ALEXANDRE DUMAS
C'est naturellement par Alexandre Dumas que nous devions commencer, d'abord parce que sa bonne amitié pour nous nous enhardissait à lui demander un acte de complaisance qu'il ne refuse guère, ou plutôt un service qu'il refuse encore moins, et aussi parce qu'il était de notre devoir de mettre en tête de nos portraits celui de l'homme le plus extraordinaire, le plus singulier, le plus étrange de notre époque; de l'homme qui, en se jouant, et en quelque sorte le rire sur les lèvres, a, pendant plus de trente années, attiré sur lui l'attention du monde entier, qui ne se fatigue pas encore; de l'homme enfin dont l'imagination verveuse, splendide, étincelante, intarissable, a fait l'auteur , le poëte le plus attractif, le plus brillant, le plus miroitant que l'on puisse rêver. Il nous fallait parler tout d'abord de ce grand charmeur, attachant, par ses récits, comme un conteur arabe, et plein de mouvement et d'entrain comme un enfant de Paris; de cette individualité étrange qui, un beau jour, surgit comme une apparition lumineuse ; et, sans préambule, sape, renverse le vieil édifice classique, et, à quelque temps de là, sait se dépêtrer des décombres du palais du romantisme élevé par elle à la légère, comme le palais de Monte-Christo.
Jupiter, le Soleil, Mercure, Mars, la Lune et Vénus, se montrent, dans la main de Dumas, à un degré presque égal ; et c'est ce qui fait que leur influence individuelle
très-véhémente, et ne trouvant nulle part d'influence secondaire, donne tout ce qu'elle peut donner sans inconvénient, puisqu'elle rencontre partout une force capable de l'absorber ou de la refléter sans péril de désorganisation.
Ainsi une balle de paume vole vigoureusement chassée d'une raquette bien tendue à l'autre.
Sa planète dominante est Jupiter; la Lune arrive immédiatement après. C'est Jupiter qui lui donne le teint frais et le corps presque blanc, très-blanc même, eu égard à son origine. Sa gaieté, son amour des réunions, sa gastronomie éclairée, sa science culinaire, sa réussite immense, sa popularité, viennent de Jupiter. Ses bons mots, brillants et profonds à la fois, lui sont inspirés par Jupiter et Mercure. La Lune lui donne sa grande taille, un commencement d'obésité, et ses lèvres avancées en moue auxquelles Vénus (très -puissante aussi chez lui) ajoute l'épaisseur charnue et un charme particulier de bonté et de bonne humeur. Mars lui donne l'ampleur des muscles et la largeur de la poitrine, mais ne peut rien sur son teint influencé par Jupiter, et en second lieu par Vénus et la Lune. Le Soleil rend ses formes belles; il reçoit de Mercure une allure libre et dégagée; Mercure fait aussi briller ses yeux, et leur donne leur vivacité perçante.
Jupiter le rend heureux dans ses entreprises et lui accorde les décorations, les honneurs et la faveur des grands et des riches que le Soleil attire aussi sur lui. Jupiter excuse et rend aimables, singuliers, attrayants
par leur étrangeté, les caprices que lui inspire la Lune. Ses entreprises singulières, ses coups de tête, ses excentricités, auxquels il cède sans cesse, semblent toujours devoir lui nuire; mais l'influence de Jupiter survient et fait ressortir un avantage de cela même qui semblait menaçant. C'est toujours le nuage chargé de grêle qui se résout en pluie bienfaisante. Quoi qu'il fasse, Dumas est toujours soutenu par sa planète heureuse et puissante.
Dumas plaît surtout parce qu'au rayonnement fascinateur de Jupiter se joint en lui la bienveillance de Vénus. Il est franchement bon, et la bonté intelligente resplendit à l'égal de la gloire.
On se fatigue de voir le génie sublime; on se croit plus à sa portée quand il se montre mêlé d'enfantillage : on se sent alors porté à l'aimer.
Jupiter, quand il donne bien, donne tout, qualités et défauts, et, par conséquent, l'orgueil, qui est un péché sans doute, mais qui, chez certains artistes, engendre les qualités principales.
L'orgueil de Dumas est immense; mais qui pourrait l'en blâmer? Cet orgueil, naïf, comparé à la modestie hypocrite, n'est-il pas de l'humilité ?
