LE BANDAGE HERNIAIRE DE DEVISE
Le bandage herniaire de Devise. (1)
C’était en 1894. Mr Lelaurain, archéologue, était occupé dans un cimetière franc situé à Devise, sur les bords de l’Aumignon, à proximité de la voie romaine qui va d’Amiens à Vermund, St-Quentin et Bava)'. Pendant ses recherches, il rencontra un sarcophage en pierre tendre, plus étroit aux pieds, orienté de tête au soleil levant, les pieds vers le soleil couchant. Le couvercle était plat et sans ornements. Le sarcophage mesurait deux mètres de long, quatre-vingt centimètres de large à la tête, trente-cinq centimètres aux pieds, sa hauteur, couvercle compris, était de quatre-vingt-cinq
Devise. Canton de Ham, Arrondissement de Péronne, Département de la Somme, France.
centimètres. Le squelette était dans le cercueil, mais réduit en poussière à part le bassin, les fémurs et une partie des tibias. Les squelettes inhumés, à même, dans la terre sont mieux conservés que ceux enfermés dans des sarcophages. A la place correspondante au cou, on voyait sur le plancher du cercueil un collier en grains de verroterie et d’ambre rouge. Autour des débris de la tète se trouvaient des boucles d’oreille en bronze, au-dessous des clavicules, on voyait des débris de fibules en même métal. Ces ornements ne laissaient aucun doute sur le sexe de la personne enfouie. C’était bien une femme. Sur le bassin du côté droit était appliqué un bandage herniaire, sa plaque correspondait à l’aine droite.
Ce bandage est en fer. Sa plaque mesure sept centimètres de long sur cinq centimètres de large, ses bords sont effrités par les siècles, elle se continue avec le ressort qui forme un arc de cercle dont la longueur mesure quarante deux centimètres. Le bout opposé à la plaque n’est pas complet, une petite partie en a disparu, il est brisé, mais sur une étendue moins considérable qu’elle ne l’est dans le bandage de Marche-
le-Pot. Dans sa plus grande largeur l’ouverture de l’arc du bandage mesure seize centimètres, elle peut s’agrandir par l’élasticité du métal, mais d’une faible quantité. Le diamètre antéro postérieur mesure vingt centimètres. La hauteur de l’arc est d’environ deux centimètres, son épaisseur d’un centimètre à peu près ; à quatre travers de doigt de la plaque, le ressort présente un renflement, c’est qu’au moment où l’air a pénétré dans le tombeau, le bandage s’est brisé, c’est la solide réparation faite aussitôt par Mr Lelaurain qui a provoqué cet épaississement.
Sur la partie gauche du bassin, au-dessous du coude, on voyait une boucle en bronze, dite à griffe, attachée à une courroie de cuir, celle-ci se terminait du côté opposé par un anneau de bronze de dix-huit millimètres de diamètre. La boucle, le cuir et l’anneau mesuraient ensemble quinze centimètres de longueur. La boucle seule mesurait trois centimètres et demi de longueur sur quatre et demi de largeur. Le cuir mesurait onze centimètres de long, deux centimètres et demi de large près de la boucle, un centimètre et demi près de l’anneau, sur l’anneau un demi centimètre.
Dans sa moitié la plus rapprochée de la boucle, la courroie présente sur sa face externe trois ferrets en fer rapprochés l’un de l’autre, deux sur le même plan antérieur, l’autre en arrière sur la ligne médiane. Tous trois étaient munis d’un tenon troué, traversant le cuir d’outre en outre et fixés dans cette position par une goupille en fer. Ces trois ferrets tenaient encore au cuir au moment où la tombe fut ouverte, mais ils se sont détachés au contact de l’air et ont été recollés exactement dans leur position primitive.
