‹ Chine et Extrême-OrientChapitre 3 sur 18 · SÉJOUR DANS UN TEMPLE AUX ENVIRONS DE PÉKIN · texte numérisé non relu

SÉJOUR DANS UN TEMPLE AUX ENVIRONS DE PÉKIN

J'écris dans le plus joli petit kiosque chinois qui se puisse voir, en Chine du moins, car peut-être a-t-on mieux en Europe ; mais le cadre du mien est inimitable.

Afin de faire plus ample connaissance avec les environs de la capitale, je me suis décidé à passer quelques jours dans le temple de Kiètai-tse, situé sur les hauteurs qui enserrent au sud-ouest la plaine de Pékin. Il y en a beaucoup d'autres semblables, échelonnés dans la montagne, et où l'on peut loger; mais celui-ci est parmi les plus renommés.

On peut aisément, en partant de bonne heure, arriver pour le soir à Kiè-tai-tse. J'avais suivi une de ces routes dallées qui rayonnent autour de Pékin. A vingt kilomètres, le pavé cesse, et Ton voyage en plein champ, ou au moins sur un

chemin à peine tracé au milieu de la campagne.

La pluie m'ayant retenu jusqu'à une heure de l'après-midi, je dus coucher à Lo-Koukiao, ville fortifiée et jadis importante, mais aujourd'hui à peu près déserte; pourtant, il s'y trouve encore quelques auberges. Je m'installai dans la moins encombrée, avec tout mon personnel, composé d'un ma-fou ou palefrenier achevai, qui devait toujours me suivre, de mes deux domestiques et des conducteurs des voitures à bagages et à provisions.

Je me remis en route le lendemain, à sept heures du matin. Je tombai en arrivant à Kiè-tai-tse au milieu d'une fête qui avait réuni environ deux cents bonzes étrangers.

Les cérémonies qui s'y font alors attirent une grande foule de dévots et de dévotes. Cette circonstance m'empêcha d'être reçu moi-même ; car un Chinois, qui pourtant donne à sa femme assez de liberté, ne craint rien tant que de la laisser voir à un Européen. Les bonzes eurent peur, s'ils m'accueillaient, de faire fuir leur chentèle chinoise, qui paye fort bien, et fait de ses offrandes une affaire de conscience. On me déclara donc qu'il n'y avait plus de place, et le

portier me conseilla de me rendre à un autre temple, appelé Pa-ta-tchou, où l'on n'aurait pas les mêmes raisons de refuser à me loger.

Je remontai à cbeval, pour aller au-devant des voitures que j'avais procédées, et les faire clianger d'itinéraire; mais elles avaient pris une autre route, et j'arrivai à Lo-kou-kiao sans les avoir rencontrées. Je leur fis dire de se rendre à Pa-ta-tchou, où je les rejoignis sans autre contre-temps.

Ce temple, comme son nom le signifie, est formé par la réunion de huit pagodes, échelonnées le long d'une gorge, dans la montagne. Chacune d'elles présente le même encombrement de terrasses, de petits bassins, de pots de fleurs, de grands vases remplis de nénufars, etc.

Les Chinois n'ontpas de maisonsde campagne; mais ils viennent séjourner un certain temps dans des pagodes, qui offrent tout le pittoresque et, au point de vue chinois, tout le confortable et l'élégance désirables. On y trouve de l'ombrage, des eau\ jaillissantes, de magnifiques monuments en marbre blanc , et un Européen peut même y chasser le faisan, que dédaignent les indigènes. Chacune des pagodes de Pa-ta-

tchou est distribuée de manière à recevoir cinq ou six personnes, en ne comptant que les chambres disponibles, sans qu'il soit besoin de déranger aucune divinité. Celle où j'étais installé était en même temps habitée par une famille de Pékin, où se trouvait une fillette fort gentille avec sa mine éveillée, ses yeux de souris, sa tunique bleue, ses petits pantalons verts et ses mèches de cheveux noués sur le côté avec une fleur.

Elle venait souvent me regarder écrire; ses parents et elle paraissaient fort édifiés d'apprendre que ces caractères, qui faisaient leur élonnement, étaient destinés à ma famille; la vénération pour les parents est le sentiment le plus profond chez les Chinois , et même le principe fondamental de leur société.

Un de mes hommes m'ayant assuré qu'il avait des intelligences parmi les bonzes de Kiè-tai* tse et se chargeait de me faire recevoir par eux, je me remis en campagne pour une nouvelle tentative de ce côté.

Je dus coucher en route dans une petite pagode de second ordre appelée Ta-houi-tchang. Elle était gardée par un bonze de la secte de

Tao, qui porte les cheveux en chignon autour d'un peigne, au lieu d'avoir la tête rasée comme les prêlres bouddhistes, qui sont tous entièrement tondus.

Ta-houi-tchang est construit sur un plan que reproduisent d'une manière assez uniforme les nombreuses pagodes de moyenne grandeur qui existent dans la campagne. Un mur percé de trois ouvertures sépare du chemin une première cour; la porte de gauche est condamnée, celle de droite reste ouverte au public; celle du milieu n'est qu'un large porche, sous lequel sont placées cinq ou six idoles dont les dimensions varient de un à deux mètres, selon l'importance du temple. Dans cette cour carrée se trouvent, à droite, le logement du bonze, à gauche, les chambres disponibles. Au fond est une chapelle remplie de statues, avec des tables, des vases et des brûle-parfums. C'est là qu'on apporte les offrandes de fruits, de pain, de sapèques, et les bâtonnets d'encens que l'on fait brûler.

Derrière ce bâtiment s'étend une autre cour, autour de laquelle régnent encore une foule de petites chapelles également pleines d'idoles; au fond s'élève le sanctuaire le plus richement

orné et contenant les plus belles statues de Bouddha.

Les très -grandes pagodes seules s'écartent de cette disposition ; chacune d'elles est construite sur un plan différent.

Je me remis en route au matin pour Kiè-taitse; à mon arrivée, on faillit me refuser encore l'entrée de la place ; enfin, mes gens ayant assuré que je ne chercherais pas à détourner de leurs devoirs les belles Chinoises occupées à faire leurs dévotions, on me promit un appartement dans un coin écarté de la pagode, et cela moyennant la somme respectable de vingt piastres , soit cent vingt francs , dussé-je ne l'occuper qu'un jour. Il était trop tard pour chercher un autre gîte, et j'acceptai cette hospitalité si peu écosssaise.

La chambre où je suis enfin installé a huit mètres de long sur cinq de large. Les murs sont couverts de papier blanc à dessins glacés sur fond mat. Ni les fenêtres ni les portes ne peuvent se fermer de l'intérieur ; espérons que je ne serai pas dérangé par des visites imprévues.

Le mobilier se compose de deux tables et de deux guéridons en palissandre ou en bois de

fer, rangés le long du mur et séparés l'un de l'autre par un fauteuil de même bois. On s'assied sur ces sièges, et l'on place sur les tables la tasse à thé et la pipe, accompagnement obligé de toute conversation chinoise.

De ma fenêtre, le regard embrasse la vaste plaine du Pé-tchi-li, dont les champs, riches de leur troisième récolte, s'étendent à perte de vue; sur la gauche, on aperçoit des montagnes parsemées de pagodes comme celle où je me trouve; ce sont Pa-ta-chou, Pingnin-ssei, etc.

Dans la plaine, serpentent deux larges rivières, dont le cours sinueux forme un ruban d'argent qui se perd à l'horizon vers le sudouest, dans la direction de Tien-tsin et de la mer. Dans le lointain, les murs sombres de Pékin forment un vaste quadrilatère, au milieu duquel brillent les toits vernissés des kiosques du palais, des temples et des yamens. Çà et là, dans la plaine, se dressent les hautes tours à étages et à clochettes, dont le dessin est si connu. Enfin, le premier plan est formé par les grandes têtes plates des pins, qui poussent au pied et sur les flancs de la montagne.

La grosse cloche de bronze sur laquelle le Quasimodo du couvent fait continuellement retomber un lourd balancier de bois, donne toutes les cinq minutes sa note grave : elle prête de la vie au tableau, en ajoutant à la mélancolie poétique qu'ont par eux-mêmes les grands panoramas.

Tout dans la nature semble calme et tranquille, et pourtant une tempête se prépare pour moi. Tandis que je m'abandonne à la contemplation du spectacle que j'ai devant les yeux, voilà que la voix de mon palefrenier me rappelle soudain à la réalité : le cuisinier, dit-il, refuse de lui préparer à manger. Un autre domestique confirme le fait et assure, avec force prosternations, que si je n'interviens pas, ils sont condamnés à mourir de faim.

Mandé à la barre, le chef déclare qu'il consent à faire la cuisine pour moi et pour mon chien, mais que pour toute autre personne il refuse. Je frémis d'horreur en voyant la discorde se mettre ainsi parmi mes gens.

Tout le monde n'a pas eu l'heur de se trouver dans un pays inhospitalier, au milieu d'hommes dont la langue et même les gestes vous

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sont inintelligibles et dont la cuisine est exécrable : aussi, peut-être aura-t-on quelque peine à concevoir mon embarras. Figurez-vous que vous traversez un abîme sans fond, ou plutôt peuplé de crapauds et de vipères à jeun depuis plusieurs générations. Vous êtes sur un pont formé de deux poutres, dont l'une représentera, si l'on veut, mon cuisinier, l'autre, le reste de mon personnel; arrivé au milieu du trajet, vous sentez tout à coup que les poutres se disjoignent, qu'elles vont se séparer, et que vous allez glisser entre elles dans l'abîme béant. Essayer de rapprocher mes gens par le raisonnement me semble aussi impossible que vous jugeriez superflu de faire de l'éloquence pour persuader aux deux poutres en question de se rejoindre.

Mon palefrenier n'entend que le chinois, que moi je sais fort peu. Mon valet de chambre s'est bien donné pour parler français, et le cuisinier comme possédant l'anglais; mais c'est tout au plus si le premier me comprend quand je lui demande mes pantoufles, et pour faire savoir au second que je désire dîner à sept heures, j'en suis réduit à lui indiquer l'heure sur ma montre.

Dès que j'aborde avec eux des questions d'un ordre plus relevé, ils me répondent invariablement par les mots ouo-pou-tong-té, qui signifient en chinois : Je ne comprends pas. Je les fais pourtant venir, et, le danger me rendant éloquent, je me mets à les haranguer, tour à tour en chinois, en français et en anglais. Mes trois interlocuteurs me répondent chacun dans la langue qu'il a adoptée; les deux derniers, bien persuadés qu'ils me parlent anglais et français, comme moi-même je crois leur parler chinois. La vérité, c'est que nous ne nous comprenions ni les uns ni les autres; je n'en réfutai . pas moins victorieusement leurs arguments.

Enfin, je crus comprendre que le cuisinier refusait aux plaignants non-seulement ses talents, mais même l'usage des provisions destinées à tous, d'après mes ordres.

Mes raisonnements étaient de moins en moins entendus; je voyais l'abîme s'entr'ouvrir sous mes pieds, et me sentais livré sans défense à ces affamés, prêts à me dévorer moi-même, faute de mieux.

J'eus un éclair de génie qui me sauva. J'avisai

une couverture suspecte, qui me paraissaitcacher dans ses replis mystérieux des matières propres à la nourriture d'un Chinois. Incontinent, je la fais déployer d'autorité, et, m'emparant d'un sac de farine que j'y découvre, je le remets moimême entre les mains des parties. Leurs figures, jusque-là soucieuses, se dérident aussitôt. Dieu seul et un Chinois connaissent toutes les ressources culinaires qu'olîre un sac de farine. Si au moins la colle qu'ils vont se mettre sur l'estomac pouvait désormais les empêcher de se désunir, j'y trouverais mon compte.

Kiè-tai-tse est assez élevé pour jouir d'une belle vue : il ne Test pas au point de décourager les pieux visiteurs. On arrive à la porte principale, qui d'ailleurs n'a rien de remarquable, en suivant un petit chemin presque uniquement fréquenté par les ânes ou les chameaux qui vont dans la montagne chercher le charbon.

Les bâtiments s'étagent sur cinq terrasses superposées. La première est formée d'une cour ornée de piliers de marbre de trois ou quatre mètres de haut, qui reposent sur des tortues et sont couverts d'inscriptions en mandchou et

eu chinois, comme dans tous les monuments impériaux. Derrière s'étend une seconde cour à peu près semblable, qui, se prolongeant sur le flanc de la montagne par une galerie en corniche, mène à la grosse cloche. Celle-ci a deux mètres de haut. Placée à une extrémilé du temple, dans une sorte d'échauguelte ouverte qui surplombe au-dessus de la vallée, elle se fait entendre de fort loin. Comme toutes les cloches de Chine, elle est dépourvue de battant intérieur : c'est un vieux bonze qui de temps en temps la fait gémir sous les coups d'une sorte de bélier en bois suspendu à côté et qu'il tire avec une corde.

