ENCORE LES NOMBRES
Dieu est l'ordre suprême ; le désordre, c'est la négation de Dieu, c'est le mal.
Et comme il est l'ordre suprême, Dieu a tout classé, tout disposé en série; il a attaché un nombre à toutes choses.
Les hommes, les animaux, les plantes, les minéraux, tous les êtres de la création, sont divisés en grandes catégories subdivisées à l'infini par des chiffres de spécialité.
Chacun porte d'abord le nombre d'un astre dont il subit l'influence avec une grande partie delà terre, puis le nombre d'une partie du monde, d'une nation, d'une famille et d'une individualité.
Tous ces nombres, variés à l'infini, partent de an d'abord, comme les trois couleurs primitives partent d'un unique faisceau de lumière, comme le son surgit ternaire (tonique, tierce et quinte) d'une seule corde mise en vibration, pour se multiplier, sons et couleurs, en une quantité innombrable de variétés, à l'aide des accords, des affinités, des contrastes, des répulsions et des sympathies.
En obéissant à cette loi divine, tout homme qui veut apprendre, tout homme qui veut fonder, établir, divise nécessairement, forcément, ce qu'il étudie, ou ce qu'il veut fonder, en catégories.
Les savants classent la nature en trois règnes, puis le naturaliste classe les animaux entre eux et arrive au dernier degré de l'animalité, où vient le joindre le botaniste, qui classe les plantes et les conduit jusqu'aux dernières limites de la végétation, qui touche à la première du monde minéral, et de cette dernière limite part le géologue pour classer les minéraux; et le travail s'arrête aux yeux impuissants de l'homme, pour se continuer aux yeux de l'Éternel, car le nombre ne finit jamais.
Le microscope nous a découvert des champs immenses dont les horizons se perdent dans le défaut de puissance du verre.
Un jour peut être, quand Dieu l'aura permis et sous
l'influence d'une nouvelle étoile encore dans la brume, viendra un macroscope. Au rebours du microscope, qui nous découvre des infiniment petits, le macroscope nous découvrira les infiniment grands qui, maintenant invisibles, planent dans les immenses espaces des cieux et forment une transition sublime entre l'homme et les anges.
Outre son nombre de forme et de détail, chaque animal a un nombre dans sa voix, depuis le cri de l'insecte jusqu'au glapissement de l'épagneul, jusqu'au rugissement de lion ; chaque feuillage a un nombre dans son bruit, depuis le roseau qui siffle sur le bord d'un étang tranquille, jusqu'à la mélodie régulière et calme du peuplier, jusqu'à la voix mugissante du sapin du Nord. Le taillis a sa voix, comme la forêt a la sienne, comme l'animal et la plante ont la leur; le tonnerre a sa voix, comme la mer a la sienne, voix majestueuses l'une et l'autre, qui semblent causer ensemble pendant la tempête. Et, de toutes ces voix diverses, résultent des harmonies différentes, de magiques accords, qui lient ensemble l'homme l'animal et la plante, la terre et les cieux.
Tel nombre, comme nous l'indiquerons tout à l'heure, est lié à la destinée de tel ou tel être et joue un rôle important dans son existence, soit à sa- naissance, soit dans le cours de sa vie, soit à sa mort. Il n'y a pas d'homme qui n'ait remarqué que telle ou telle date lui est favorable ou funeste, et le plus grand génie des temps modernes, Napoléon, le pressentit à coup sûr. On retrouve les dates partout, même dans les événements les plus ordinaires
de la vie. Les nombres se divisent, se subdivisent, s'assemblent par groupes, comme la lumière, parce qu'il n'y a qu'une loi et qu'ils doivent surtout la suivre, puisqu'ils représentent l'harmonie.
Chaque homme a donc ses bons et ses mauvais nombres ; chaque homme rassemble autour de lui des groupes favoris, comme chaque artiste a ses couleurs et ses modulations favorites. Chaque grand coloriste, qu'il s'appelle Rembrandt, Rubens, Titien, Paul Véronèse, adopte une gamme de tons dont il ne sort plus ; chaque musicien, qu'il s'appelle Mozart, Beethowen ou Rossini, adopte à son tour un mode de composition, et c'est à cette gamme, à ce mode, qui devient une signature, que l'on reconnaît tel ou tel maître.
Les nombres ou les chiffres qui les représentent sont pour les hommes ce que sont les tons et les modes pour les peintres et les musiciens; ils sont incrustés dans leur existence, ils sont eux.
Un instinct secret porte les personnes sensitives à attacher tel privilège, telle vertu à tel ou tel chiffre sympathique ou redouté.
Les diseurs de bonne aventure ne font que consulter les nombres qui, attirés par l'action magnétique de leur invocation (car c'en est une), se rendent visibles et jaillissent à leurs yeux comme jaillissent les étincelles en frappant la bûche du foyer.
Chaque carte représente un nombre, et l'explication de ce nombre est donnée par la figure gravée sur la carte du Tare, qui n'est autre chose qu'une série de pantacles
LES iMYSTERES DE LÀ. MAIN. 377
dont chacun correspond à une lettre de l'alphabet sacré.