Deux centimètres au-delà de la pointe du dernier ferret, on voit une petite boucle à griffe mesurant onze millimètres dans son diamètre antéro-postérieur et quinze dans son diamètre trans verse. La griffe a son extrémité libre tournée du même côté que celle de la grande boucle, elle est fine et droite.
La grande boucle présente une ouverture dont le diamètre transversal mesure deux centimètres et demi et le diamètre antéro-postérieur onze millimètres. Autour de cette ouverture s’étend la paroi de bronze de la boucle sur une hauteur de plus d’un centimètre. Elle est crénelée
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de haut en bas et quelques-unes de ces crénelures sont en relief assez marqués sur la surface de la plaque. La griffe de cette boucle est puissante, elle mesure dans la plus grande largeur de sa base vingt-trois millimètres. Elle s’attachait par cette base à la boucle, trois petites ouvertures situées l’une en arrière, les deux autres latérales, montrent bien ses points d’attache. Les clous qui la fixaient ont disparu.
La base de la griffe, comme la griffe ellemême, mesurent vingt millimètres de hauteur chacune, à sa base la griffe mesure dix millimètres de large, à son sommet seulement cinq millimètres.
Cette boucle présente une certaine élégance.
La conservation de cette courroie est assez singulière, dit Mr Lelaurain, mais ce n’est pas la première fois qu’il trouve dans des sarcophages de pierre des morceaux de cuir bien conservés, alors que les os se détruisent et que le fer se ronge plus qu’ils ne le font ailleurs. Cette conservation du cuir a toujours été constatée par Mr Lelaurain dans des sarcophages de pierre, jamais quand le corps a été déposé à même dans le sol. Comme Mr Lelaurain, mon honorable
Collègue à l’Académie Royale de Médecine, Mr Van Bastelaere, a constaté que le cuir ne se conserve pas dans la terre, on ne le retrouve qu’en débris.
Il existait encore dans le tombeau, une seconde courroie très mince, de la largeur de la petite boucle, mais on n’a pu sauver ce mince débris, que le contact de l’air a réduit en poussière. Au point correspondant à la main gauche, on vit une bague en bronze portant une sorte de monogramme et une pince épilatoire d’une construction fort primitive, enfin entre les deux genoux une Olla ou bouteille à parfums. Près du genou gauche du squelette se trouvait un vase en terre noire et près de la main droite un couteau.
Rien ne manquait donc au mobilier habituel des sarcophages francs. Le cercueil dont nous parlons était vide de terre, il ne renfermait qu’un amas de poussière où l’on retrouvait encore les fragments des os les plus volumineux du squelette, tels que ceux de la tête, des fémurs, du bassin.
On avait cru, d’après la forme du sarcophage, plus étroit aux pieds qu’à la tête, qu’il
était postérieur au VIe siècle. Mr Lelaurain fait remarquer que cette forme de cercueil est la plus ancienne qu’on rencontre chez les Francs. Dès leur apparition dans les Gaules, vers 450, ils employaient déjà ce genre de sarcophages en pierre tendre.
Le cimetière franc de Devise, fouillé en Décembre 1894 par Mr Lelaurain, renfermait environ 400 tombes. Elles datent du commencement du Ve siècle pour finir aux Carlovingiens.
Il estime que celle qui renfermait le bandage herniaire remonte vers le milieu du VIe siècle. J’ai soumis la question au savant Directeur du Musée de S^Germain, Mr Salomon Reinach, qui a bien voulu me répondre qu’il fixait la date cherchée de 450 à 600 ans après J. C. Mais il la croit très rapprochée de l’an 450.
Le bandage herniaire de Devise se trouve aujourd’hui dans les collections de l’Université de Gand, section de chirurgie antique.
Le bandage herniaire franc trouvé à Euville et si bien étudié par M. Maxe Werly, et les deux bandages trouvés par M. Lelaurain, à< si peu de distance l’un de l’autre, dix kilomètres, dans le département de la Somme, ne sont pas les seuls qui aient été rencontrés.