Chacune de ces cours est entourée de chapelles remplies d'idoles. Dans la seconde, se trouve le logement du procureur, le cerbère qui ne voulait pas d'abord me recevoir et qui m'a extorqué mes vingt piastres. Un peu plus loin, un passage mène à ce que l'on appellerait, en termes de couvent, la communauté. C'est une grande salle où couchent les bonzes ordinaires du temple. Au fond de cette cour, un pavillon à angles relevés, comme ceux qu'on voit dessinés sur tous les éventails, se dresse avec son double

toit sur une estrade de pierre formant perron. L'intérieur renferme trois grandes idoles de cinq ou six mètres de haut, presque entièrement dorées et appliquées contre une espèce d'auréole également dorée. Les Chinois donnent à leurs bouddhas les formes et les attitudes les plus variées ; mais ils sont le plus ordinairement accroupis, les mains jointes l'une sur l'autre au-dessus des genoux, la paume tournée en l'air, de manière à former cuvette, les deux pouces séparés des autres doigts et se touchant.

Quelquefois, une pierre précieuse ou un simple morceau de verre de couleur se trouve incrusté dans le front. Quelques-unes de ces statues sont aussi ornées d'une écharpe de soie jaune ou verte passée en sautoir.

Derrière ce premier pavillon, de larges escaliers en marbre, avec des rampes sculptées, conduisent à une seconde terrasse de trois cents pas lie long, fermée par une balustrade en pierre découpée à jour.

Cette terrasse est dallée, sauf sur de petits carrés ménagés pour laisser passer les énormes troncs de pins centenaires aux branches capricieusement contournées.

Au milieu s'élève un pavillon à deux étages, dont le rez-de-chaussée est affecté à une grande chapelle de plus de trente mètres de côté; le plyfond, supporté par huit colonnes laquées en rouge, de dix mètres de haut, est formé de compartiments de bois, au centre desquels sont sculptés des dragons dorés.

Au fond, se trouve l'idole principale, qui repose sur une espèce d'artichaut. Elle mesure, avec le socle, cinq à six mètres de haut; dixhuit statues d'un tiers plus petites sont rangées à droite et à gauche, le long des murs, sur une banquette à hauteur d'appui.

C'est dans ce pavillon que les bonzes prennent leur repas en public. Il s'y trouve pour cet usage des tables et des bancs dont la disposition est tout à fait celle des réfectoires de nos collèges. Le couvert de chacun se compose d'une soucoupe, de deux bols et de bâtonnets d'ébène. Les bonzes arrivent en ordre dans la salle, se rangent le long des tables, et, avant de commencer leur repas, psalmodient le Benedicile pendant vingt minutes, debout,les mains jointes. Le chant est accompagné sur des coupes de bronze dont la dimension varie de vingt à qua-

ranle centimètres, et que l'on fait résonner à l'aide d'un bâton court; on frappe aussi avec une espèce de baguelte de tambour sur un grelot de bois creux. Les bonzes mangent en silence et sans distraction; on croirait assister à un dîner de jeunes séminaristes. Leur nourriture se compose de riz et de pâtes analogues au macaroni.

En suivant la terrasse, on arrive à ce qui représenterait, dans nos anciens couvents, le palais abbatial, c'est-à-dire la demeure du chef des bonzes, auquel nous donnerons le tilre d'abbé.

C'est une charmante maison chinoise : elle occupe le fond d'une jolie petite cour carrée. Les deux ailes qui forment les côtés de droite et de gauche de cette petite cour, sont habitées par les bonzes qui viennent au second et au troisième rang dans la hiérarchie. Le plan est celui de toutes les maisons chinoises, avec cette différence que chez les particuliers laïques les ailes sont habitées par les femmes ou par les domestiques.

La petite cour de l'abbatial est fort coquette, mais n'a pas la moindre vue sur l'extérieur. Les

Chinois n'aiment pas à laisser voir ce qui se passe chez eux; à cet égard, leurs maisons ressemblent à celles des autres Orientaux. Outre deux énormes pins qui ombragent presque toute la cour de Tabbé, on y voit un grand nombre de pots de fleurs, et, au milieu, une immense cuve de porcelaine pleine d'eau, d'où s'élèvent de grandes feuilles de lotus et de nénufar, et oii nagent de petits poissons rouges.

Les trois ailes n'ont qu'un rez-de-chaussée, dont les façades sont formées par une fine et élégante boiserie encadrant de larges carreaux de verre.

L'abbé du couvent m'a invité à entrer chez lui, mais ne m'a pas offert de thé, tandis que le procureur, qui est à la porte, ne manque jamais, quand se présente un étranger de distinction, de lui en faire apporter, et d'excellent.

Les choses se passent à peu près comme dans un couvent européen, où le Père, chargé des relations avec le monde, peut avoir chez lui un fauteuil mieux rembourré, et même quelques douceurs à offrir aux visiteurs.

Le mobilier de mon Père supérieur n'a rien d'ascétique; la chambre est très-bien ornée.

Tous les bibelots de valeur sont des objets de piété : idoles en jade, chandeliers et vases à brûler les bâtonnets d'encens, etc.; j'y ai vu deux encensoirs en cloisonné ancien, très-beaux, bien que l'émail en fut un peu terne; la forme et les chaînes rappelaient tout à fait ceux de nos églises.

Les sièges et tables sont en bois noir, sculpté avec l'art minutieux que possèdent les Chinois.

Le logement se compose de trois pièces : une au centre, par laquelle on entre, et deux autres à droite et à gauche, qui sont un peu plus petites et ouvrent sur la première. Celle-ci est une sorte de salle du trône; il y a au milieu une estrade, avec une table sur laquelle se trouve une petite idole. Derrière est placé un immense fauteuil très -bien ouvragé. Quelques objets employés dans les grandes fêtes : des bannières, des lanternes, etc., sont emmagasinés là comme dans une sacristie.

La pièce de droite sert de chambre à coucher, et celle de gauche de boudoir. Toutes deux renferment des tables et des étagères pleines de jolies choses. J'ai cru reconnaître une de ces petites coupes dites clair de lune, dont on demande

mille francs et plus dans les boutiques de bibelots à Pékin. On serait vraiment tenté de s'en servir pour donner la pâtée à un toutou, tant le mérite en est conventionnel et tant elles sont laides en réalité; leur valeur tient uniquement à ce que les plus modernes ont cinq ou six cents ans.

Il y avait aussi là une bibliothèque assez bien garnie : huit à dix mille volumes. Il y a toujours beaucoup de livres dans les temples, la plupart même ne possèdent pas d'autre trésor. Ce sont généralement d'antiques traductions des livres sacrés de l'Inde.

Presque tous les Chinois savent lire , ou tout au moins connaissent les caractères les plus usuels. La meilleure preuve en est dans les nombreuses affiches placées, ni plus ni moins qu'à Paris, en diagonale, pour mieux attirer l'attention; on en voit partout, même dans les plus petits villages. Il est vrai qu'elles annoncent presque toutes des remèdes qui guérissent soidisant toutes sortes de maladies, et qu'elles sont généralement apposées par de purs charlatans; toutefois, ces frais de publicité montrent qu'on compte bien être lu.

La grande terrasse, la principale de Kiè-tai-

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tse, communique avec un dédale de cours dont quelques-unes sont à peii près abandonnées. Un grand pavillon avec sa galerie d'idoles s'élève au milieu. Tout autour règne une sorte de cloître ou corridor, dans lequel sont des idoles en terre modelées et peintes avec le plus grand soin.

Ces statues, au nombre de deux cent cinquante et une de chaque côté, et presque de grandeur naturelle, représentent des bonzes canonisés, en costume de cérémonie religieuse, assis ou accroupis, quelques-uns debout.

La cour est ornée de ces grandes pierres montées sur des tortues dont j'ai parlé plus haut ; il y a aussi, à droite et à gauche des portes des chapelles, des lions en marbre et des vases en bronze, dans lesquels on achève de consumer les paquets de bâtonnets d'encens allumés par les fidèles. De grands escaliers conduisent à une terrasse supérieure, d'où l'on communique par un pont en bois avec le premier étage du pavillon principal. Là se trouve une grande idole debout, sans piédestal. Derrière elle, une autre, placée sur une sorte d'ar-

ticliautdoré, surmonte une pyramide de briques ouvragées : le tout a un peu plus de quatre mètres de hauteur. Chaque feuille de l'artichaut (et il y en a douze ou quinze cents) porte une petite idole en bois, de treize à quatorze centimètres.

Les parois de cette chapelle sont garnies de compartiments, comme un colombier; dans chacun s'étagent, trois par trois, d'autres idoles semblables, de vingt-cinq à trente centimètres de haut. Elles sont toutes accroupies sur un petit socle; il peut y en avoir huit cent cinquante à neuf cents de cette dimension et près de quinze cents de toutes petites. Le temple entier doit renfermer en tout trente-trois mille idoles de toute grandeur, de toute matière, bois, terre, bronze, dont beaucoup sont ornées de petites pierres brutes, grenats, cornalines, onyx, topazes claires; les plus grosses sont creuses, et renferment une petite boule d'or, une d'argent et un écheveau de soie, avec un rouleau de papier couvert de prières. Parmi ces statues, une douzaine ont quatre ou cinq mètres de hauteur, et autant de largeur à la base ; un millierenviron atteignent la taille d'un enfant de

quinze ans on au-dessus, les autres sont toutes petites; il y en a dans tous les coins.

Au-dessus du second étage de terrasses, il en existe encore un troisième, auquel on parvient également par des escaliers, mais les pavillons qui s'y trouvent sont moins beaux ; il y a cependant quelques kiosques élégants, d'oi^i l'on jouit surtout d'une vue magnifique sur l'ensemble de l'édifice.

Dans un temple qui n'est pas très-éloigné de Kiè-tai-tse, et que Ion nomme Ho-long-t'an , c'est-à-dire temple du Dragon noir, il y a un moins grand nombre de pavillons, mais de belles eaux dans de vastes réservoirs, d'où elles coulent de terrasse en terrasse, en formant des bassins entourés de balustrades et ombragés de saules pleureurs; au bord se trouvent les chambres d'hôtes, de sorte que l'on peut, en été, prendre un bain en sortant de chez soi. Ce temple, ou plutôt le Dragon noir en l'honneur duquel il est érigé, a la spécialité d'attirer la pluie. Quand la sécheresse est trop grande, l'empereur s'y rend en personne , ou bien il y envoie un représentant, choisi parmi les personnages les plus considérables. De mémoire

d'homme, on ne se rappelle pas que le Dragon noir ait été invoqué en vain ; la pluie en pareil cas est toujours venue... tôt ou tard.

J'ai eu, pendant mon séjour à Kiè-tai-tse, la bonne fortune d'assister à un office nocturne des bonzes. Un soir, vers hait heures, mon attention fut attirée par un bruit de cymbales , de clochettes et d'autres instruments, tous plus inconnus les uns que les autres en Europe.

C'était une procession qui se dirigeait vers une des principales salles, celle qui se trouve à l'étage où j'habite.

En tête du cortège marchait un bonze, qui paraissait diriger la cérémonie. Tous portaient leur costume ordinaire, c'est-à-dire une robe brune croisée sur la poitrine et un manteau jaune rattaché sur l'épaule gauche en passant sous le bras droit, qu'il laisse libre de ses mouvements. Ce manteau est retenu par une agrafe en bronze de la forme d'un sceptre. Les Chinois regardent ce signe cabalistique comme un emblème de félicilation : il est surtout employé dans les cérémonies du mariage.

Le manteau du premier bonze, celui qui officiait, avait une teinte un peu différente de

celle des autres, et présentait tout à fait la coupe d'une chape.

Derrière lui marchaient quatorze bonzes, les mains jointes, et dans l'attitude la plus recueillie : c'est ainsi qu'ils sont toujours, du reste.

La salle était éclairée pour la circonstance par une dizaine de gros cierges et une espèce d'arbre formant lustre, placé devant la grande idole du fond, et chargé de trente ou quarante lampions. Lesbonzes, en entrant, se placèrent sur deux rangs, l'un en face de l'autre, le principal au milieu, portant une sorte de bougeoir à la main. Ils chantèrent des psaumes pendant une demi-heure, de leur ton nasillard. Ils s'accompagnaient en frappant sur leurs instruments ordinaires : des cymbales, un grelot en bois creux, un petit gong ou disque en cuivre, un timbre de bronze qu'on fait résonner au moyen d'une tringle de fer, etc.