Croyez-vous que les joueurs montreraient tant de persévérance, s'ils n'avaient pas comme un pressentiment secret de l'harmonie des nombres, dont ils cherchent incessamment la clef; car, il ne faut pas s'y tromper, les vrais joueurs ne sont pas des gens légers : leurs mains, que nous avons été étudier jusque dans les cercles de Bade et de Hombourg, appartiennent à des calculateurs exagérés, poussant même le calcul jusqu'au fanatisme. Ils pressentent un ordre clans ce jeu de hasard ; ils inventent des combinaisons, des séries, des marches, qu pourraient les conduire à la découverte brute, instinctive, d'une grande vérité, si leur infaillibilité dans le calcul, qui ne doit pas être mise en défaut une minute, une seconde! n'était pas humaine, c'est-à-dire sujette à l'erreur, et surtout si leurs efforts n'avaient pas un but intéressé et personnel.
Si l'on arrive un jour à de semblables résultats, à des découvertes si singulières, ce ne sera pas par le fait, qui laisse toujours un vague quand il manque d'un point de départ réel, mais bien par le raisonnement qui, basé sur les harmonies de la nature, s'appuiera sur les nombres par nécessité et devinera leurs séries sympathiques en cherchant quelque autre découverte utile à l'humanité.
Les joueurs ne trouveront jamais, parce que ce n'est pas par le troisième monde qu'on arrive aux révélations supérieures, mais par le premier. Celui qui trouvera, et
cela arrivera un jour ou l'autre, quand le temps sera venu, celui-là ne cherchera pas la fortune basée sur la ruine d'autrui, il marchera les yeux fixés sur la lumière, et, tout en marchant, il jettera cette pâture aux appétits matériels, mais sans y attacher d'importance, et, comme l'on dit, par-dessus le marché.
Une foule de savants ont fait de l'étude des nombres l'occupation de toute leur vie; les pères de l'Église euxmêmes, par suite de leurs attractions mystiques, en ont fait l'objet de leurs méditations.
« Non-seulement, dit Cornélius Agrippa1, les plus fameux philosophes, mais même les docteurs catholiques, entre autres saint Jérôme, saint Augustin, Origène, saint Ambroise, saint Grégoire de Nazianze, saint Anasthase, saint Basile, saint Hilaire, Rabanus, Bède et plusieurs autres, assurent qu'il y a une vertu admirable et efficace cachée dans les nombres. C'est pourquoi saint Hilaire, dans ses commentaires sur les Psaumes, dit que les Septante ont mis les Psaumes en ordre par l'efficacité des nombres. »
Nous croyons devoir donner ici la signification de certains chiffres dans leur sens heureux ou funeste accepté par les savants et les kabbalistes, tout en faisant remarquer qu'il ne peut y avoir, selon nous, de généralités absolues en rien, puisque toutes les lois de la nature sont modifiées dans leur application par le tempérament de
i. Philosophie occulte, livre II, p. 215. La Haye, 1627.
chaque individualité, et que c'est de la diversité seule que résulte l'harmonie.
Nous partirons du nombre 10, où nous nous sommes arrêté. Le nombre 10, on le sait, c'est le nombre parfait.
Toutes les dizaines sont bonnes, selon saint Martin.
« Les nombres unis à la décade, dit-il, ne représentent jamais l'image de la corruption et de la difformité. 2 et 5 même, les deux qui divisent le dénaire, ne sont mauvais que lorsqu'ils sont isolés. Unis au dénaire, ils perdent leur caractère mauvais et difforme \ »
Selon saint Augustin, le nombre 11 est mauvais. La loi c'est 10 ; 11 c'est la transgression de la loi, c'est un chiffre en dehors de la loi, c'est le péché; 11 est le nombre de la révolte, 11 est composé de deux colonnes qui représentent l'antagonisme, et l'antagonisme, la lutte après la loi, c'est la révolte.
11 en kabbale représente le grand agent magique, la force occulte et aveugle lorsqu'elle n'est pas dirigée.
Agrippa le dit aussi 2.
Le douzième nombre est divin, parce qu'il sert à mesurer les corps célestes et qu'il aide au gouvernement des esprits. 12 en kabbale est le nombre de la pierre philosophale.
Le nombre 13 n'a pas, chez les kabbalistes, la signification funeste qu'on lui attribue. Saint Martin ne l'examine pas sous ce point de vue.
1. Sombres, par saint Martin, édition autographiée. Paris, 1843. i. Philosophie occulte, livre n, p. 264.
Selon Agrippa, le nombre 13 marque le mystère de l'apparition de Jésus-Christ aux nations; car le treizième jour après sa naissance, elle fut déclarée par l'étoile miraculeuse qui conduisit les Mages *.
13, dans le Taro, représente la Mort qui fauche des ossements, tandis que des mains vivantes sortent de la terre : c'est la renaissance ou l'immortalité.
13 est le nombre des évocations magiques.
«Le nombre 14 représente la figure de Jésus-Christ, qui fut immolé pour nous la quatorzième lune du premier mois, et, à pareil jour, les enfants d'Israël eurent ordre de célébrer la phase à la gloire du Seigneur, c'est-à-dire la reconnaissance du passage de la mer Rouge2. »
llx en kabbale est regardé comme le nombre des transmutations et des métamorphoses.
IZj, comme septénaire, est en outre regardé comme très-heureux par les kabbalistes.
15 est le symbole des ascensions spirituelles; le quinzième jour du septième mois était en vénération et sanctifié.
Le 15, pour les kabbalistes, représente le génie du mal.
16, composé d'un carré parfait et renfermant le dixième, est appelé nombre heureux par les pythagoriciens.
Les théologiens disent que les nombres 18 et 20, contrairement à l'avis de saint Martin, sont malheureux, car