‹ Chiromancie nouvelleChapitre 191 sur 200 · FREDERICK LEMAITRE · texte numérisé non relu

FREDERICK LEMAITRE

Les planètes les plus favorables au talent de l'artiste dramatique sont, à coup sûr, Mercure, Vénus et Mars.

Mercure, c'est l'adresse, l'intelligence, la conception rapide, l'intuition, l'esprit, et l'esprit de saillie, la physionomie expressive; c'est aussi le geste facile et la souplesse.

Vénus, c'est la tendresse, la grâce, l'élan sympathique; c'est ce qu'on appelle l'âme ! C'est souvent aussi le comique mordant, la moquerie fine, le débit gai, l'imitation.

Mars, c'est l'audace, l'entrain, l'énergie, le mouvement, l'enthousiasme ; c'est ce qui, dans la langue triviale des coulisses, s'appelle du chien!

Saturne, triste, donne aux comédiens le détail, la recherche, les intentions calculées, les effets préparés à l'avance. Les comiques sont parfois sous l'influence de Vénus, mais le plus souvent sous celle de Saturne. Les comiques les plus forts sont sous l'influence de Saturne et de Mercure.

La Lune donne l'irritabilité qui, au théâtre, devient, selon les occasions, ou sensibilité nerveuse, ou caprice; ce que les Anglais appellent humour.

Jupiter donne la confiance en soi, l'expansion, la gaieté, la rondeur.

Le Soleil donne l'effet juste, la vérité.

Frederick Lemaître est sous l'influence immédiate de

Jupiter, de Mercure, de Mars et du Soleil; il ressent plus secondairement celles de la Lune et deYénus, sous le côté matériel.

Jupiter lui donne le goût de la bonne chère, de la dépense; c'est de Jupiter qu'il tient sa taille élégante, la couleur de ses yeux, les fossettes de son menton, son nez droit, son teint, qui serait blanc et frais s'il n'était rougi par les influences de Mars, dont il a reçu la poitrine large, les épaules fortes et l'allure décidée. Mercure lui donne la souplesse, l'agilité, l'élégance des formes.

Le Soleil donne ou donnait aux traits peut-être irréguliers de sa figure un bel aspect à distance.

Quant aux qualités morales dues à l'influence de ses planètes, le lecteur pourra en faire lui-même l'application en s'aidant de ce que nous venons de dire à ce sujet.

M. Frederick Lemaître est évidemment un des plus grands artistes de notre époque. 11 ne relève que de lui, ce qui est déjà un immense mérite. 11 est arrivé comme novateur; aussi n'a-t-il pas été accepté par tous. Pour les uns, il est capricieux, irrégulier, fantasque; pour d'autres, il est trivial. 11 est tout cela quand la situation l'exige. En résumé, celui-ci lui refuse une qualité, celuilà une autre ; mais personne ne conteste son talent immense. C'est l'homme de Shakspeare. 11 eût compris et créé avec une égale supériorité : Roméo, le Roi Léar, Richard III, Falstaff ou Caliban.

C'est un créateur, un novateur sans aucun doute.

Mais alors ses doigts sont pointus?

Ses doigts sont carrés; aussi il aime et il cherche le

vrai, la nature ; son penchant l'entraîne d'abord vers le convenu, le classique, mais à la condition que le classique et le convenu seront basés sur la vérité, ce qui n'arrive pas toujours.

Et voyez comme il étudie avec conscience, comme il cherche, comme il trouve à chaque création des intentions ignorées, même de l'auteur, et cela non pas en marchant pas à pas sur les traces incrustées par la tradition, mais en obéissant aux appels de son intelligence et de sa raison; et si la situation l'entraîne dans le désordre, dans l'enthousiasme, dans la colère aveugle, trépignante, désordonnée, accompagnée de cris furieux, il peut aller jusqu'à la véhémence extrême, énergique, trop énergique peut-être au gré de certaines organisations débiles et froides; mais il reste toujours dans sa gamme ardente et n'en blesse jamais l'harmonie.

11 n'y a qu'une nature pour les peintres, mais il y a cent manières de l'interpréter.

Chacun l'enrichit de son sentiment, chacun la voit avec ses yeux soit de coloriste, soit d'harmoniste, soit en froid, soit en chaud, soit en la rendant par les masses, soit en la cherchant dans les détails.

Raphaël, Titien, Rubens, Rembrandt ou Salvator Rosa sont tous esclaves de la nature. Ils ont chacun leur manière de voir, parce qu'il ne peut pas y avoir de règle absolue, de tradition dans les arts.

Frederick est un grand coloriste. Il est studieux, sincère.

xMais la vérité qu'il cherche, comment l'aperçoit-il ?