Nous ne pousserons pas plus loin l'étude des signatures planétaires, puisqu'elle se trouve constamment complétée par les explications des monts de la main, et que la chiromancie est notre point de départ principal.
Résumons-nous en disant que si les planètes influencent Dumas à un degré presque égal selon la chiromancie, la phrénologie trouve en lui des résultats pareils.
La tête de Dumas est presque ronde, c'est-à-dire sans bosses ni sinuosités.
Examen des lignes dans les mains de Dumas.
Les mains de Dumas sont étranges et semblent n'avoir pas leurs pareilles.
Larges, fortes et fines à la fois, elles sont partagées l'une et l'autre par une ligne de chance chargée, comme un arbre, de racines et de rameaux; sa ligne de cœur aussi, riche de branches, tient toute la main gauche et envoie un puissant rameau vers Jupiter, où elle vient en quelque sorte se joindre à l'anneau de Salomon, qui roule des épis autour de l'index. C'est le signe certain d'une aptitude supérieure aux sciences occultes et au mysticisme, s'il voulait s'y adonner. Sa ligne de tête, très-longue', creuse un large sillon dans sa main et va se perdre sur le mont de la Lune, siège de l'imagination. Jupiter, le mont de l'ambition, devient ici, par son importance, le mont de l'orgueil, et il enveloppe et absorbe dans son développement le mont de Saturne; là serait tout le bonheur et toute la fatalité de sa vie, si deux autres puissances ne venaient balancer et dominer l'orgueil : ces
1. Cette ligne de tète, par sa longueur, annoncerait amour de l'argent; mais comme elle descend brusquement vers la Lune, elle signifie besoin d'argent pour satisfaire les caprices de son imagination, ou amour de l'argent subordonné aux caprices. Et de là : prodigalité.
Dumas donnera plutôt cinq cents francs en bons sur ses libraires que cinquante francs d'argent comptant, à moins qu'on ne s'adresse à son cœur, qu'on ne le touche réellement, alors, subjugué par l'influence de Vénus, il donnera tout, argent comptant et billets.
puissances sont l'amour et l'imagination ; l'imagination, surtout dans la main gauche, tient presque la moitié de la main, et envahirait tout le bas de la paume sans le mont de Vénus qui vient à sa rencontre; et ces organes monstrueux se heurtent, se pressent, comme deux géants qui se poussent et restent immobiles serrés l'un contre l'autre, parce que les forces sont égales. Orgueil, imagination, amour, là sont les sources de la sève et de la verve de Dumas. Sa ligne de vie suit l'immense contour du mont de Vénus, trace un glorieux sillon, signe d'une existence interminable, vient, au bas du triangle1, s'unir à la saturnienne, et retourne, en suivant la rascette, jusqu'au revers de la main.
En quittant la ligne de vie avec laquelle elle est confondue d'abord, la saturnienne jette une branche vers Mercure, qui serait monstrueux isolé sur une autre main, et lui donne à la fois l'éloquence, l'adresse jusqu'à la ruse, tout ce qui doit amener les occasions de fortune. Dans la main gauche, la ligne du Soleil prend sur le mont la forme imparfaite d'un caducée ; un peu mieux formée, elle donnerait la haute célébrité, la capacité sans égale dans les sciences sérieuses, la chimie, les mathématiques, l'histoire; elle en est restée au roman. Et, dans la main droite, cette même ligne, partant de la ligne de chance, promet à la fois la gloire et la faveur des grands. Arrivée au mont du Soleil, déjà pressée par le mont de Mercure, elle éclate et s'élève en flamboyant ; il
i, 3Iain droite,
saura tout, il brillera en tout, il essaiera de tout ce qui est science et art; une seule branche ne lui suffirait pas. Et où écoulerait-il les effluves de cette imagination surabondante qui envoie sans cesse à la célébrité de nouveaux aliments, comme le feu central envoie des torrents de feu au Vésuve? Et, aussi, voyez comme tout favorise cette imagination : la ligne de tête, nous l'avons vu, vient rapidement s'y précipiter, et la ligne de cœur s'y rattache par le sillon qui la traverse en montant de la Lune à Mercure; et ce n'est pas tout, elle, est encore favorisée, nourrie par ses doigts pointus et lisses qui lui apportent des inspirations qu'il puise, qu'il absorbe partout, au dehors, dans le ciel, dans l'air ambiant, dans la nature, dans le cerveau des autres, dont il ravit les idées par la puissance électrique du fluide qui rayonne et absorbe tour à tour. 11 brille, il étonne, il séduit, et il éteint tout ce qui se trouve dans son voisinage, à moins qu'il ne se trouve avec les puissants et les forts, dont la résistance, en redoublant ses forces, fait jaillir de nouvelles étincelles, comme les éclairs jaillissent de l'épée lorsqu'elle frappe le fer.
