LIVRE PREMIER
le roi (TAnglelerre fit loger grand' partie de ses gens dedans la ville et devant le pont du dit châlel.
El lors les gens du duc de Bourgogne allèrent par l'avertissement d'aucunes femmes de la ville au lieu où étoît enterré le duc Jean de Bourgogne ; et là , présentement , mirent sur la tombe un drap d'église , allumèrent à chacun bout de la dite tombe un cierge ; et le lendemain, par le duc de Bourgogne , fils d'icelui duc trépassé , Turent envoyés plusieurs notables chevaliers et écuyers de son hôlel pour faire déterrer et reconnotlre le dit duc , lesquels, venus là , comme ordonné leur avoit été , le firent mettre dehors. Mais pour vrai c'étoit piteuse chose de le voir ; et avoit encore son pourpoint et ses housëaux , et brièvement il n'éloit homme là étant qui se pût abstenir de pleurer. Finablement, en tel état, fut de nouvel remis en un cercueil de plomb plein de sel et d'épices ; et fut porté en Bourgogne enterrer en one église de chartreux, dehors Dijon, que jadis avoit fait fonder le duc Philippe , son père, et là fut mis emprés lui par l'ordonnance du duc Philippe, son fils. Durant le dit siège de Montereau , Charles, roi de France, et son conseil envoyèrent le traité de la paix ci-dessus écrit à Paris , et par tous les bailliages et sénéchaussées, prévôtés et autres lieux de son royaume étant en son obéissance, pour icelle prononcer et publier par tout où il étoit accoutumé de faire proclamations en tel cas.
Et, après la prise de Montereau, le roi d'Angleterre et sa puissance , avec lui le duc de Bourgogne, se délogèrent dont ils étoient ; et, par un pont qui nouvellement étoit fait sur Seine, allèrent loger entre deux rivières , c'est à savoir Seine et Yonne ; et derechef firent de tous côtés approcher de la forteresse plusieurs gros engins pour icelle confondre et abattre. Et avec ce , le roi d'Angleterre envoya en bonne sûreté les dessus dits prisonniers qui avoient été pris en la viUe parler sur les fossés du chfllel à leur capitaine, afin qu'icelui le voulstt rendre au roi. Et eux, là venus, s'agenouillèrent, en priant piteusement à leur capitaine qu'il fit la reddition du dit chàtel, disant qu'en ce faisant leur sauveroit la vie; et aussi qu'il poovoit bien voir et savoir qu'il ne la pouvoil longuement tenir, allendu la grand'
puissance qui étoit dedans devant lui. Auxquels fut répondu par le dit capitaine qu'ils fissent du mieux pourroient, et qu'il ne la rendroit pas. ISI adonc , les dits prisonniers , non ayant espérance de leurs vies , requirent les aucuns de parler à leurs femmes étant léans , les autres à leurs prochains et amis , lesquels on fit venir parler à eux; et lors, en grands larmes et tristesses , prirent congé l'un à l'autre; et après furent ramenés à l'ost. Auquel lieu le roi d'Angleterre fit dresser un gibet , où les dessus dits prisonniers furent tous pendus, voyant ceux du dit cbàtel. Et avec eux fit le dessus dit roi pendre son valet de pied , qui chacun jour étoit près de son frein quand il cbevauchoit , et moult l'aimoit. Mais la cause de sa mort fût pource que le valet, par soudain débat, avoit tué un chevalier d'Angleterre : si en fut ainsi puni.
Et après les choses dessus dites , ceux du dit chàtel se tinrent environ huit Jours , au bout desquels firent traité aveè le roi d'Angleterre de lui rendre le chàtel, par si qu'ils s'en iroîent saufs leurs corps et leurs biens, sinon qu'il y en eût aucuns coupables de la mort du duc Jean de Bourgogne, lesquels demeureroient en la volonté du roi. Et ainsi, comme dit est, se départirent sous bonne sûreté.
Pour laquelle reddition le seigneur de Guitry, leur capitaine, fut fort blâmé, tant de son parti comme d'autres, pour tant qu'il avoit laissé, ainsi que dit est dessous, mourir ses gens pour si peu lui tenir après. Et avec ce, lui fut imposé qu'il étoit coupable de la mort du duc Jean de Bourgogne ; et sur ce offrit de combattre un gentilhomme de l'hôtel du dit duc de Bourgogne, nommé Guillaume de Bière; mais, en conclusion, le dit de Guitry s'excusa et n'en fût plus avant procédé, et, comme dit est, emmena ses gens devers le dauphin.
Et tantôt le roi anglois garnit la ville et for* teresse de Montereau de vivres et d'habillements, et y mit grand' garnison de ses Anglois, et puis fit préparer son ost, pour bref ensuivant mettre le siège devant la ville de Melun. Et entre-temps que ces choses se faisoient, le roi de France et la reine sa femme, et la reine d'Angleterre se lenoient à Bray-sur-Seine atout leur état.
CHRONIQUES D'ENGUERRAND DE MONSTRELET
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