Ses doigts sont lisses, donc il ne commente pas, ne calcule pas; il éprouve, il deviue, il pressent, il juge par impression, et en cela rien ne le gêne, pas même l'ordre et le calcul. L'impression lui arrive comme l'éclair, déjà commentée, déjà réfléchie. Tout part en même temps, comme la capsule et la poudre qu'elle enflamme.

Le dessin de ses doigts très -lisses indique une sensibilité exquise; on dirait un contour tracé par Raphaël.

Bien des mains paraissent semblables de forme au premier coup d'œii, seulement les unes dorment et les autres parlent. Où la différence gît-elle? dans un je ne sais quoi indéfinissable par le fait, mais qui s'éprouve, et que l'élégance ou la lourdeur de la forme, et, par suite, du geste, viennent toujours expliquer.

11 y aurait un gros volume à faire sur l'intelligence du geste, qui vient du cerveau et non pas du Conservatoire. Ce bazar de la tradition, en dotant les imbéciles de poses et de ronds de bras prétentieux, semble prendre à cœur d'afficher leur sottise. îl les rend insupportables là où ils ne seraient que bêtes , et, par cela même, quelquefois intéressants s'ils l'étaient en toute naïveté.

Le geste de Frederick Lemaître est souvent gracieux, toujours juste; il dit ce qu'il doit dire, et rien de plus.

Sa main est belle, parce que ses tendances sensuelles ou voluptueuses élargissent élégamment ses doigts à leur base. Le goût des plaisirs matériels rayonne, et embellit la régularité. La première phalange du pouce, courte, ajoute encore à son impressionnabilité en le livrant à des alternatives de joie, de découragement et d'abattement

profond , à des colères suivies d'atonie et de désespoir.

Par les mêmes motifs, l'inspiration jaillit aussi du manque du parti-pris et lui fait souvent changer, selon l'intuition magnétique qui lui arrive du public, un effet arrêté à l'avance.

Tout vient, d'ailleurs, favoriser son sensitivisme.

Ses doigts, plutôt courts que longs, lui permettent de saisir l'ensemble d'un rôle sans être distrait par les détails.

Favorisée par une nature aussi nerveuse, une croix mystique tracée dans ses mains vient jeter sur lui une impression mystérieuse accompagnée, dans les temps nébuleux ou tristes, d'une vague terreur.

L'index, pointu, en le portant à la contemplation religieuse, augmente encore cette disposition qui doit quelquefois aller jusqu'à la superstition. D'un autre côté, l'ambition, indiquée par le développement du mont de Jupiter, le soutient, le pousse et l'aiguillonne.

L'amour physique, très-développé sur le mont du pouce et matérialisé par les raies qui le couvrent et par le peu d'étendue de la ligne de cœur, lui donne une sève brutale qui explique sa fougue et ses brusques élans.

Mercure, très-développé, lui donne à la fois la perspicacité et la science dans l'art en se portant avec force du côté d'Apollon.

Mercure lui donne toutes ses qualités à un degré suprême, et nous avons vu tout à l'heure quelles sont les qualités dramatiques que Mercure inspire.

La ligne de tête, longue, puissante, vivifiée par de

LES MYSTÈRES DE LA MAIN. 5Go

nombreux rameaux, éveille en lui des appétits de gain ; mais son inclinaison vers la Lune, et, d'un autre côté, la ligne du Soleil, qui part du mont de Vénus (amour), viennent expliquer une fois encore que son talent émane de vives passions utilisées par l'intelligence et le caprice.

Dans la main droite, sa ligne de chance, nulle dans le principe, part de la croix mystique qui se réunit à la ligne du Soleil ; elle annonce des commencements pénibles jusqu'au moment où sa sensibilité nerveuse devait se révéler.

Cette ligne, dans la main gauche, part du mont de la Lune, c'est-à-dire du caprice; et, en effet, c'est le caprice qui donne à son jeu ces bizarreries, ces excentricités, ces goûts étranges auxquels Mars, par sa véhémence, son entrain, ses hardiesses, vient ajouter un attrait nouveau. C'est parla réunion de ces inspirations planétaires, chez lui éminemment puissantes, et qu'il sait faire rayonner ensemble ou tour à tour, qu'il intéresse, éveille, étonne, captive le spectateur.

Et ces qualités nerveuses et pétulantes se font valoir l'une par l'autre, parce que, chez ce grand artiste, elles sont réglées par les illuminations du Soleil, c'est-à-dire par l'intelligence suprême en quête de la vérité.

Nous l'avons déjà vu, cette recherche conduit au génie.

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