneurs et garder le pays d'être destruit. Et par esgard pour les seigneurs susnommés, et pour aultres nobles et communes, la paiz se fist de telle manyère que, vu que le Conte de Genève avait tenu aultres termes qu'il ne devoist au Conte Pierre, les places gaignées en Vaudz demeurèrent à cestuy-ey. Mais, pour ce que ces dittes places valaient au-delà de la despense de guerre, fut trouvé bon que le Conte de Genève reçust une somme d'argent, que furent finances assez convenables. Et par ce moyen n'y eust nulle battaille, et fust la paix faiste telle quelle, en maie voulante, caronques nes étayent aymez, ny ne s'aymèrent. »
Quelques documents nous permettent de compléter ce récit de la Chronique. Une convention, en langue romane, du 19 mai 1260, règle le diflérend des parties relatif au château de Charosse, en Faucigny; elle est conclue sous la médiation de deux seigneurs, des deux partis, Thomas de Menthon, d'une part, et Hugues de Grand mont, châtelain de Cbillon, de l'autre. La dette de Rodolphe fut accrue de 2000 livres viennoises. Pierre s'était fait conférer par testament les droits qu'Ebal de Genevois avait sur le comté, dont une branche collatérale et cadette se trouvait en possession ; cette question fut renvoyée « aux juges compétents. »
44. Voyez Cibrario , résumé par M. de Ging'ins dans la Revue Suisse V, 274.
45. Les arbitres furent Amé de Raron et Jean, vidôme de Sion, d'une part, Ebal de Mont et Guillaume de Grand-mont, de l'autre.
Arch. de Turin, Traités valais., paquet 2, ?i° Z.