CII.APITRE VI
Qu’il n’éuil point m doute qu'il n'Jimll Dieu, et qu'ou apprriid à le coniiatlre en coniid^anl toute* les rboart crMet.
■Seigneur, je vous aime , et ce n'est point avec doute, mais avec certitude que je sais que je vous aime ; vous avez frap|ié mon cœur par vuire parole, et aussitôt je vous ai aimé, le ciel et la terre cl tout ce qu'ils contiennent me disent aussi de toutes |iarls que je suis obligé de vous aimer, et ils ne ce.s.senl pas de le dire à tous 1rs hommes, afin qu'ils soient inexcusables s'ils y manquent. Mais il faut que vous fassiez beaucoup davantage, pour avoir pitié de celui dont il vous plail d'avoir pitié, et |iour faire miséricorde â celui auquel il vous plaît de faire miséricorde; Car autrement le ciel et la terre parlent en vain et publient inutilement vus louanges, puis<|u'Us ne parlent qu'â des sourds.
Or, qu'c.sl-ce que j'aime lorsque je vous aime? Ce n'esl ni tout ce que les lieux enferment de beau , ni tout ce que les temps nous présentent d'agréable ; ce n'est ni cet éclat de la lumière qui donne tant de plaisir à nos yeux, ni la douce harniiinic de la imisique, ni l'odeur des Heurs et des parfums, ni la manne, ni le miel, ni tout ce qui peut plaire dans les voluptés de la chair.
Ce ii'est rieii de tout cela que j'aime quand j'aime mon Dieu, et j'aime néanmoins une lumière. une haniiiiiiic, une odeur, une viande délicieuse, et ime volupté ijuand j'aime mou Dieu ; mais cette lumière , cette liamiuiiie, cette (Kleiir, cette viande et cette volupté ne se trouvent ipie dans le fond de mon cœur, dans cette IKirtic de mui-mênic qui est toute intérieure et toute invisible, ot'i mon âme voit briller au-dessus d'elle une lumière que le lieu ne renferme point , où elle entend une harmonie que le temps ne mesure point , où elle sent une odeur que le vent ne di.ssipe point , wâ elle goûte une viande qui en nourrissant ne diminue point, et enfin oïl elle s'unit à un objet iiifiiiiiiieiit aimable dont la jouissance ne dégoûte point.
Voilà ce i|iie j'aiiiie quand j'aime mon Dieu.
' Fl ipi'esl-cr ()ue cela? Je l'ai demandé â la terre , et elle m'a répondu :aCcn'e.sl |ias moi;»et loiil rr qii'rlle ciml ieiil m'a fait iiossi la même réponse, Je l'ai drinaiidé à la mer, aux abimos, aux puis-
IS4 CONFESSIONS DE SALNT
aoDi et k tout iet tDinitux qui te prominent dant l'eau , et ilt m'ont répondu ; • Nout ne tommet pat votre Dieu , cherchez-le au-dettot de nout. • Je l'ai demandé à l'air que nout retpiroot , et il m'a répondu, antti bien que tout tet oiteaui ; « Anatiméne t'ett trompé , car nout ne tommet pat Dieu. > Je l'ai demandé au ciel , au toleil, à la lune et aui étoilet; et ilt m'ont répondu : « Nous ne sommes pas non plus celte divinité que vous cherchez. • Je me suit adressé ensuite k tout les objets qui environnent mes sent, et leur ai dit : « Puisque vous n'éles pas mon Dieu, apprenez- moi au moins, je vous prie, quelque chose de lui ; et ils se sont écriés tout d'une voix ; «Cest lui qui nous a créés. »
inouvement de mon cœur dans cette recherche, a été la voix par laquelle je leur ai fait cette demande, et leur beauté a été comme la langue muette par laquelle ilt m'ont fait cette réponse. Je suis enfin revenu k moi-méine, et me sois dit : « Qui es-tu ?» El j'ai répondu k moiméme : «Je suis homme, car je suis composé de corps et d'kme , dont l'un est extérieur et visible, et l'autre intérieure et invisible. » Auquel des deux devais-je plulAt m'adresser pour chercher mon Dieu , que j'avais déjk cliercÜ par tous les êtres corporels depuis la terre jusqu'au ciel , et aussi loin que j'avais pu envoyer les rayons de mes yeox, ainsi que des messages pour en apprendre des nouvelles?
Mais l'éme, cette partie intérieure , était sans doute la plus propre pour s'en informer, car tons ces messagers extérieurs s'adressaient k elle, et elle était comme dans son tribunal et sur son siège, pour juger de toutes ces réponses que le ciel, la terre et tout ce qu'ils contiennent m'avaient hiles, en me disant ; «Nous ne sommes pas votre Dieu , et c'est lui qui nous a hits. • L'homme intérieur connaît ces choses par l'homme extérieur , et c'est ainsi que moi qui suis oet homme intérieur, et un esprit élevé audessos du corps , les ai connues par les sens de ce corps qui m'environne.
J'ai interrogé ensuite tout l'univers sur le sujet de mon Dieu , et il m'a répondu ; • Je ne le mis pas, et c'e.st lui qui m'a créé.» Mais cette même machine du monde ne paraît-elle pas à tous cenx qui ont des yeux? D'oA vient donc qu'elle ne tient pas k fous le même langage? Car U est sans doute , que les animaux grands et pe-
ALGÜSTLY - UVREX.
tits la peuvent voir ; mais ils ne sauraient l'interroger d'autant qu'ils n'ont point de raison ai eux qui soit établie au-dessus de leurs sens, et k qui ils puissent rapporter ce qu'ils apei^olvent; au lien que les hommes sont capables de hire ces questions, afin de comprendre les invisibles beautés de Dieu par les choses visibles qu'il a créées. Mais comme ils s'attachent k ces créatures , l'amour qu'ils ont pour elles les soumet k elles, et fait que leur étant ainsi soumis, ils ne peuvent plus en juger.
Or, elles ne répondent en la manière que je viens de dire sur les demandes qui leur sont hites, qu'à ceux qni sont en état de juger de leurs réponses. Car, quoiqu'elles ne changent point de tangage , parce que leur langage n'est autre chose que leur nature , et qu'elles ne paraissent point d'une manière diff^nte k celui qui ne fait que les voir, et k celui qui, en les voyant, les interroge; néanmoins, en leur paraissant k tous deux d'une même sorte, elles sont muettes pour l'mi et parlent k l'autre ; ou, pour mieux dire , elles leur parlent à tous , mais elles ne sont entendues que de ceux qui consultent la vérité au dedans d'eux-mémes , sur ce qu'ils apprennent d'elles au dehors par l'entremise de leurs sens ; car la vérité me dit : < Le ciel ni la terre , ni aucun de tous les corps qui sont dans le monde , n'est Ion Dieu , et leur nature le hit voir à tous ceux qui la considèrent , puisqu'il n'y a point de corps qui ne soit moindre en l'une de ses parties qu'en son tout. C'est pourquoi, ù mon âme, car c'est k toi que je parle , tu ne peux douter que tu ne sois beaucoup plus excellente que le corps , puisque c'est toi qui le soutiens et qui l'animes ; ce que nul corps ne peut hire k l'égard d'un corps. Or, ton Dieu est la vie même de la vie. »