CHAPITRE V
Quebe <uil ccU« aulière premi^.
Lorsque notre pensée et notre imagination s'efforcent de rediercher ce que nos sens |ieuvent comprendre sur le sujet de celte terre invisible cl sans aucune forme, et que nous nrais disons è nous-mêmes : «Ce n’est pas une fbnne intelligible et spirituelle comme est la vie rt comme est la justice considérées dans leur source qui est Dieu même, puisque c’est la malièi-e dont les corps ont été formés. Et ce n’esl pas non plus une chose qui soit sensible, puisqu'on ne saurait rien apercevoir ni remarquer en ce qui est invisible et sansnulle fiorme. » Ixirs, dis-je, que l’esprit de l'homme parle de la sorte en soiméme de celle matière première , qu'il sache qu'on la connaît en l'ignorant, et qu'on Tignorc en la connaissant, parce que tout ce qu'on peut savoir d'dle est plutôt ce qu’elle n’est pas que ce qu'rile cal.
l'JC CO.XFESSIO.NS DE SAI^T ALGUSTIH. - LIVRE XII.
CIHl’irRE VI.
Irrw dn IboidMyn» loiirbMit U miliÿrr pmntfrr; «l COQ] me il Li f«ut cuocrtoir.
Scilprur, s'il üiut qurma langue rl ma plume TOUS confessent tout ce que vous m'avez appris sur le sujet de cette matifre première, j'avoue qu'en entendant autrefois nommer ce nom par ceui qui m'en parlaient sans y rien comprendre, et n'y comprenant rien non plus qu'eus , je me l'imaginais avec un nombre iiibui de formes diverses; et ainsi, l'imagination que j'en avais était très fausse. Mon esprit roulait et se représentait en lui-méme des figures et des Fomies hideuses, horribles et confuses, mais qui ne laissaient pas d'étre des figures et des formes; et je nommais néanmoins cette matière informe, non parce que je crus.se quelle n'eût aucune forme, mais parce que je pensais qu'elle en eût de si estraordinaires et de si étranges, que s'il se fût présenté devant moi quelque chose de semblable, mes yeui en auraient eu horreur, et la faiblesse qui est naturelle aui hommes aurait lait que je ne l'aurais pu voir sans trouble; ainsi ce que je m'imaginais de la sorte, n'était pas tant infbrme par la privation de toute sorte de forme et de beauté , que par la comparai.san que j'en disais avec des choses plus belles et plus agréables. Cependant ma raison me hiisait bien voir que si je voulais m'imaginer une chose eutièreinent infbrme , je devais la considérer comme dénuée de tout ce qui a la moindre apparence et la moindre trace de quelque forme que ce soit; mais je ne le pouvais, parce qu'il m'était plus focilc de croire qu'une chose qui était sans aucune forme n'était point du tout , que d'en imaginer une du tout informe, et qui étant comme un milieu entre le néant et une forme parhutc, ne fût presque rien.
C'est pourquoi je ne m’arrêtai plus û mon
nagination , qui ne me pouvait représenter que ues coq>s tout formés, parce quelle est pleine de leurs images, et qu'elle les change et les diversifie comme il lui plaît ; mais je portai mon attention vers 1rs corps mêmes, et considérai de plus près cette mutabilité gui les fait cesser d'étre ce qu'ils étaient , et commencer d’étre ce qu'ils n'étaient , pas. Alors je commentai à entrevoir que ce passage d'une forme à une autre se foisait par je ne sais quoi d'informe qui n'é-
tait pas un pur néant; mais je désirais de le connaître avec certitude, et non pat seulement en avoir quelque conjecture et quelque soupçon.
Que si je vous propose , mon Dieu , et de vive vois et par écrit, tout ce que vous m'avez découvert sur le snjet d'une question ai obscure, qui sera celui de tous ceux qui le liront qui aura assez de patience et assez d'attention pour le comprendre.’ Mon esprit néanmoins ne laissera pas de vous rendre l'honneur qui vous est dû , et de vous remercier par un cantique de louange des clioses qu'il ne saurait exprimer ; il est donc vrai que la mutabilité de toutes les choses muables est capable de toutes les formes que ces choses sujettes û changement peuvent recc voir. Mais qu'est-ce que cette mutabilité? est-ce un esprit? est-ce un corps? ou quelque espèce de l'un et de l'autre? Certes, je dirais, s'il était permis , que c'est un néant , qui tout ensemble est et n'est pas ; et toutefois il fallait qu'elle fût en quelque sorte pour être cajuble de recevoir ces formes visibles et si agréables.