CHAPITRE COI
Comment plmieun upitaineirureot enrojés de par le rot et le duc de Bourgogne en la ville de Rouen; et du règne qu'eut un brigand nommé Tabary.
En ce temps furent envoyés de par le roi de France et le duc de Bourgogne plusieurs capitaines en la cité de Rouen , pour aider les habitants d'icelle à défendre leur ville contre le roi d'Angleterre et sa puissance , duquel chacun jour ils attendoient d'être assiégés : c'est à savoir le seigneur de Bapaume , messire Jean de Neufchâtel , seigneur de Montagu , messire Antoine de Thoulongeon, messire Andrieux de Roches, Henri de Chauffour, le bâtard de Thien, le grand Jacques, natif de Lombardie, Guérard, bâtard de Brimeu, et plusieurs autres prud'hommes et renommés en armes. Avecque lesquels y étoient par avant messire Guy Le Boutillier, natif du pays, capitaine-général de tous ceux de la ville, etLaghen, bâtard d'Arly ; lesquels capitaines dessus dits , tous ensemble , pouvoient avoir quatre mille combattants ou au-dessus, tous gens d'élite. Et si étoient les citoyens bien quinze mille hommes, bien armés et habillés selon leur état, prêts et désirant d'eux défendre contre tous «eux qui mal leur voudroient faire.
Lesquels , avecque les gens d'armes dessus dits, d'un commun accord, commencèrent très fort à préparer les portes, bouleverts, murailles, tours et fossés de la dite ville, tant dedans comme dehors, sur intention de résister con-
tre leurs adversaires. Et avecque ce firent plusieurs ordonnances , en baillant à chacun des dits capitaines leur garde pour iccUe forteresse. Et pareillement en firent aux dits citoyens par connétablies ; et si fut crié au son de la trompette en plusieurs lieux par icelle ville que toutes personnes , de quelque état qu'elles fussent, qui avoient volonté d'y demeurer, fussent pourvues de vivres pour dix mois; et ceux qui n'avoient puissance de ce faire, se partissent et allassent où bon leur sembleroit.
Après laquelle criée se départirent très grand nombre du pauvres gens, et aussi plusieurs dames, damoiselles, bourgeoises , avecque aucunes gens d'église et autres hommes anciens et non aidables. Et adoncque ceux de la dite garnison alloient très souvent courre sur les Anglois , qui étoient assez près d'eux, et advenoit aucunes fois qu'ils en luoient et en prenoicnt prisonniers plusieurs, et par le contraire i)erdoient aussi de leurs gens.
Auquel temps régnoit sur les marches de Pontoise , l'He-Adam , Gisors , et aussi sur les marches de Normandie , un capitaine de brigands nommé Tabary , qui tenoit la partie de Bourgogne , et étoit de petite stature et boiteux ; lequel souvent assembloit quarante ou cinquante paysans , une fois plus , l'autre moins, armés et habillés de vieils haubergeons, jaques , vieilles haches , demi-lances où il y avoit massues au bout , et autres habillements de pauvre état, atout lesquels s'en alloient, les uns sur méchants chevaux et juments, et les autres à pied,embûcher es bois vers où se tenoient les Anglois. Et quand ils en pouvoient aucuns prendre , le dit Tabary leur coupoit les gorges ; et pareillement faisoit à ceux tenant la partie du dauphin ; et ainsi en fit à plusieurs , dont grandement étoit haï des dessus dites parties.