Leur psalmodie n'est vraiment pas trop désagréable : elle rappelle notre plain-chant.

Au bout d'une demi-heure, le bonze officiant monta sur une estrade placée au pied de la grosse idole du fond, et s'installa, en faisant face au public, à une table, autour de laquelle

vinrent se ranger six autres bonzes. Tous continuèrent à chanter en chœur.

Jusque-là, l'assistance, qui était nombreuse, et composée de tous les Chinois présents à Kiètai-tse, s'était tenue dans la pagode, sans avoir l'air de prêter une grande attention à ce qui se passait ; ils fumaient leurs longues pipes à petits fourneaux de cuivre et causaient entre eux.

Quelques-uns m'entouraient pour considérer ma barbe, pour entendre sonner ma montre, ou simplement pour examiner de tout près un diable d'Occident; mais, à ce moment de la cérémonie, ils allèrent tous faire trois génuflexions devant l'autel, où était le bonze officiant.

Us se présentaient l'un après l'autre, et, prenant un paquet de bâtonnets d'encens enflammés, qu'un bonze leur offrait, ils relevaient avec les deux mains à la hauteur du front, et le lui rendaient; enfin, ils se prosternaient trois fois de suite la face contre terre, sur un coussin, et déposaient en se relevant quelques sapèques dans un plateau qui semblait les y inviter.

Huit ou dix femmes vinrent aussi faire leurs génuflexions ; seulement, comme leurs pieds lilliputiens leur feraient sans doute perdre l'équi-

libre, elles se contentent de porter le paquet de bâtonnets à leur front, et le rendent au bonze sans faire les trois prosternations. Les paquets de bâtonnets sont ensuite portés, encore tout enflammés, dans les grands brûle-parfums en bronze placés à l'entrée de chaque chapelle. C'est là qu'ils achèvent de se consumer.

Cette cérémonie terminée , les assistants se retirèrent peu à peu.

Un petit Chinois, dont j'avais fait la connaissance et admiré les beaux ongles, m'amena un de ses amis, qui en avait un au petit doigt plus long d'un demi-centimètre que mon propre index, et tous les autres à l'avenant. Toutes les femmes de distinction portent des ongles de cette dimension; elles les mettent, pour les mieux préserver, dans des étuis d'argent ou d'or.

L'assistance une fois sortie, les chants n'en allèrent pas moins leur train. A un certain moment, le bonze officiant prit un diadème de plaques de carton avec des images d'idoles brodées, et le posa sur sa tête; il s'assura qu'il était bien ajusté, au moyen d'une petite glace qu'il tira subrepticement de dessous son missel, et se

mit ensuite à exécuter toutes sortes de mouvements bizarres avec les mains, les joignant, les séparant, les faisant tourner, les entrelaçant, etc., etc. Il avait, du reste, des mains très-soignées, de vraies mains d'abbé.

Tous les autres, excepté ceux qui taquinent un instrument quelconque, ont les mains jointes à la façon des vieiges du Pérugin, les yeux baissés, et l'air le plus édifiant; ils ne se dérangent que pour humer de temps en temps une goutte de thé dans la tasse qu'un bonze novice ou convers entretient toujours pleine devant eux.

La musique et les chants continuèrent ainsi jusqu'à une heure du matin, après quoi les bonzes rentrèrent dans la communauté dans le même ordre qu'ils étaient venus.

Quelquefois, les pèlerins font leurs dévotions isolément : j'en ai vu souvent venir devant une des grandes idoles du pavillon principal; là, ils font trois génuflexions, pendant qu'un bonze frappe lentement sur une cloche en bronze posée sur un coussin; pour le payer de sa peine, le bonhomme jette quelques sapèqiics dans un plat sur l'autel.

J'ai assisté encore, pendant mon séjour, à plusieurs offices, à un, en particulier, auquel prenaient part les principaux religieux du couvent. L officiant n'était autre que mon procureur avare, suivi de trente ou quarante bonzes.

Ils commencèrent par tourner en procession autour de la salle du bas, ils psalmodiaient en s'accorapagnant sur les petits instruments, et, en outre, sur un énorme tambour d'un mètre et demi de diamètre, monté sur un chevalet, et enfin sur un gros grelot en bois d'un demi-mètre de grosseur; ensuite tous prirent place devant des coussins pour faire leurs génuflexions au signal donné par un coup de tringle de fer sur un timbre de bronze.

Au bou t d'une heure ils allèrent encore chanter devant une petite chapelle située dans la cour, en faisant continuellement et presque à chaque pas des prosternations à l'appel du timbre.

Outre ces sortes d'offices, qui sont très-fréquents, tous les jours les bonzes s'exercent à chanter, soit chez eux, dans leur salle commune, soit chez le procureur. L'appartement de ce dernier est orné d'une belle idole, devant laquelle brûle une lampe et sont placées des

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soucoupes, remplies de pain, de fritures, de fruits, de morceaux de bois de santal, enfin de tout ce qu'on suppose devoir lui être agréable. Il règne parmi les bonzes une discipline des plus sévères; Vin pace est remplacé par le bambou, que le supérieur peut faire administrer sur les reins de ses moines ; on l'emploie aussi quelquefois à l'égard des novices dont la vocation a besoin d'être renforcée.

M. Meignan dit, en terminant le récit de son exploration de la Sibérie, qu'il n'a écrit son livre que pour détourner ses lecteurs de faire le même voyage. Pour moi, j'avouerai, au contraire, que j'aime la Chine, je conseillerai de la visiter, et je veux donner ici quelques renseignements sur les divers moyens de communication en usage dans ces pays lointains et les facilités que peut y trouver le voyageur pour se loger.

Les Chinois eux-mêmes voyagent beaucoup. Les mandarins d'une ville étant le plus souvent originaires de provinces éloignées, leurs changements sont l'occasion dallées et venues très-nombreuses. Les négociants sont aussi obligés à de fréquents déplacements.

Comme le gouvernement ne se charge pas

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du service de la poste, les particuliers, pour porter leur correspondance, ont recours à des exprès. De plus, les marchands, comme cela se pratiquait au moyen âge, ne s'en fient guère à d'autres qu'à eux-mêmes du soin d'accompagner leurs cargaisons. Pour héberger tous ces gens hors de chez eux, il existe de nombreuses hôtelleries. En outre, les habitants de chaque province ont, dans les principales villes de l'Empire où les appellent habituellement leurs affaires, ou dans lesquelles ils résident en grand nombre, des lieux de réunion particuliers, qui tiennent le milieu entre le club et le temple : les nouveaux venus y trouvent, outre le logement, des compatriotes et un centre de nouvelles et de renseignemenis.

A la vérité, il faut bien un peu montrer patte blanche pour être accueilli dans ces établissements d'un caractère tout privé ; mais le ballotage y est inconnu , tout notable commerçant venant de la province est sûr d'y être admis et d'y trouver des répondants. Les pauvres diables de même origine, que le hasard a poussés loin de chez eux, peuvent aussi en attendre quelques secours. Les mandarins

d'un certain rang sont reçus en voyage soit chez leurs collègues, soit dans les temples, que les villes sont tenues de mettre à leur disposition. En Chine, comme partout ailleurs, les hôtels peuvent servir de critérium pour apprécier le degré de civilisation du pays. On doit en effet se garder de toute illusion sur la prospérité générale d'un peuple, quand on n'en a pour preuve que le luxe de quelques maisons particulières, où l'existence la plus brillante et la plus raffinée est si souvent voisine d'une profonde misère et d'un état social très-inférieur. L'importance des établissements destinés au public, le grand nombre de gens qui en peuvent profiter, sont assurément le meilleur symptôme de la richesse et de la prospérité matérielle d'une nation. Par exemple, dans la poétique Espagne et dans une partie de l'Italie du Sud, pays évidemment en retard sur le reste de l'Europe, les hôtels sont détestables, et il est impossible d'y séjourner : on a peine à traverser ces contrées, si l'on n'est pas muni de lettres de recommandation pour des particuliers et si l'on n'a recours à leur hospitalité. Cliez les sauvages, il y a absence complète d'hôtelleries;

au contraire, dans les pays les plus civilisés, comme l'Angleterre et quelques parties de l'Allemagne et de la France, le voyageur, même inconnu, se trouvera tout aussi bien à l'hôtel que chez lui, il lui sera même possible d'y satisfaire toutes ses fantaisies; aux États-Unis, il en fera son séjour habituel.

En Chine, il faut qu'une ville soit bien petite et bien éloignée de toute voie de communication pour n'avoir pas d'hôtels. Ils sont naturellement distribués et organisés sur le plan des maisons du pays. Dans les plus considérables, les appartements d'importance ont chacun leur petite cour, dont ils occupent tout un côté. Dans les plus modestes, les chambres donnent sur une grande cour centrale destinée aux équipages.

Le mobilier des chambres de premier ordre se compose de tables, avec chaises ou fauteuils; le voyageur apporte toujours son lit. Le coucher des Chinois est d'ailleurs réduit à sa plus simple expression; les plus grands sybarites parmi eux se contentent, en route, d'une couverture ouatée de coton , ou même de nattes qui dans le Midi sont étalées sur des planches, en été comme en

hiver, et dans le Nord, étendues sur le fourneau en briques; c'est une espèce de poêle russe, sous lequel on entretient du dehors un feu doux, à l'aide de moites de charbon en poudre pétri avec de la terre et brûlant lentement.

L'hôtel, en principe, est un restaurant; mais s'il y a bien peu de ressources dans le garde-manger, les voyageurs ont les fourneaux à leur disposition pour y faire cuire ce qu'ils apportent; quelquefois, pourtant, on peut tomber sur un hôtelier qui offre un menu acceptable. Quant aux chevaux, ils y trouvent, eux, le vivre et le couvert.

Les restaurants proprement dits sont encore plus nombreux que les hôtels; un chapitre spécial leur sera consacré.

Les Chinois voyageant avec tant de facilité, on comprend que les moyens de transport ne manquent pas chez eux. Ils diffèrent du nord au midi de ce vaste empire. La région méridionale est sillonnée de fleuves et de canaux; aussi les transports s'y font- ils presque toujours par eau. Dans le Nord, les fleuves sont beaucoup moins nombreux. Les grandes jonques dans lesquelles voyagent les hauts mandarins sont de vraies maisons flottantes. Elles ont jusqu'à

vingt-cinq mètres de long. La construction en planches qui s'élève sur le pont est divisée en plusieurs compartiments, avec de jolies fenêtres en boiseries découpées. L'arrière sert à la fois de cuisine et d'habitation aux gens du bateau; les domestiques sont installés au centre, et l'Excellence se lient dans la première chambre ou sur la plate-forme découverte en avant du bateau.

C'est sur cette dernière que sont placées les grosses lanternes et les écriteaux destinés à faire connaître au public les titres et qualités du voyageur. On les inscrit quelquefois jusque sur les voiles : car tous les bateaux en ont sur ces fleuves, qui serpentent au milieu de vastes plaines, et où le vent acquiert une grande force.

Toutes les jonques n'ont pas d'aussi grandes dimensions, mais la disposition e>t constamment la même ; tout autour règne un petit chemin oii courent les hommes de l'équipage, l'épaule appuyée sur une gatfe, avec laquelle ils poussent le fond de l'eau, afin de faire avancer leur esquif.

Quand la nature des bords le permet, tout l'équipage s'attelle et le tire à la cordelle, en entrant quelquefois dans l'eau jusqu'au cou.

Lorsque le fleuve est trop profond, on fait usage de godilles; ce sont des rames coudées, placées à l'arrière, dans l'axe du bateau; elles sont en équilibre sur un pivot et retenues par une corde attachée au bout qui ne plonge pas dans l'eau; un, deux ou même trois hommes leur impri aient un mouvement de va-et-vient qui fait marcher le bateau avec une grande rapidité. Au Japon, on les dispose quelquefois le long des flancs, sur de petites poutrelles qui dépassent le bordage et sur lesquelles s'installent les rameurs.

Il est difficile, sans un dessin, de bien faire comprendre cette disposition; on se rendrait peut-être compte, en l'étudiant, de la construction des anciennes trirèmes grecques et romaines, qui n'a jamais été bien expliquée. Ce n'est pas d'ailleurs le seul détail des mœurs et usages de la plus haute antiquité qu'éclaircirait la connaissance de ce qui se fait encore en Chine aujourd'hui.

Pour le transport de la correspondance , on se sert de toutes petites jonques, de forme très-efTdée. Un seul homme, placé à l'arrière, fait manœuvrer deux avirons, celui de tribord

avec les mains , celui de bâbord avec les pieds.