Dans son article intitulé : « Etudes sur quelques antiquités trouvées en Picardie » et publiées dans la Revue archéologique de France , t. 7, 1886. M. Danicourt ancien maire de Péronne écrit :
« qu’il y a plusieurs années M. le Dr Colson,
» archéologue et habile médecin, nous avait dit » qu’on avait trouvé un bandage herniaire il y a » plusieurs années aux environs de Noyon, il » remontait à la basse époque Gallo-Romaine,
» mais que rien de la trouvaille n’avait été con- » servé. »
« D’autre part, en voyant le bandage de Mar-
» che-le-Pot, un fouilleur d’Amiens M. Darly, » nous affirma avoir deux fois rencontré pareil » ressort de fer dans le cimetière mérovingien » de Fluy (Somme), sans y avoir attaché d’im- » portance ni essayé d’en faire l’attribution. »
Six bandages herniaires ont donc été rencontrés dans le nord de la France ; quatre dans le département de la Somme: l’un à Marche-le- Pot, l’autre à Devise par les soins de M. Lelaurain, deux ont été mis au jour par M. Darly, dans le cimetière Mérovingien de Fluy, un cinquième a été trouvé à Noyon et signalé par M. le Dr Colson. Les deux bandages de Fluy et celui de Noyon n’ont pas été conservés. Enfin un sixième bandage herniaire bien complet cette fois, a été trouvé à Euville à 55 lieues de Péronne et décrit par M. Maxe Werly.
Quatre bandages ont donc été trouvés dans le département de la Somme, un a été trouvé à Noyon dans le département de l’Oise, très près de la frontière du département de la Somme, à peu de distance de Devise et de Marche-le-Pot. Euville seul est à une assez grande distance des localités citées précédemment, à 55 lieues environ. Ce sont les seuls bandages herniaires connus
jusqu’à présent. On ne les a rencontrés que dans le nord de la France.
M. Bequet, président de la Société Archéologique de Namur, a bien voulu m’écrire, que dans cette province où les Francs ont laissé tant de souvenirs, il n’a rencontré aucune trace de bandage herniaire dans les milliers de sépultures franques ou antiques qu’il a explorées. M. Bequet est, sur cette question, un des plus éminents archéologues que l’on puisse consulter. Dans aucun des Musées que j’ai visité je n’ai rencontré de bandages herniaires métalliques.
Jusqu’à présent les bandages herniaires des Ve, VIe et VIF siècles n’ont été rencontrés que dans le nord de la France. L’Allemagne n’en possède pas. J’ai écrit à ce sujet à M. Lindensmith, le savant directeur du Musée Romano- Germain de Mayence, qui a bien voulu me dire : « j’ai écrit à plusieurs de mes amis au sujet de » ces bandages. Tous m’ont répondu qu’à leur » connaissance rien de semblable n’avait été » trouvé en Allemagne ; le Musée de Mayence » n’en possède aucun exemplaire. »
M. Charles Read, le très distingué directeur du British Muséum de Londres, a bien voulu
m’écrire : « Je regrette que nous n’ayons pas » dans le Musée un seul bandage herniaire anté- » rieur au XIIIe siècle. Ils ne se trouvent pas » dans les tombeaux de l’époque Anglo- » Saxonne. »
Mr Sophus Müller, le savant Directeur du Musée de Copenhague m’écrit : « Je m’empresse » de vous faire savoir que le Musée National de » Copenhague ne possède pas de bandages » herniaires au-delà du XIIIe siècle. »
Il résulte de cette étude que le bandage herniaire métallique imaginé au XIVe siècle par le professeur Gordon, de l’Université de Montpellier, n’est qu’une réédition du bandage que portaient les Francs au Ve, VIe et VIIe siècle.
Le port de ce bandage ne fut pas général dans la race franque, nous ne trouvons cet usage que dans le nord de la France, nulle part ailleurs il n’est signalé.