Attendez, ce n'est pas tout encore.
Comme il faut que l'imagination domine toujours, son pouce est court et nourrit sans cesse la folle du logis de ses incertitudes, de ses extases, de ses désespoirs, de ses élans de joie merveilleux ; il en agit avec elle comme un amant habile qui sait conserver une maîtresse en l'occupant, en l'intéressant sans cesse par les bizarreries du caprice.
Ses doigts sont aussi longs que sa paume ; c'est à la fois la synthèse et l'analyse. En examinant le pouce, la logique l'emporte sur la volonté.
.Mais que peut la logique sur une pareille imagination?
Le nœud philosophique est bien aussi marqué sans doute: mais le nœud philosophique lai donnera le goût de l'indépendance, et non pas le doute. Quant à la causalité qu'il apporte aussi d'ordinaire, elle sera dévorée par L'iropressionnabilité, Chez Dumas, la réflexion est une spontanéité, et il trouverait toujours vite et juste à coup sur. mais au moment où l'esprit interroge et où la logique va répondre, l'imagination a déjà parlé; et Dumas reste persuadé que c'est la raison qui lui a répondu. De là tant d'actions bizarres. Ce qu'il aura rêvé, il croira l'avoir fait : il le jurera s'il le faut, et il sera de bonne foi. ht il est heureux qu'il en soit ainsi pour le plaisir de ses lecteurs, qu'il attache, qu'il amuse, et auxquels il comnfanique ce bon rire si franc, si gai, si vrai, qui fait frémir ses lèvres pendant qu'il écrit, et qu'il va chercher dans son cœur, dans son inépuisable bienveillance! La ligne qui traverse la troisième phalange du doigt auriculaire et monte jusqu'à la seconde, annonce son éloquence et son habileté à tirer d'un sujet quelconque un parti merveilleux. C'est aussi, si l'on veut, une facilité de description.
L'amitié, l'amour, obtiendront tout de Dumas; mais il ne faut rien exiger de lui, car le mont de Mars est immense dans ses deux mains, et dans la droite, nous l'avons dit, fait déborder la paume au-dessous de la ligne
de cœur. Et le mont de Mars, maté par sa bienveillance, tout en lui donnant une résignation à toute épreuve caractérisée par les quatre mots de sa devise, Deus dédit, Deus dabit (Dieu a donné, Dieu donnera), lui inspire aussi une force de résistance invincible contre tout ce qui n'est pas dans ses goûts ou ses convictions.
C'est Mars qui donne le mouvement, Faction, l'énergie à ses œuvres; c'est lui qui fait qu'elles entraînent, qu'elles fascinent ; c'est lui qui lui donne cet enthousiasme dont Mercure vient parer son éloquence. Mars, chez Dumas, donne de la sève à son imagination, à son amour, à son ambition.
Dumas, sans mont de Mars aurait été un homme remarquable, brillant, heureux; Mars en a fait un génie.
Le nœud d'ordre est absent; et un observateur trouverait peut-être à sa place une dépression légère ; mais Tordre, avec un mont de la Lune aussi puissant et des doigts pointus, serait un obstacle à l'harmonie de son organisation. Sa paume n'est ni trop dure, ni trop molle; elle est, comme l'a dit le docteur Carus, semblable à une forte terre remuée par la bêche. Trop d'activité physique nuirait à son activité morale, et diminuerait de beaucoup sa susceptibilité sensitive. La nature, qui voulait en faire un type parfait dans son genre, n'a pas permis qu'il en fût ainsi.
Aussi Dumas est-il devenu un des hommes les plus singulièrement remarquables de notre époque, s'il n'en est