Ces bateaux peuvent se glisser partout et marchent avec beaucoup de rapidité, qualité que n'ont pas les plus grands. Avec ceux-ci, on ne doit pas être pressé; ils ne voyagent pas volontiers la nuit; il faut beaucoup d'énergie pour empêcher l'équipage de s'installer dès le coucher du soleil le long du bord, et y attendre à l'ancre que l'astre reparaisse à l'horizon; souvent même on n'y réussit pas.

Dans les parties du Sud oii il n'y a ni cours d'eau ni canaux, on voyage presque toujours en chaises à porteurs; cela se fait aussi quelquefois dans le Nord, mais plus souvent on y va en voiture ou à cheval. Ces chaises sont de différentes sortes : les plus simples et les plus légères, à deux porteurs, en bambous naturels; les plus confortables, à quatre, huit ou même seize porteurs, recouvertes de drap. Ces dernières sont beaucoup plus larges, et l'on y est assez à l'aise.

La couleur du drap est réglée officiellement: les mandarins d'un rang inférieur n'ont droit qu'à des chaises de drap bleu; ceux du rang le plus élevé en ont de vertes, et l'Empereur en possède une jaune : celle qui sert dans les céré-

monies du mariage à transporter la fiancée au domicile conjugal est rouge.

A Pékin, et dans toute la province de Pé~ tchi-li, celte réglementation est très-sévère; seuls les plus puissants mandarins, les vicerois, les ministres, les membres de l'Académie et autres grands manitous qui forment le personnel du gouvernement, peuvent se servir de chaises vertes; la chaise bleue est elle-même réservée à un petit nombre de mandarins d'un grade déjà assez élevé. Aussi rencontre-t-on très-rarement de ces chaises, et lors des visites officielles seulement. Quand les grands personnages ont à se déplacer aux environs de Pékin, ils voyagent plus volontiers en voiture.

Dans le Nord, les chemins tenant lieu de canaux, les voitures remplacent aussi les bateaux. Elles sont toutes construites sur un type unique. La Chine, le pays classique de la réglementation, a depuis longtemps réalisé l'idéal auquel on est à peine arrivé dans l'artillerie et dans les équipages militaires, celui de l'unité parfaite de modèle pour les roues et les autres parties du matériel.

Toutes ces voitures se composent invariable-

ment d'un brancard qui repose sur l'essieu et sur lequel est placée une plate-forme recouverte d'un petit abri; celui-ci, dans les voilures particulières, est souvent très-coquettement garni de coussins et de rideaux de soie.

Les grands mandarins ont le privilège de pouvoir placer les roues en arrière de la caisse, à une distance qui varie d'après leur dignité. Le maximum du confortable pour le voyageur est alors de s'asseoir dans l'espace inlermémédiaire, entre les roues et la sellette qui supporte l'extrémité du brancard sur le dos du cheval; les brancards arrivent à former ressort, et l'on n'est pas trop cahoté. Autrement, on est trèssecoué dans ces véhicules, et il faut beaucoup de temps pour prendre l'habitude de s'y tenir.

A Pékin, on trouve des voitures à louer, soit à l'heure, soit à la course, absolument comme des fiacres à Paris ; il est même probable que cet usage a existé là longtemps avant de se répandre chez nous.

Dans toutes ces voitures, lorsque le cocher ne marche pas à côté du cheval, il s'assied sur le brancard de gauche, comme dans l'ancien corricolo napolitain.

Dans le nord de la Chine, on se sert encore assez souvent de grandes chaises, que Ton fait porter par deux chevaux ou mulets attelés l'un devant, l'autre derrière; on va lentement, parce que les animaux sont gênés, mais on peut se coucher, et ce n'est pas trop fatigant. Je ne parlerai que pour mémoire de la brouette, très -employée pourtant dans les plaines du Sud et du Centre. Quand il y a un peu de brise, on y ajuste une voile, et un seul homme peut ainsi rouler un poids considérable. Ces véhicules ne ressemblent pas à celui qu'a inventé Pascal; la roue a un mètre cinquante de haut, le fardeau se place de chaque côté de l'essieu, de façon à faire à peu près équilibre, de droite à gauche, et d'avant en arrière.

Dans tout le Nord, depuis Han-keou, sur le tleuve Bleu, et depuis Tien-tsin sur le golfe du Pe-tchi-li, jusqu'en Mongolie, les grands transports sont faits par de longues caravanes de chameaux. L'hiver rend ces animaux magnifiques, avec la superbe fourrure qui recouvre leurs jambes et leur cou, et forme une houppette sur leur gros front. Ce sont des chameaux à deux bosses, comme ceux qui vivent à l'est de

la Perse, où les deux races paraissent coexister. On peut leur faire porter environ trois cents kilogrammes. Ils sont toujours conduits par des Mongols, à la robe jaune et au bonnet de martre. On les attache par un anneau passé dans le nez. Ils ne vivent pas en très-bonne intelligence avec les chevaux; en route, leurs convois s'arrêtent dans des auberges spécialement à leur usage, qui se reconnaissent à l'élévation de la porte par laquelle on pénètre dans la cour.

Les Chinois ont sur la vie de famille et sur l'organisation de leur intérieur des idées plus larges que les musulmans, mais qui ne comportent cependant pas encore l'admission des femmes dans la société des hommes.

En dehors de certaines circonstances marquées par les rites, entre autres les mariages et les enterrements, qui sont toujours accompagnés de grands festins, il est rare que les Chinois reçoivent chez eux d'autres personnes que leurs plus proches parents. Dans tous les cas, les femmes se traitent toujours entre elles, dans leurs appartements, et les hommes aussi entre eux dans les leurs.

Il n'y a donc jamais en Chine de réception dans les maisons particulières. Quelquefois seulement, les très-grands personnages, à qui leur

haute situation interdit l'entrée des théâtres publics, font venir des acteurs dans leurs palais et y donnent des représentations, auxquelles ils convient leurs amis et leurs domestiques. Mais cela ne se fait guère qu'entre mandarins. Les lois leur défendent, en effet, la fréquentation de tous les lieux de plaisir situés dans la circonscription qu'ils gouvernent, et cela pour sauvegarder leur dignité. C'est pour la même raison qu'ils sont toujours envoyés loin du lieu de leur naissance, et qu'il ne leur est pas permis de prendre femme parmi leurs administrées; on veut par là assurer leur indépendance et leur équité. La vie intérieure étant ainsi organisée, c'est au restaurant que les Chinois se traitent lorsqu'ils ont une politesse à se faire.

Les restaurants sont aussi nombreux en Chine que les marchands de vin aux barrières de Paris ; restaurants en plein vent, restaurantsambulants, restaurants en bateaux (ceux-ci prennent quelquefois le nom de bateaux de fleuri), restaurants à terre, il y en a de toutes les sortes. Quelquesuns sont formés d'une simple cage en bambou, si légère que le patron, se plaçant au milieu, met une des poutres de l'établissement sur son

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épaule et l'emporte à travers les rues, en criant par la fenêtre ses sauces et ses ragoûts.

Dans cette disposition du restaurant réduit à sa plus simple expression, le fourneau d'un côté et le garde-manger de l'autre ressemblent aux deux plateaux d'une balance qui reposerait sur les épaules du propriétaire. Les moindres villes, les campagnes mêmes, sont envahies par ces industriels dont le produit principal consiste en fritures de toute espèce.

Il y a aussi de grandes maisons, avec de nombreux cabinets particuliers. Ceux-ci ont vue sur des jardinets remplis de rocaille, ornés de vases en porcelaine et peuplés de ces arbres nains auxquels les Chinois savent si habilement donner, par une taille savante, les formes les plus bizarres. Plus l'arbre, abandonné à lui-même, est beau et imposant à l'état naturel, plus le Chinois est heureux et paraît l'apprécier, lorsqu'il parvient à le faire pousser dans un petit pot de fleur et à le réduire aux proportions d'un fuchsia ou d'un géranium. Le bambou même, si élégant avec le jet vigoureux de sa tige élancée, ne sera jugé digne de figurer dans un jardin d'importance que s'il est con-

tourné de la façon la plus grotesque. On arrive même parfois à lui faire représenter un des caractères les plus compliqués de l'infernale écriture chinoise, celui qui signifie bonheur. On le place alors un peu en arrière de la porte d'entrée pour souhaiter la bienvenue aux visiteurs. C'est ainsi qu'autrefois les Romains y inscrivaient le mot Salve. Nous autres, barbares profanes, nous éprouvons plutôt un sentiment pénible en face d'une nature ainsi torturée, en voyant ces arbres qui, à leurs troncs moussus, paraissent être des vieillards, et sont maintenus dans cet état d'enfance souffrante et étiolée; ils font l'effet de nains bossus, dotés, par-dessus le marché, d'une troisième jambe ou d'une oreille plantée sur la joue.

Ce n'est pas du reste la nature seule qui est contournée. Pour pénétrer dans le jardin ou pour passer d'un jardin dans l'autre, il faut franchir des portes taillées en cercle, en losange, en pointe ou en cœur, de toutes les figures enfin, excepté celle du simple carré comme chez nous.

Mais essayons de suivre dans ces lieux de réception les différents moments d'un dîner indigène.

L'amphitryon est arrivé un peu en avance pour retenir une salle, prévenir le maître de l'établissement et recevoir ses hôtes. Quand on annonce ceux-ci, il se précipite à leur rencontre, et, exécutant toutes les courbettes indiquées par les rites, les introduit dans le cabinet qui leur est réservé.

Ce cabinet ressemble à toutes les pièces chinoises; le plafond et trois des côtés sont tapissés d'un papier à petits dessins satinés sur fond mat. Le quatrième donne sur le jardin, où l'on descend par deux ou trois marches; il est formé d'un treillage en bois recouvert de papier assez transparentpourdonnerdu jourà l'appartement, et qui s'élève au-dessus d'un petit mur à hauteur d'appui ; au milieu , se trouve la porte principale ; le service se fait par une autre qui s'ouvre sur l'un des côtés. Il y a presque toujours, suspendu en face de l'entrée sur le jardin, quelque objet d'art, ou bien des dessins, ou des sentences en beaux caractères noirs ou dorés.

Au milieu est dressée la table : le dessus tourne quelquefois sur un pivot pour faire passer les mets à la ronde; si l'on n'est que quatre, elle est carrée.

Dans un angle sont disposés des confitures et des fruits, destinés à meltre en appétit les convives; mais pour cela on compte surtout sur les graines de pastèques. Le Chinois en fait une consommation effrayante. Il s'amuse à les ouvrir, et elles lui servent de passe-temps plus encore que d'aliment.

Lorsque l'amphitryon juge qu'on a suffisamment grignoté, il prie le personnage le plus considérable de la société de vouloir bien s'asseoira la place d'honneur; c'est la plus éloignée de la porte. Celui-ci n'a garde de céder immédiatement à l'invitation qu'on lui fait; il s'en défend longtemps avec confusion; on le prie, on le supplie; les instances et la résistance croissent en proportion, jusqu'à ce que, vaincu, il prenne enfin cette fameuse place du fond, réputée, par une singulière fiction, la plus honorable : c'est qu'elle est censée faire pénétrer plus avant dans la maison, qui représente celle de l'hôte, ce même convive, que les usages chinois ne lui permettraient cependant pas d'admettre dans son intérieur. Mais paravent et' contradiction, ces mots pourraient être la devise du Céleste Empire.

La seconde place est à gauche de la première, la troisième à droite. On ne les accepte pas non plus sans quelques courbettes et protestations. Enfin, l'amphitryon se met à la dernière, la plus rapprochée de la porte. On s'assied, tout autour de la table laquée en rouge ou en noir, sur des tabourets carrés que recouvre un petit coussin : le tout assez dur, mais les Chinois n'ont pas sur le confortable les mêmes idées que nous.

Devant chaque personne se trouvent une ou deux assiettes de cinq à six centimètres de diamètre, une tasse de la dimension de celles où l'on prend le café en Orient, une paire de bâtonnets d'ivoire ou d'ébèno, et quelques petits carrés de papier gris, destinés à remplacer les serviettes; on les jette par terre après s'en être servi.

On change rarement les assiettes ; le plus simple pour un Européen, lorsqu'elles sont trop pleines, c'est d'envoyer le contenu rejoindre les morceaux de papier sous la table.

Le premier service se compose de hors-d'œuvre ou entrées, poissons secs, gelées, jeunes pousses de bambou , petits morceaux de viande

accommodés secs ou à l'huile, œufs conservés dans la chaux et qui effrayent d'abord un peu par leur couleur noirâtre, ce qui n'empêche pas de les trouver fort bons, quand on a le courage d'y goûter. Le tout est servi dans de petits bols de porcelaine à pied, qui présentent en réduction la forme exacte de nos compotiers. Dans un très-grand dîner, il y a jusqu'à trentedeux entrées. Toute la porcelaine doit être assortie, et comme il peut y avoir dans un repas complet jusqu'à soixante ou quatre-vingts plats, qui tous sont servis dans un bol différent, on comprendra que le mobilier en porcelaine d'un restaurant chinois puisse rivaliser avec celui des nôtres. On ne retire pas les plats de dessus la table, on les empile les uns sur les autres, et l'on en forme de petits échafaudages. Les grands plats, c'est-à-dire les rôtis ou plutôt les viandes braisées, ainsi que les bouillis et potages, par lesquels se termine le dîner, sont seuls emportés.

Il est d'usage de demander aux invités s'ils ont quelque mets de prédilection, et rien n'est plus aimable de leur part que d'en indiquer chacun un différent. Ils savent d'ailleurs à (jiii

ils ont affaire, et ne commeltraient jamais l'indiscrétion de demander des nids d'hirondelle, ou quelque autre friandise de luxe, lorsque c'est un pauvre diable qui les reçoit.

Quand tout le monde est bien casé, l'amphitryon saisit avec ses deux bâtonnets ce qu'il aperçoit de meilleur, ou ce qu'il juge le plus propre à ouvrir le festin : il en offre lui-même à chacun de ses hôles, en commençant par les plus distingués. Ceux-ci, en recevant cette politesse, se soulèvent légèrement sur leur chaise, en le conjurant de n'en rien faire; chaque convive se met alors à servir ceux de la société auxquels il veut être agréable. Le comble de la prévenance, c'est de prendre les morceaux dans le plat, de se les offrir mutuellement et même, entre intimes, de les fourrer soi-même dans la bouche de son voisin, qui s'empresse de vous rendre la pareille.

Au bout de quelque temps, lorsque ce beau zèle se ralentit un peu, l'amphitryon réunit ses deux poings, et, les agitant doucement, ce qui est une marque de déférence, prononce les deux mots : Soui-pien, dont le sens est : Chacun à son aise ! On se sert alors tranquillement soi-

même, tout en continuant à causer trèsbruyamment.

Le maîlre de céans donne ensuite l'exemple de boire , comme il a donné celui de manger. Il fait remplir les tasses par les domestiques, qui n'ont guère autre chose à faire, mais que ce service occupe beaucoup, car les tasses, étant très-petites , se vident d'un trait et fréquemment.

La boisson consiste dans une sorte d'eau-devie ou de bière de riz; elle se sert chaude, dans de petites théières en métal. Quelques excentriques cependant la prennent froide. Il y en a toujours de deux ou trois qualités différentes, au choix de chacun. Ce vin de riz, que les Chinois boivent en mangeant , a un goût étrange auquel il faut s'habituer, mais assez bien approprié à leur cuisine en général. Il gagne beaucoup àvieillir dans les vases en grès qui servent à le conserver.

On dispose souvent en évidence, dans les restaurants, des pyramides de ces amphores, comme pour montrer aux chalands que la maison est bien approvisionnée de vins et n'en doit fournir que de très-vieux. Les Chinois ne

prennent jamais de thé en mangeant, mais ils en abusent entre les repas; ils ne traitent pas une affaire, ne font pas une visite, que l'on n'apporte le thé et la pipe.

Après les entrées, apparaissent des plats plus substantiels. On sert souvent un poisson bouilli Irès-estimé, appelé Li-yu; il est toujours trèsbien accommodé, et c'est un des mets qui flattent le plus nos palais européens, auxquels il rappelle la carpe à la Chambord. C'est à ce moment que se mangent les ailerons de requin, servis soit au bouillon, soit aux œufs brouillés; les crabes au vin de riz , les mousses marines, les olothuries, les nids d'hirondelle coupés par petites tranches et nageant dans un bouillon de poulet parfumé.

11 y a un plat qui m'a toujours beaucoup amusé : on apporte un grand bol de métal, avec un fourneau au centre, où sont quelques charbons ardents pour entretenir en ébuliition l'eau qui s'y trouve. Cette eau est aromatisée et trèsfortement épicée. On prend de tout petits morceaux de viande crue de faisan, de poulet, de pigeon, etc., qui sont servis à part sur des soucoupes, et chacun les plonge plus ou moins

longtemps dans l'eau du bol pour les faire cuire à sa guise.

Au bout de quelque temps, le vin de riz commence à produire son effet, et la conversation s'anime. On entame alors les parties de mora. L'amour du Napolitain pour ce jeu n'est rien auprès de l'ardeur avec laquelle le Chinois s'y livre. Dans toute partie fine, c'est le divertissement obligé.

Ce jeu consiste, on le sait, à deviner le nombre que formeront ensemble les doigts ouverts simultanément par les deux partenaires. Chacun d'eux annonce en même temps, et au moment même où il ouvre les siens, le total qu'il croit devoir être formé par l'addition de tous les doigts ouverts; il ne faut pas attendre pour cela qu'on ait vu ceux de son adversaire, alors le coup serait nul . On comprend combien est nécessaire la précision des mouvements de la part des deux joueurs. Les Chinois sont admirables à voir dans cet exercice : leur large manche relevée jusqu'au-dessus du coude, ils lancent leur main en variant chaque fois les attitudes, pour raieuxselrompermuluellement, etiiscrientleur chitTre, dont ils apprécient l'exactitude ou la

fausseté avec une rapidité de coup d'œil vraiment surprenante. C'est, à ce moment, un feu roulant de lazzi et de plaisanteries qui s'entrecroisent; car tout le monde s'intéresse aux parties.

Les Chinois ont su rendre le jeu de la mora plus piquant que les Italiens, Au lieu d'annoncer tout simplement un nombre : cinq,sept, huit, ils y ajoutent une idée, et diront, par exemple : cinq chevaux, sept jeunes filles, huit lettrés, etc. La peine consiste pour le perdant à boire une tasse devin de riz. Il s'en acquitte généralement de bonne grâce, et doit montrer à la ronde le fond de la tasse, pour prouver qu il l'a bien vidée. Les Chinois aiment assez à boire, l'idée d'en faire une obligation et un sujet de plaisanterie est excellente; elle engendre chez eux beaucoup de gaieté et d'animation, et semble bien la meilleure manière de passer le temps pour des gens qui ne veulent pas se livrer aux conversations sérieuses. Si quelqu'un n'a plus soif ou a beaucoup perdu, c'est lui faire une politesse de l'engager à jouer encore, en lui proposant de boire à sa place, s'il vient à perdre de nouveau.

Ce jeu de la mora est une véritable passion pour les Chinois. Les chanteuses et les hétaïres qui y excellent sont les plus à la mode, car il faut dire que ces hommes, qui dans leur maisons ne permettraient jamais à leurs femmes et à leurs filles démanger avec eux, associentsouvent à leurs parties des Chinoises de mœurs légères. Mais jamais une femme honnête ne consentirait à s'asseoir à la même table que des hommes. Chaque latitude, chaque pays règle ainsi les convenances d'une façon différente.

Les femmes de plaisir ne bornent pas leurs connaissances au jeu de la mora ; leur éducation, comme celle de la courtisane antique, est trèssoignée. A l'époque où florissait la littérature chinoise, il n'était pas rare d'en trouver qui cultivaient les belles-lettres; mais si, depuis, leur luxe n'a pas changé, je crois qu'au point de vue intellectuel elles sont, comme beaucoup de choses en Chine, un peu en décadence à l'heure actuelle.

Le dîner se termine par une série de grands plats, c'est-à-dire de potages servis dans de larges bols, où nagent toutes sortes de viandes ou de volailles cuites à l'éloutTé, et rendues par

ce moyen si tendres, qu'un Chinois un peu exercé arrive à très-bien découper un canard avec ses seuls bâtonnets. C'est à cette science, ainsi qu'à son talent pour la mora, que se reconnaît un viveur.

On sert dans ces plats, qui sont quelquefois au nombre de dix ou douze, des poulets, des oies, des canards, du mouton, des poitrines de cochon. Tout cela en général nerépugne pas trop à notre goût; on arrive même à le trouver bon.

Les Chinois ne mangent jamais de bœuf ni de veau; leurs principes religieux leur interdisent de tuer et de manger aucun animal utile à l'agriculture.

Quand les invités trouvent que le moment est venu de se retirer, ils demandent au maître de la maison de faire apporter le riz. Tous ces Chinois, qui, jusque-là, n'ont souvent fait que goûter du bout des lèvres aux produits d'une cuisine raflinée, parfois excellente et toujours assez chère, se mettent à se bourrer de riz à l'eau. Il est, à la vérité, d'un blanc admirable, bien entr'ouvert, ni trop cuit ni trop dur. C'est, en Chine, la base de la nourriture pour toutes les classes, autant au moins que le pain chez

nous; seulement, au lieu de le prendre à faible dose durant tout le repas, ils le réservent tout entier pour la fin.

Sur une table étroite sont disposées des cuvettes d'eau chaude avec de petites serviettes, et tout le monde, en se levant, va se laver le front et la figure; c'est une pratique excellente, que je recommande à la suite d'un repas un peu copieux et animé.

Beaucoup de Chinois ont l'habitude, après le

dîner, de fumer quehiues pipes d'opium. On en

trouve dans tous les restaurants. On prépare

alors sur un divan une natte, avec un traversin

de bambou pour appuyer la tête; on apporte

la lampe, le petit pot qui contient la funeste

décoction, et la pipe. Celle-ci se compose d'un

tuyau de la dimension d'un flageolet ordinaire;

à cinq centimètres du bout, il y a comme un

champignon de métal creux, percé au centre

d'un petit trou. On prend avec une aiguille la

pâte d'opium, dont on met gros comme un pois

sur le champignon, puis on l'allume à la lampe.

L'opium brûle lentement, en se boursouflant et

en produisant une fumée acre que l'on aspire.

Quand tout est ainsi préparé, rien n'empêche

plus l'heureux Chinois de partir pour le pays des rêves enchantés, de la mort à courte échéance, ou de l'abrutissement absolu.

Quand on ne veut pas fumer, on fait avancer les chaises, et chacun rentre chez soi, à moins que la journée ou la soirée ne se termine au théâtre ou ailleurs.

Pendant mon séjour à Shang-haï, j'eus l'occasion de faire à l'intérieur des terres une excursion dans laquelle je reçus une leçon de prudence, qui m'apprit la manière de se tirer d'un mauvais pas en Chine.

Un Anglais, résidant depuis longtemps dans le pays, Mr. Kane, cherchait un compagnon de chasse. J'entrai en rapport avec lui, et nous convînmes d'aller passer dix jours dans la région que traverse le grand canal, au sud de Nankin. Tout ce territoire avait été le théâtre des incursions des rebelles Taï-pings; les villages n'étaient encore, à cette époque, qu'en partie repeuplés, et les deux tiers des terres restaient incultes, faute de bras, circonstance très-favorable pour le gibier.

Nous partîmes donc pour Ching-kiang, la première étape sur le fleuve Bleu, où nous de-

vions trouver le personnel el les batelets dont nous avions besoin.

Quelques amateurs de Sbang-haï possèdent des yoles spécialement aménagées pour ces parties; on les envoie d'avance à Ching-kiang, où les chasseurs les vont rejoindre, à bord de ferryboats américains, semblables à ceux du Mississipi et du Potomac. Ces petites yoles, construites à l'européenne, bien que plus élégantes que les jonques dont nous devions nous servir, ne sont cependant guère plus confortables.

Le fleuve Bleu ou Yang-(ze-kiang est une vraie mer jusqu'à Hang-kao, à six journées de son embouchure; il y a encore près d'un kilomètre de large.

Notre train comprenait trois bateaux : un pour chacun de nous, chiens et gens, et un affecté à la cuisine et à la salle à manger. L'équipage de ces jonques se compose de deux hommes, accompagnés quelquefois d'un enfant; elles ont environ dix mètres de long et deux de large; trois compartiments en planches recouvertes de nattes occupent le centre et se font suite. Nous les avions baptisées des noms illustres de la Pinta, la Nina et la Santa-Maria,

nous élançant en émules de Christophe Colomb à la découverte d'un monde inconnu.

J'étais installé sur la Pinta, Kane sur la Nina, et la Santa-Maria nous servait de restaurant. Un cuisinier, loué à frais communs à Sang-liaï, s'était muni de tout ce qui lui était nécessaire en fait de condiments, et nous comptions sur notre chasse pour nous procurer la partie solide de notre nourriture, les rôtis, voire même le bouillon. Nous avons souvent fait du bouillon de chevreuil : lorsqu'on a soin de choisir les plus gros morceaux, et d'y ajouter quelques épices, plus d'un fin gourmet ne le dédaignerait pas. 11 en est de même du faisan, qui nous a fourni un petit consommé léger, mais fort agréable.

