‹ Choix de chroniques et mémoires sur l'histoire, Volume 9Chapitre 360 sur 761 · CHAPITRE CCXL · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCXL

Commenl la Niguaur de llle-Adtm, maréclul de Franre, tal eoTOjé à Joignj; et la rendition de* viOes et chitel hile par le* aMMfé*.

Or convient retourner à l'état du siège de Melun, où étoient, comme vous avez oui, les rois de France et d'Angleterre , et le duo de Bourgogne. Durant lequel le seigneur de l'Ile- Adam, qui encore étoit maréchal de France , fut envoyé de par le roi en garnison à Joigny, atout foison de gens d'armes pour tenir frontière contre les Dauphinois , qui très fort dégfltoient le pays. Et après qu'ils eurent séjourné et assis ses gens au dit lieu de Joigny, peu de temps après retourna au dit siège de Melun , et avoit fait faire une cotte de blanc gris atout laquelle alla devers le roi d'Angleterre pour

aucuns affaires touchant son offlee, et lui venu devant lui , après qu'il eut toit la rèvérenee comme il apparlenoit et dit aucunes paroles touchant ioeux affaires, le dit roi d'Angleterre lui demanda par manière de gabois : « Com- >• ment, me-Adam , est-ce ci la r<^ ^de ma-» » réehal de France ? » A quoi il fit réponse en regardant ioelui roi en la faee : • Sire , Je l'ai » fait faire telle pour venir par eau dedans les » bateaux parmi la rivière de Seine.» Et adone le roi lui dit derechef : « Comment oses-vous » regarder ainsi un prince au visage quand vous >> parlez à lui ? » El le sire de l'He-Adam répondit : « Sire, la coutume des François est telle » que si un homme parle à un autre , de quel- « que état ou autorité qu'il soit , la vue bais- » sée, on dit que c'est un mauvais homme et » qu'il n'est pas prud'homme , puisqu'il n'ose » regarder celui à qui il parie en la chère. Et le roi dit : « Ce n'est pas notre guise. »

Après lesquelles paroles et aucunes autres prit congé le dit sire de l'U&rAdam à icelai roi et se partit de sa prèsenee. Si perçut aasex bien à cette fois qu'il n'étoit pas bien en sa grâce, et assez bref ensuivant lui tat ôtée l'office de maréchal de France, et eocwe depuis lui advint autre aventure, car le roi dessus dit le fit détenir prisonnier, comme vous orrez ciaprès.

En outre, ieelui siège durant, se férit en l'ost du roi d'Angleterre grand' mortalité d'épi^ér mie , pour quoi il perdit grand nombre de ses gens. Et d'autre oAté, se partit de l'ost du due de Bourgogne le prince d'Orange et plusieurs autres. Pour lequel parlement le dit duo voyant son ost aflbibli, envoya hâtivement devers monseigneur de Luxembourg, lors eaiMtaine de Picardie de par le roi de France, lui mandant que sans délai assemblât le plus grand nooabce de gens d'armes et de trait qu'il pourroit fiaer, et qu'iceux il conduisit et menât devers lui au dit siège de Melun. Lequel de LaxendKnirf , comme lui avoit mandé le dit duc, se prépara incontinent, et assembla de toutes parts gens d'armes et gens de trait à venir autour do Péronne; et bref ensuivant atout ioeux gens d'armes par le pont Saist-Maxence alla devers Melun atout les gens d'armes (banvm dits. Mais quand il vint aurdessus de Meten, ayant ses gens en bataille, les assiégés ce voyant, cui-

CHRONIQUES D'ENGUERRAND DE MONSTRELET

dérent aYoir leur secours , et commencèrent à faire sonner leurs cloches et monter sur la muraille, criant hautement & ceux de l'osl qu'ils missent leurs selles et qu'ils seroient délogés : néanmoins perçurent assez bref que c'ëtoient leurs ennemis. Pourquoi les tètes baissées, faisant cesser toute joie, descendirent de leur dit mur, non ayant espérance de ce jour en avant de plus avoir secours du dauphin , leur seigneur. Et tantôt après, messire Jean de Luxembourg atout ses gens fut envoyé loger en la ville de Brie-Gomte-Robert , et là se tint jusqu'à la rendition du dit Melun.

Et entre-temps , le dit roi de France envoya ses lettres en plusieurs bonnes villes du royaume de France , par lesquelles il mandoit expressément à chacunes d'icelles qu'ils envoyassent certains commis de par eux à Paris devers lui pour être le quatrième jour de janvier, afin d'avoir conseil et délibération avec les nobles et gens d'église sur la réparation et autres affaires 'