I.«s jésuites disaient à l’empereur
« Nous supplions Votre Majesté de nous donner des instructions positives sur les points suivants. Les Mirés
d’Euro^ ont appris qu’on pratique en Chine des cérémonies pour honorer KHODUG-TSEti, qu’on y offre des sacrifices au ciel , et qu’on observe des rites particuliers à l’égard des ancêtres; persuadés que ces cérémonies, ces sacrifices et ces rites sont fondés en raison, ces lettrés européens, qui en ignorent le véritable sens, vous prient très -instamment de le leur faire connaître. Nous avons toujours jugé qu’on honorait Khoung-tsbd, en Chine, comme législateur; que c’était en cette seule qualité , et dans cette unique vue , qu’on pratiquait les cérémomes établies en son honneur. Nous croyons que les rites qu’on observe à l’œard des ancêtres ne sont établis que dans la vue de faire connaître l’amour qu’on a pour eux , et de consacrer le souvenir du bien qu’ils ont fait pendant leur vie. Quant aux sacrifices au ciel , nous croyons que ce n’est pas an ciel visible qu’ils sont offerts, mais au Maître su prême, auteur et conservateur du ciel et de la terre , et de tout ce qu’ils renferment. Tel est le sens que nous avons toujours donné aux cérémonies chinoises ; mais comme des étrangers ne sont pas censés pouvoir prononcer sur ce point important avec la même certituae que les Chinois eux-mêmes , nous osons supplier Votre Majesté de ne pas noos refuser les éclaircissements dont nous avons besoin. >
Il serait trop long et trop fastidieux de rapporter ici les détails de ces querelles religieuses qui s’élevèrent entre des missionnaires qui allaient prêcher la même foi à des peuples étrangers.
Ces querelles inspirèrent aux lettrés chinois et à Krang-hi lui-même des sentiments peu favorables pour la doctrine nouvelle. Comment voulez-vous, disaient- ils aux missionnaires, que nous ajoutions foi à ce que vous nous prêchez comme la vérité, lorsque vous-mêmes vous ne vous accordez pas entre vous ? Le pape , qui voulait faire acte d’autorité jusqu’à la cour de Péking, avait envové le cardinal de Poumon près de l'empereur KraNg- Hi , avec le titre de I^àt , pour soumettre les missionnaires dissidents à
CHINE
«et décisions apostoliques. Arrivé à Pékin^ en décembre 1705 . ce légat présenta a l’empereur un mémoire dans lequel on lisait : « Pour obéir aux ordres de Votre Majesté , je lui dirai que Sa Sainteté a un si grand zèle pour le sahit de son âme , qu’elle désire ardemment d’avoir une correspondance étemelle avec cette cour, et de savoir sans cesse des nouvelles de sa royale personne ; de lui faire part de toutes choses ; de la prévenir sur tout ce qui pourra lui faire plaisir. Pour cela, Sa Sainteté souhaiterait établir ici une personne d’une grande prudence, en qualité de supérieur général de tous les Européens. » Après avoir lu ce mémoire , l’empereur répondit : « Ce ne sont là que des demandes frivoles; le patriarche n’a-t-il rien autre chose à négocier ici(*)?» L’empereur, qui avait bien accueilli ces missionnaires jésuites, comme Européens savants, et qui avait toléré que d’autres missionnaires , sur les vives sollicitations des premiers, prêchassent la religion catholique en Chine , s’indigna de voir que des étrangers et l’envoyé d’un souverain spirituel étranger , vinssent dans son empire , condamner des coutumes et des cérémonies en usage depuis la plus haute antiquité, et qu’avaient suivies et pratiquées les hommes les plus honorables et les plus vertueux de cet empire. Il aurait laissé prêcher et établir le christianisme , comme on avait laissé établir les sectes de Fo et des Tao-sse , mais à la condition que la religion nouvelle, comme les précédentes , ne se permettrait jamais aucune attaque directe ou indirecte contre les pratiques morales enseignées par le premier philosophe de la nation , et pratiquées ràr la classe la plus influente et la plus éclairée de cette même nation. Aussi, en 1706, l’empereur publia un édit par lequel il interdisait aux missionnaires européens le séjour de la Chine, excepté en vertu d’une autorisation formelle, que l’on ne pouvait obtenir qu’en approuvant la doctrine du philosophe Khoong-tsbd,
(*) Lallrei édifiaBles el curiciiws , I. 40.
ainsi que les rites au sujet desquels on venait d’élever ces questions imprudentes.
L’année 1717, un mandarin chinois, qui avait voyagé , et qui connaissait le caractère entreprenant des navigateurs européens , chercha à prémunir l’empereur contre leur ambition. li lui adressa une requête où il appelait ces Européens les plus médiants et les plus turbulents de tous les hommes , et dans laquelle il observait que leurs vaisseaux , chargés de canons, les rendaient très- redoutables. Il accusait surtout les Hollandais; il reprochait ensuite aux Européens de s’être introduits dans le Japon , sous le prétexte d’y enseigner une doctrine ' nouvelle , mais, en effet, pour se ménager les inoyens d’observer ce royaume. Ils bâtissent, poursuivait -il, des églises dans toutes nos provinces ; ils y répandent de l’argent , ils s’y font des partisans parmi les basses classes, et ils lèvent ta carte du pays.
Dans le rapport adressé à l’empereur au sujet de cette requête, les mandarins , prévenus pour ta plupart contre tout culte étranger, conclurent u’il importait d’interaire l’exercice U christianisme. Les jésuites de Péking n’obtinrent à cet égard que de légers adoucissements en faveur de leurs services scientifiques. Les mandarins traitèrent les prosélytes chrétiens comme des séditieux livrés à de méprisables superstitions , et un grand nombre d’églises furent rasées ou profanées. Un autre légat (’) parut, en 1 72 1 , devant l’empereur, qui le reçut avec beaucoup d’affabilité, le pressa de faire connaître au pape toute sa satisfaction , et lui dit que désormais l’union allait régner parmi les missionnaires. Le légat paraissait enchanté; mais ceux d’entre les jésuites qui connaissaient la cour, écoutèrent avec défiance ces complimentsd’un prince naturellement enclin à la raillerie.
Eiffectivement , deux jours après, le
(*) Mezzabarba, voy. Hialoire générale de la Chine, trad. par de Mailla, 1. XI, p. 337 et suiv.
L'UNIVERS
légat reçut un ordre ; l’empereur avait écrit au bas de la Constitut^ apportée de Rome : « Cette espèce de décret ne regarde que de vils Européens; comment y déciderait-on quelque chose sur la grande doctrine des Chinois, dont ces gens d’Europe n’entendent pas même la lanrae ? Il paraît assez , par cet acte , qu’il y a beaucoup de ressemblance entre leur secte et les impiétés des bonzes et des Tao-sse, qui ont avec eux des disputes si violentes. Il faut donc défendre à ces Européens de prêcher leur loi en Chine; c’est le moyen de prévenir des événements fâcheux. »
Yoüng-tching (1723-1 735). Le lendemain de la mort de Khâng-hi , qui reçut le nom posthume (ou de la salle des ancêtres) de Ching-tsou-jin- HOANG-Ti (l’empereur souverain , humain, et saint aïeul), celui de ses ûls u’il avait désigné pour lui succéder, gé de quarante -cinq ans, s’assit sur le trône à cinq heures du matin , et donna à ses années de règne le nom de Young - tching , qui signifie paix ferme, droiture indissoluble. Il fut aussitôt reconnu de tous les princes, des grands et des mandarins qui composent les tribunaux.
Quelques-uns des premiers actes de son autorité furent des actes de sévérité; il condamna un de ses frères à rendre de grosses sommes d’argent, qu’il regardait comme ayant été mal acquises sous le r^ne de son père; et il rexila en Tartarie, où il mourut peu de temps après.
NODVELLE DISPOSITION PRESCRITE DANS L’EXÉCUTION DES JUGEMENTS CRIMINELS.
Dans la deuxième année de son règne (1725), Young-tching ajouta une nouvelle disposition à la loi ancienne, qui veut que l’empereur signe luimême toute sentence de mort. Il ordonna qu’on n’en exécuterait aucune à l’avenir sans que le procès lui eût été présenté trois fois, aGn que la
Ïilus grande maturité possible précédât 'acte de l’autorité souveraine qui implique la plus haute responsabilité morale.