J'avais emmené mes deux boys de Pékin , le fashionable Ly et le vigoureux Tling. Le premier remplissait auprès de moi les fonctions de valet de chambre honoraire; il s'était annoncé comme parlant le français; la vérité, c'est qu'il prononçait très-clistinctement les mots « Oui, monsieur », et les plaçai l à tort et à travers ; à part cela, n'entendant et ne sachant pas dire un traître mot. Mais il avait très-bon air, portait avec grâce des robes de soie bleu clair ou gris pâle,

et possédait de petites mains que bien des jolies femmes lui eussent enviées. Le jour même où je l'avais arrêté, à mon arrivée à Pékin, il m'avait présenté son ami Tling, comme devant nécessairement lui être adjoint en qualité de coolis, pour les gros ouvrages; celui-ci était un gaillard déluré, fort intelligent, d'assez bonne façon et sachant réellement quelques mots d'anglais. L'entretien de ce personnel n'était pas bien coûteux : avec quarante francs par mois, chacun se nourrissait et s'habillait.

Des trois compartiments de ma jonque, le premier, en avant duquel se trouvait une petite plate-forme où l'on pouvait prendre le frais, me tenait lieu de salon et de cabinet de toilette; la nuit, il servait de chambre à coucher à mon chien; dans le second compartiment, on avait dressé mon lit et placé mes malles; le dernier était destiné à loger le personnel du bord : mes hommes y faisaient leur cuisine et y dormaient, quand ils ne ramaient pas. Kane était installé de la même façon.

La veille de notre départ de Ching-kiang, nous avions envoyé ces bateaux, qui, à cause de leur petitesse, remontent lentement le courant du

rteuve Bleu, nous atendre à Nankin, à l'entrée du grand canal, et nous les avions rejoints nousmêmes, à bord d'une jonque de plus fort tonnage : la traversée n'est que de quelques heures.

On constate en naviguant sur le fleuve Bleu, qui est la grande artère de la Chine, toute l'étendue du commerce de cet Empire. Par moments, lorsque lèvent est favorable, l'eau est littéralement couverte de jonques ; il y en avait bien cent cinquante, variant entre deux et quatre cents tonneaux, qui attendaient un bon vent pour quitter Ching-kiang; elles partaient en même temps que nous, et étaient aussilôt remplacées par un même nombre d'autres, arrivant dans la direction opposée.

Nankin était autrefois une ville considérable; récemment encore, elle comptait deux cent mille habitants; mais les Taï-pings ont massacré la population et incendié la ville; l'herbe pousse maintenant dans ces lieux où quinze ans auparavant la foule se pressait. La fragilité des monuments chinois est un fait curieux, mais général et caractéristique.

Nankin a été pendant une période consi- «Jérable la capitale de l'Empire : son nom si-

gnifie résidence du Sud, comme celui de Pékin, résidence du Nord.

Plusieurs empereurs de la dynastie des Ming y sont enterrés. La nature du sol ne se prêtait point en ce pays aune disposition aussi grandiose qu'à Che-sanling, dans le Pe-tclii-li : les vastes plaines qui bordent le fleuve Bleu, la température clémente qui y règne, rien ne comportait le même appareil sévère. Mais, au milieu de ces riantes contrées, la terre qui abrite les restes de l'ancienne dynastie, vaincue et chassée par les princes mongols, aujourd'hui régnants, n'en est pas moins chère au cœur des Chinois; et malgré l'obéissance et le respect qu'ils rendent à leurs princes actuels, ils ne laissent pas de les considérer comme des étrangers et des envahisseurs.

C'est à Nankin que s'élevait la célèbre tour de porcelaine : haute de près de cent pieds, elle avait cette forme polygonale si souvent répétée dans les monuments du pays. Elle était construite entièrement avec des briques en porcelaine; les Taï-pings ne l'ont pas respectée, et les débris même en ont disparu. Il est maintenant difficile de retrouver une de ces briques : elles étaient un peu plus grandes que les nôtres,

d'une pâte blanche et d'un grain assez fui : on les recherche à titre de curiosités.

Nous ne fîmes qu'un court sc'jour à Nankin; cette ville, dont il. ne reste que la vaste enceinte, au milieu de laquelle errent quelques troupeaux de moutons, n'était pas faite pour nous retenir. Elle paraît cependant destinée à se relever, grâce à sa situation à l'entrée du Grand-Canal, et aussi à la résidence du vice-roi des deux Kiangs, le Kiang-si et le Kiang-nan. Le vice-roi actuel continue les traditions du grand Tseng-kouo-fan, le vainqueur des Taïpings, et le père du marquis Tseng, ambassadeur de Chine à Paris. C'est un homme éclairé, qui a pris à tâche de réparer les désastres de la guerre; il a mis pour cela à contribution les contrées demeurées florissantes ; par ses soins, déjeunes plants de mûriers sont distribués gratuitement ; il favorise, en outre, autant qu'il le peut, dans son gouvernement, l'émigration qui résulte du trop-plein des pays épargnés, et principalement du Sse-tchuen.

Nous commençâmes notre chasse le jour même de notre arrivée ; les faisans, les perdrix et mêmales chevreuils abondent dans co déseit

110 flHINE ET EXTRÊME-ORIENT.

qui fut autrefois Nankin. Mais la grande chasse se fait plus loin dans l'intérieur des terres. Nous naviguions pendant la nuit, traînés à la cordelle : c'était ce qu'il y avait de plus commode pour nos gens, et nous dormions tout en avançant. Le matin, dès le lever du sok il, nous stoppions et, après un premier déjeuner, nous partions en guerre; un drapeau blanc, hissé au haut d'une perche plantée sur la berge du canal, nous servait de point de ralliement et nous aidait à retrouver notre gîte, à dix ou onze heures, quand la faim ou la chaleur nous rappelaient. Quelquefois, le fidèle Tling m'accompagnait; mais le plus souvent j'emmenais un homme de la jonque pour porter mes munitions; il s'adjoignait pour le gibier un camarade recruté sur place; s'il y avait à transporter une grosse pièce, il en fallait plusieurs, mais les amateurs ne manquaient pas.

Quand nous chassions simplement en plaine, nous rentrions avec vingt-cinq faisans environ chaque matin. Il y avait beaucoup de cailles, mais nous les négligions, pour ne pas faire une trop grande consommation de cartouches. Je n'ai pas vu une seule perdrix, et seulement

quelques lièvres. Les jours où nous tombions sur une contrée que le mauvais entretien des canaux ou des écluses avait rendue marécageuse, nous faisions une magnifique chasse au marais, de canards, d'oies, de sarcelles, etc. On ne retrouve pas là le gros canard jaune de Mongolie, mais il y a des canards mandarins de mœurs débonnaires; ces animaux sont si familiers qu'ils poussent la confiance jusqu'à se laisser approcher et même assommer. Les chevreuils ne se distinguent de ceux d'Europe que par une particularité assez remarquable. Ils ont à la mâchoire supérieure, d'ailleurs dépourvue d'incisives comme chez tous les ruminants, deux énormes canines d'au moins quatre centimètres de longueur, qui descendent verlicalement et en dehors de la partie inférieure de la bouche. On ne comprend pas l'utilité de ces défenses, semblables en petit à celles du morse. Des naturalistes, soucieux de tout expliquer, disent qu'elles servent à accrocher les branches d'arbres pour en brouter le feuillage; malheureusement, ces animaux ne vivent pas dans les bois, de sorte que leurs crocs seraient plus utiles à leurs congénères d'Europe qu'à eux.

Pendant toute notre excursion, je n'ai rencontré qu'une seule bécasse. Sa mort donna lieu à un incident dont les suites auraient pu être funestes. Je n'avais pas aperçu, en la tirant, un pauvre diable de Chinois qui se trouvait exactement dans sa direction : de sorte que, n'ayant pas manqué la bêle à plume, je fis coup double sur l'indigène. Aussitôt, celui-ci de pousser des cris de paon, auxquels accourut toute la population d'un petit village voisin, caché dans les bambous. Il n'y avait presque uniquement que des femmes; elles m'eurent bien vite entouré, et leur attitude semblait révéler les intentions les plus hostiles. M'approchant alors du blessé, je le trouvai fort bien portant et même criant plus fort que les autres; aussi comprenais-je mal la cause d'une si grande colère.

J'avais beau chercher à leur faire entendre que j'étais tout prêt à offrir à ma victime une indemnité convenable, c'était peine perdue. J'avais bien appris à Pékin quelques mots de chinois, mais le dialecte du Nord diffère tant de celui du Sud que, bien souvent, j'ai vu des Chinois réduits, pour se comprendre, à s'écrire à la manière des sourds-muets, en traçant rapide-

ment les caractères avec l'index de la main droite dans le creux de la main gauche; privé de cette ressource, que les lettrés seuls possèdent, j'étais fort perplexe. Quelques hommes étaient arrivés; l'un d'eux m'avait pris mon fusil; je crus plus sage de l'abandonner sans résistance, pour bien faire constater mes dispositions pacifiques, que de le défendre contre cette foule qui n'eût pas tardé à avoir raison de moi. Ils m'entraînèrent vers un groupe de maisons situées sur le canal; je crois qu'ils se rendaient assez bien compte de ma bonne volonté à dédommager largement leur compatriote de sa blessure imaginaire et voulaient en profiter sans vergogne. J'avais envoyé à la jonque un des bateliers chargé de porter mes munitions, y chercher mon domestique, pour me servir d'interprète. Pendant ce temps, on me gardait à vue sur l'un de ces ponts en dos d'âne trèsélevé, si nombreux en Chine, où ils paraissent avoir été construits bien plus en prévision du passage des mâts au-dessous que de véhicules qui ne sauraient y circuler. J'étais donc juché sur cette arche unique, contemplant à mes pieds, non sans inquiétude, les eaux jaunâtres du

Grand-Canal. !1 eût été facile de me faire faire le plongeon; je pensais bien avec mélancolie que mes Chinois n'en seraient pas plus avancés : malheureusement je n'avais pas affaire à des Parisiens, et ne pouvais leur répéter le mot de l'abbé Maury, à ceux qui lui criaient : « A la lanterne ! » « Y verrez-vous plus clair pour cela ? »

Enfin, mon tidèle Tling arriva. J'avais sagement agi en le réclamant. D'ordinaire, je ne comprenais pas les indigènes lorsqu'ils se parlaient entre eux; mais cette fois je saisis admirablement les piemiers mots adressés en arrivant par Tling à la foule, pour lui expliquer son intervention : « Ouo die tati ken pan », s'écriat-il, ce qui signifie : « Je suis son serviteur. » Ces simples mots, prononcés par lui dans la langue de Pékin, produisirent un effet instantané et magique : toute l'attention se porta aussitôt sur le nouveau venu, vingt voix lui expliquèrent le cas; il lui fallut beaucoup de perspicacité et de sang-froid pour démêler ce dont il s'agissait. Au bout d'un moment, nous pûmes conférer; je le chargeai d'annoncer à mes ennemis que j'étaistout disposé à donner de l'argent (on parlait

de cent vingt-cinq francs); mais que, n'ayant pas sur moi une somme aussi considérable, il fallait bien me permettre de l'aller chercher aux jonques. Ils apprécièrent la justesse d'une telle demande, et, après un conciliabule où les femmes s'agitèrent beaucoup, il fut décidé qu'un petit nombre d'entre eux m'escorteraient pour garantir le payement de l'indemnité. La plupart retournèrent à leurs occupations.

Revenu aux jonques, j'y retrouvai mon compagnon de chasse que je mis au courant de la situation. Mr. Kane, résidant depuis quinze ans en Chine, avait, touchant le caractère et les habitudes du « Célestial », l'expérience qui me manquait : « N'allez pas donner une telle somme pour un grain deplomb, me dit-il, et laissez-moi faire. ))Il prit alors sa carte de visite chinoise, un carré de papier rouge, de vingtcinq centimètres, sur lequel son nom était tracé en caractères chinois', et l'expédia au man-

*La dimension du papier annonce la dignité du possesseur de la carte. Dans certaines circonstances, au jour de l'an, par exemple, ou lorsqu'on a quelque faveur ou quelque grâce à demander, cette dimension se règle, non plus sur le rang de celui qui l'envoie, mais de celui auquel elle est destinée. Ce papier se replie en soufflet, et les grands

116 CHINE ET EXTRllME-ORIENÎ.

darin de l'endroit, en l'invilant à venii juger sur place le différend dont il s'agissait.

Au bout d'une heure, le gong et le tambour nous annoncèrent l'approche du représentant de l'autorité : son escorte était assez maigre ; le Tche-chien du petit bourg auprès duquel nous nous trouvions n'est pas un bien grand personnage, et ses ressources ne lui permettent pas d'étaler beaucoup de faste : ils étaient environ une dizaine de pauvres hères déguenillés. Le mandarin avait meilleure mine, avec sa robe de soie claire, sa casaque de même étoffe foncée, son collet bleu de ciel, et ses bottes de satin noir à hautes semelles de papier. Un membre du tribunal des rites de Pékin n'aurait pas été plus correct. C'était un jeune homme d'une trentaine d'années, probablement débutant dans la carrière administrative.

Mr. Kane le reçut, l'installa à la place d'honneur, devant une table servie de thé et de gâteaux, dans le plus grand de nos trois salons, celui dont nous faisions notre salle à manger, et enlama avec lui, en chinois, une conversation

mandarins reçoivent quelquefois des cartes de visite qui sont de véritaljles in-quarlo.

qui roula d'abord sur des banalités. Puis, on aborda le sujet auquel nous devions l'immense honneur de la visite de ce fonctionnaire. Mr. Kane s'exprimait fort bien en chinois; le Tche-chien et lui discutèrent longuement sur le plus ou moins de dommage causé au blessé; on le fit comparaître : il exhiba un bras fort blanc ; un grain de plomb, afïirmait-il, était au moins venu s'aplatir dessus, s'il n'avait pas pénétré dans les chairs : ce que son émotion l'avait empêché d'apprécier. Le bonhomme fut sévèrement congédié par son chef hiérarchique, et se relira en frappant trois fois le plancher de son front, pour demander justice.

11 l'obtint. Je dus payer deux dollars, soit dix francs, dont l'un remis au plaignant et l'autre octroyé au mandarin à titre de frais et indemnité de déplacement; mais il fut convenu que mon fusil me serait immédiatement rendu, et le Tche-chien dépêcha un sbire pour l'aller chercher. Nous nous séparâmes fort bons amis; j'étais enchanté d'en être quitte à si bon compte et couvris Mr. Kane de bénédictions.

Malgré la protection que nous avions trouvée chez le représentant de l'autorité, nous ne ju-

geâmes pas prudent de prolonger notre séjour en cet endroit, et nous remîmes à la voile, ou plutôt à la corde, pour aller nous établir plus loin.

Le hasard nous servit à souhait : c'était une contrée des plus marécageuses, où se trouvaient des bandes d'oies et de canards, dont nous fîmes une magnifique hécatombe. On voyait même dans des terres inondées les faisans partir du milieu des bambous; il m'est arrivé souvent d'entrer dans Teau jusqu'aux genoux pour atleindre ce gibier, qui n'a jamais pourtant passé pour un oiseau aquatique.

Le retour à Shang-haï se fit dans les mêmes conditions que l'aller : je distribuai à toutes les belles dames de la colonie le reste de ma chasse, ce qui me valut de nombreuses invitations à dîner; et mon chien, auquel revenait une bonne part de mes exploits, fut couvert de gloire. Avec le prix que m'en offrirent les sporismen du cru, j'aurais pu à mon retour en France le remplacer par un cheval anglais.

. Contrairement à l'opinion reçue, les Chinois sont extrêmement simples dans leur mise.

Nous en jugeons par ces robes toutes chargées d'ornements avec leur carré ou leur rond par devant et par derrière, emblème brodé aussi inexpliqué pour nous que pour eux les épauleltes de nos officiers de marine. Ce sont là en eifet des uniformes de mandarins, analogues à la soutane violette, au rochet et à la mitre de nos évêques, à la tunique de nos généraux, au frac de nos ambassadeurs, sans parler de nos habits noirs, couverts de plaques et de grands cordons.

Seuls, les personnages officiels en Chine peuvent revêtir ces costumes, et encore combien de fois par an ? une ou deux à peine : tant les

Chinois sont ennemis du faste, en ce qui louche leur personne.

Ils ne les mettent même pas pour la visite de congé ou d'arrivée, due à leur supérieur le plus élevé lorsqu'ils entrent en fonction, ou en sortent, et cela, par un raffinement de politesse; car, la première fois, ils sont censés se présenter au débotté, sans même avoir eu le temps de changer leur costume de voyage ; de même, quand ils viennent prendre congé, ils offrent, pour- ainsi dire, au moment même de monter en voilure, à cheval, en bateau ou en chaise, leurs hommages, à la dernière minute, pour montrer qu'ils ne s'arrachent qu'à regret de leur chef adoré.

Les mandarins envoyés en Europe depuis une dizaine d'années au plus par leur gouvernement, se sont longtemps refusés, sous prétexte qu'ils sont en voyage, à revêtir leur grand costume-, il a presque fallu leur imposer ces frais de toilette, et leur faire comprendre qu'il était peu aimable , sinon même impoli pour les diplomates européens, par lesquels ils sont pourtant flattés d'être traités en collègues, d'assister avec eux aux cérémonies et fêtes

officielles, dans ce vêtement par trop simple, et malgré sa coupe et sa couleur étranges, l'équivalent pour eux de notre paletot-sac.

Les Chinois sont donc peu portés à abuser de la splendeur du costume. Les mandarins ne se parent qu'à leur corps défendant et fort rarement du dragon brodé et du collier, insignes de leur dignité. Les grands négociants doivent acheter un titre officiel pour être à l'abri des vexations auxquelles ils seraient exposés si le moindre luxe décelait leur fortune; car, à la réserve des fonctionnaires , la lichesse n'a pas le droit de se produire en Chine. Mais les marchands opulents obtiennent quelque tolérance, en se faisant admettre, à prix d'argent, dans la classe des lettrés. Ces faux mandarins revêtentleur costume encore plus rarement que les vrais, et seulement pour se faire peindre. Quant à la grande industrie, elle n'existe pas; un tel régime ne saurait la comporter, l'autorité sur des ouvriers et de grands établissements sont incompatibles avec la constitution chinoise.

Quoi qu'il en soit, et malgré un certain apparat, on ne distingue pas un vice-roi ou un

important Tao-taï du plus modeste lettré, ou encore le chef d'une maison de commerce, qui remue des millions, du dernier de ses comaiis. Ils sont tous vêtus à peu près de la même façon. Le bonnet, par exemple, ne diffère en rien, depuis le souverain jusqu'au plus pauvre coolis. Seuls, quelque jeunes excentriques placent parfois une pierre fine sur le devant.

En Europe, nos modes changent perpétuellement : combien d'hommes, mêuie de nos jours, consacrent un temps qui est loin d'être insignifiant à des questions de toilette! En Chine, rien de tout cela : la forme du ta-koua-ze et du siao-koua-ze , l'un à sept boutons, l'autre à cinq, est fixée d'une manière immuable par les lois. Elle n'a pas varié depuis plus de deux cents ans, époque à laquelle la dynastie mongole imposa, comme signe de la conquête, aux Chinois vaincus, la coiffure et la robe tartares qu'ils portent encore.

L'ancien costume national ne se retrouve plus que sur les porcelaines, sur les dessins, ou encore dans les portraits : habitude conservée comme une sorte de protestation.

Les Chinois ne portent sur eux aucun bijou,

à l'exception d'une bague en jade, de trois centimètres de large, qui enveloppe entièrement le pouce, et dont l'usage, provenant du tir à l'arc, est adopté surtout par les Mongols.

Les Japonais sont aussi simples dans leur costume; mais ils portaient, avant leur révolution , des armes très-luxueuses; de plus , les membres des différents degrés de leur noblesse paraissaient en public, plus souvent que les mandarins chinois, avec des costumes richement ornés.

Bien entendu, je ne parle pas ici des femmes; chez les deux peuples elles recherchent la parure, à peu près autant que les personnes de leur sexe en Europe.

En Chine, elles se parent de boucles d'oreilles, de bracelets en or, en argent ou en jade, d'épingles à cheveux de même matière et ornées de pierres précieuses ou de plumes de martinspêcheurs; le jade joue toujours un grand rôle dans ces bijoux.

Au Japon , on ne voit guère que des épingles à cheveux, en métal ou en écaille; leur trop grande profusion sur la tète n'est pas un signe de vertu.

Depuis que les Européens ont pénétré dans l'Extrême-Orient, le prestige attaché jadis à ces contrées mystérieuses ne s'est pas évanoui pour nous; mais il a fait place aux impressions nouvelles d'une curiosité que les événements de nos dernières guerres. en Chine ont singulièrement accrue. Jusque-là, tous nos renseignements sur ces peuples lointains se bornaient aux observations, nécessairement incomplètes, de nos courageux missionnaires, ou aux récits, souvent inexacts, de voyageurs isolés. Mais un contact plus intime s'est établi entre les deux civilisations; en se voyant de plus près, il leur a été donné d'observer mutuellement leurs arts et leur industrie.

A ce double point de vue, si nous avons beaucoup à apprendre aux Orientaux, ils ont

aussi bien des choses à nous communiquer. La splendide nature qui les environne a été leur première éducatrice; leur soleil leur a enseigné celte couleur et cette harmonie de tons, que l'œil enchanté du voyageur trouve merveilleusement reproduites sur lesétolTes, les armes, les bijoux , et jusque sur les tombeaux de l'Inde, tout éblouissants de mosaïques et de pierres précieuses, à Agra, par exemple, ou à Bénarès, à Lahore, à Delhi, dans les temples, les palais et les mosquées.

La Chine, dans sa partie septentrionale, moins baignée de lumière, a tiré davantage de son propre fonds, et a trouvé en elle-même une originalité tout aussi puissante, moins gracieuse peut-être, dont les beaux émaux cloisonnés qu'elle nous expédie depuis quelques années semblent les spécimens les plus marquants. La richesse de couleur et l'harmonie de tous ces grands vases aux dessins fantastiques, les font ajuste titre rechercher par les amateurs comme des pièces d'ornement de premier ordre.

Les Chinois, qui ne sauraient passer pour des maîtres en fait d'art, entendent cependant assez bien la décoration. Leurs sujets, très-

126 CHINE ET EXTRËME-ORIEM.

simples en général, ne sont le plus souvent que des esquisses, où ils indiquent l'idée, sans la noyer dans des détails qui nuiraient à l'impression totale. Cette sobriété est une des causes de leurs succès dans l'art décoratif : ils excellent en outre dans le fini des petites choses, et on doit les louer de savoir réserver la minutie de l'exécution au genre qui le comporte.

Il ne faut pas juger de Tart des Chinois d'après les ouvrages destinés à l'exportation; ils y modifient leur goût naturel pour le plier à celui des Européens, dont la grande majorité ne comprendrait pas les conceptions purement indigènes. L'artiste ne travaillant pas alors d'après sa seule inspiration, son talent se trouve de beaucoup diminué, et ses œuvres n'ont guère plus de mérite que les chinoiseries de contrebande fabriquées en Europe; aussi, toute question de fini dans le travail mise à part, les ouvrages anciens sont d'un goût bien plus pur et ont beaucoup augmenté de valeur. Les vrais amateurs les apprécient alors qu'ils dédaignent ces produits bâtards expédiés maintenant de Chine sous le faux nom d'objets d'art.

On connaît assez peu, en général, les procédés

de fabrication du cloisonné chinois. On n'en fait guère qu'à Pékin, capitale de l'empire, résidence du souverain, de tout le personnel du gouvernement et des représentants des puissances européennes, mais dont le séjour est interdit aux commerçants étrangers. Ni Shanghaï ni Canton , villes industrielles de premier ordre cependant, n'ont encore essayé de faire en cela concurrence à Pékin. Plusieurs raisons s'y opposent : d'abord, le secret de la fabrication de cet émail est assez bien conservé par les familles qui le possèdent; puis, il faudrait un apprentissage pour les ouvriers. A la vérité, les hommes des provinces du Sud, plus intelligents que ceux du Nord, auraient bien vite appris, et sans doute perfectionné les procédés de Pékin; mais le déplacement d'une industrie demande des années, dans ce pays, où tout se fait avec lenteur. Dans la capitale, l'industrie du cloisonné est liée à d'autres. La matière première vient de la province de Shan-lon, limitrophe de celle du Petche-li; la préparation de l'émail est entre les mains d'un petit nombre de familles , dont les relations avec Pékin sont anciennes, et dont

quelques-unes sont même associées aux fabricants.

Une douzaine de maisons au plus possèdent donc à Pékin le monopole de ce commerce, dont les Européens sont les seuls clients; car les Chinois n'achètent pour eux-mêmes que fort peu de cloisonnés. Les riches amateurs du Céleste-Empire lui préfèrent les jades, le cristal de roche, les ivoires curieusement travaillés, les porcelaines, et, par-dessus tout, un tableau ou une pièce de poésie signée du nom d'un lettré célèbre , ou simplement quelques caractères tracés par le pinceau d'un grand mandarin; il n'y aurait rien d'étonnant à ce que la manie des autographes, née en Chine, eût été importée chez nous dans une caisse de thé.

Les Chinois payent généralement fort cher tout objet dont l'antiquité est à peu près authentique. Les traditions de leurs ancêtres, aussi bien que les vieilles porcelaines, les bronzes anciens, en un mot, tout ce qui rappelle les dynasties antérieures, a droit à leur respect. Ils n'oublient pas qu'ils sont gouvernés par des étrangers, les Mandchoux, et conservent reli-

gieusementle souvenir de leurs souverains nationaux; tout ce qui appartient à ces temps reculés de leur histoire leur devient précieux. Le costume est la trace la plus apparente qu'ait laissée la conquête. Bien qu'ils aient adopte sans esprit de changement celui des Mandchoux, les Chinois cherchent une revanche dans leurs tableaux : jamais ils ne se font peindre qu'avec le vieux costume national de la dynastie des Mings, et dans tous les dessins d'ornementation on retrouve invariablement le vêtement et le chapeau à ailettes d'il y a deux cents ans.

Les anciennes modes et la vieille coiffure chinoise se retrouvent, paraît-il, en Corée. Mais il est difficile d'aller s'en enquérir sur place, l'accès de ce pays étant interdit aux étrangers; on peut néanmoins les observer sur les ambassadeurs coréens, qui viennent tous les deux ans à Pékin, et habitent la partie de la ville oii se trouvent les légations des puissances européennes. Comme collectionneur, le Chinois est donc plus encore antiquaire qu'artiste; de là son indifférence actuelle pour les brillants émaux qui nous donnent une idée si fausse de la décoration des palais de la Chine.

Les heureuses tentativesdeM.Christofleontdémoulré quelle pourrait être, en ce genre comme en d'autres, notre supériorité; mais, devant l'énormité du prix de revient, en France, nos fabricants ont, en général, abandonné la partie; aussi, à part quelques pièces de luxe, que leur valeur considérable rend inaccessibles au grand nombre, ils ont dû se borner au champlevé, dont la fabrication, plus économique, exige moins de main-d'œuvre et permet l'emploi de l'eau-forte et des autres procédés mis aujourd'hui par la science au service de l'art ; pour le champlevé, l'émail, comme on lésait, est coulé dans des cavités pratiquées dans le métal où sont ménagées les séparations; on employait autrefois le burin, mais il a été remplacé par les acides, comme pour la gravure.

Dans la fabrication du cloisonné proprement dit, celui où les émaux de différentes couleurs sont séparés par des cloisons rapportées, les Chinois, malgré leurs procédés très-rudimentaires, luttent avec avantage, grâce à l'étonnante modicité du prix de la main-d'œuvre. Les ouvriers gagnent en moyenne huit francs par mois (ceux qui sont occupés aux fourneaux,

dix francs); ils ont en pins la nourriture, c'està-dire le riz, qui représente une somme à peu près égale.

Leur travail, de hiul à dix heures par jour, revient donc au maître à seize ou dix-huit francs par mois ; or c'est environ le salaire que MM. Christofle et Barbedienne donnent par jour à quelques-uns de leurs ouvriers.

L'art de faire des émaux cloisonnés remonte à la plus haute antiquité. Les magnifiques spécimens sur or représentant des scarabées, réunis au musée égyptien du Louvre, en font foi.

Il est aujourd'hui démontré que cet art fut importé d'Occident en Chine par les Arabes, au treizième ou quatorzième siècle.

Les émaux cloisonnés étaient désignés autrefois en Chine sous le nom de ta-che-tze, porcelaine des Tozi ou Arabes, ou bien encore sous le nom de fa-lan-tze, porcelaine des Francs.

La carcasse du vase se fabrique à part; elle est en cuivre rouge assez pur, et martelée, comme cela se pratique chez nous dans la petite chaudronnerie. L'épaisseur du cuivre est d'un millimètre environ. Prenons-le à son arrivée à

la fabrique de cloisonné, et voyons comment on le recouvre d'émail.

La première opération consiste à former les cloisons qui doivent contenir les émaux de différentes couleurs : pour cela, on fixe par la tranche, sur les parois, de petits rubans de cuivre d'un millimètre de large sur un qnart d'épaisseur : on se sert à cet eiïet d'une composition dont le borax forme la base. L'artiste en découpe des morceaux de longueur convenable, les recourbe suivant les contours du dessin qu'il veut reproduire, trempe la tranche dans la composition, et les applique, en les tenant avec une petite pince, sur le vase à décorer. Lorsque le dessin lui est famiher, il n'a pas besoin de modèle; mais pour les belles pièces, le dessin, plus compliqué, est toujours tracé d'avance sur le papier. Quelques-uns de ces dessins sont payés à l'artiste jusqu'à deux cents francs.

Les cloisons une fois placées, on procède à l'argenture. Cette opération est-elle nécessaire pour donner plus d'adhérence ou plus d'éclat à l'émail? je ne saurais le dire; mais j'ai entendu attribuer à l'omission de ce détail dans l'exécution les couleurs ternes du cloisonné japo-

nais; c'est ce qui le rend, malgré la finesse plus grande du travail, si inférieur au chinois.

Pour l'argenture, chaque pièce est chauffée d'abord jusqu'au rouge, afin de souder les cloisons au corps du vase; puis elle est refroidie et plongée dans un bain d'argent, d'où elle ressort entièrement blanche. Si quelque cloison s'est trouvée dérangée pendant l'opération, on la remet en place, on la resoude et on la réargente à part.

Erîsuite vient le tour des émailleurs; les ouvriers, rangés autour d'une table, ont entre les mains les différentes pièces oii les cloisons tracent déjà une esquisse en relief du dessin ; devant eux de petites soucoupes avec autant de couleurs différentes contiennent, dans trèspeu de liquide, le sable fin, légèrement agglutiné, qui forme la pâte. On le met en place avec une cuiller en cuivre, grande à peu près comme nos cuillers à sel. La couche d'émail, à peine posée, se consolide, et il ne reste plus qu'à la faire cuire.

Les fours dans lesquels s'opère la cuisson sont loin d'être des monuments comme à Sèvres, ou même de petites constructions comme chez

nos moindres potiers : dans la cour, autour de laquelle se trouvent les ateliers, on voit simplement, çà et là, de grands gobelets en grillages de fer, variant de un à six pieds de hauteur; on y place l'objet à chauffer, entouré de tous côtés de charbon de terre : sept ou huit gaillards rangés autour du brasier avivent le feu avec le plus grand sérieux du monde, à l'aide d'immenses éventails de plumes d'oie : curieux pays, où l'absence de grèves permet encore l'usage de l'éventail comme soufflet de forge! C'est dans ces fours en plein vent que l'on place le vase une première fois, pour la soudure des cloisons; une seule cuite suffit alors, mais pour l'émail il en faut trois. Après chacune d'elles, la pièce revient à l'émailleur, qui renforce les couches et comble les vides produits par les boursouflures; on n'arrive guère cependant à les faire disparaître complètement. Souvent il se produit des piqûres qui déparent les cloisonnés; elles sont dues à un dégagement de gaz causé pendant la cuisson par l'impureté de l'émail ou par un feu mal conduit. Ce travail est on ne peut plus délicat; et c'est à cause de la difficulté et de la fatigue de leur métier que

les ouvriers qui s'y consacrent sont payés plus cher que les autres, savoir deux francs de plus par mois.

Les pièces doivent refroidir lentement. Mais l'émail est encore rugueux; il n'affleure pas exactement au bord des cloisons ou le dépasse; il faut lui donner cet uni dont l'effet sera d'augmenter encore l'éclat des couleurs. Autrefois, on polissait à la main; aujourd'hui, on emploie le tour dans tous les cas où son usage est possible. Le polissage se fait avec une pierre ponce ou un grès humide. Le tour permet d'obtenir une régularité mathématique et une correction industrielle peu agréables dans un objet d'art : le travail à la main, quoique moins parfait, a un caractère plus artistique.

La dernière opération consiste dans le dorage des cloisons, qui conservent toute la crudité du cuivre rouge, encore avivée par le frottement. Cette dorure se fait simplement au feu et au mercure, à l'aide d'un mélange qui ne prend pas sur l'émail.

Il faudrait, pour donner au lecteur une idée complète de cette fabrication, pouvoir le transporter au milieu de ces établissements pitto-

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resques et simples en même temps, composés de quelques hangars autour d'une cour de dix à quinze mètres de côté. Le premier étage y sert de magasin. Les façades sur la cour sont fermées, comme dans toutes les maisons chinoises, par des treillages de bois recouverts d'un papier qui tamise un jour très-doux.

En sortant de la fabrique, le cloisonné est aussitôt emballé pour Shang-haï, ou bien il passe dans les boutiques des marchands de curiosités, stations obligées de tout visiteur à Pékin. Les mieux fournies sont dans une rue de la ville chinoise nommée ïa-sha-la ; mais il y en a aussi de fort belles disséminées dans la ville tartare. Les cloisonnés y sont placés sur des rayons au milieu d'objets d'art de toutes sortes, entassés un peu pêle-mêle, mais disposés de façon à se faire valoir mutuellement.

Quand on va les visiter, on est reçu en entrant par quelques commis en belle robe bleue qui font les honneurs et présentent l'objet qu'on leur désigne. Si on leur en demande le prix, ils taxent à dix fois sa valeur la moindre bagatelle. Mais le propriétaire ou son représentant ne tarde pas à paraître; on apporte du thé dans

de jolies tasses, on vous fait asseoir, on vous offre même une pipe, qu'il est sage de refuser, car le tabac des Chinois est loin de valoir leur excellent thé. C'est alors que se débattent les prix; si l'acheteur est expérimenté, il se garde de conclure l'affaire séance tenante et se retire; revenir trop tôt, serait montrer un empressement dont le marchand ne manquerait pas de tirer parti. Tout est généralement très-cher. Les Européens sont surtout frappés du prix qu'atteignent les jades : la plus petite tasse en jade blanc ou en feizoui (jade vert) coûte des centaines de fi ancs : les marchands trouvent à les vendre à ce prix à quelque particulier chinois qui doit offrir un cadeau à un mandarin. Nous ne faisons guère de concurrence aux Chinois pour les jades; ils n'ont pour nous aucune valeur artistique; les indigènes, au contraire, apprécient la rareté delà matière, lorsqu'elle est belle, et surtout le temps qu'on a mis à la travailler, car le jade est une pierre très-dure.

Il ne serait pas hors de propos de donner ici un aperçu des destinées probables du cloisonné en France. Les belles pièces des époques anciennes, où ce luxe était réservé aux palais im-

périaux, ou encore à ceux des très-grands mandarins, auxquels l'empereur faisait des cadeaux, ces pièces, dis-je, sont de véritables œuvres d'art; elles auront toujours aux yeux des connaisseurs une valeur très- différente des produits de l'industrie actuelle, et leur place est marquée dans les riches collections. Mais il n'en est pas de même de cette grande quantité de cloisonnés arrivant pour ainsi dire tout chauds des mains du fabricant; déjà, l'engouement qu'ils ont inspiré au début disparaît; les connaisseurs les abandonnent, et leurs prix commencent à baisser. Ce sont, en effet, desimpies objets d'ornement; seules les grandes fortunes peuvent les acquérir comme curiosités, et le dédain des vrais amateurs les fera sous peu passer de mode; il n'y aurait donc rien d'étonnant à ce qu'ils fussent bientôt meilleur marché à Paris qu'en Chine, jusqu'au jour où la fabrication du cloisonné viendrait à se transformer. Celte transformation consisterait à en vulgariser l'emploi et à l'appliquer non-seulement à la décoration proprement dite, mais à mille détails d'ameublement ou d'aménagement intérieur, dans lesquels il pourrait remplacer le bronze uni ou sculpté.

LES ÉMAUX CLOISONiNÉS- 139

Pour modifier en ce sens le cloisonné, il faudrait se rendre sur les lieux, se mettre en relation avec les fabricants, leur fournir des modèles et les amener à travailler pour des commandes venues d'Europe.

Tel est, à coup sûr, le parti qu'un jour ou l'autre quelque industriel intelligent ne manquera pas de tirer du cloisonné ; il est à craindre seulement que les Anglais ne nous devancent dans cette voie, comme ils le font presque toujours dans tout ce qui se rapporte au commerce et à l'industrie. La chose serait d'autant plus regrettable que cette branche de l'art industriel exige un goût délicat, dont ils ne sont pas doués en général.

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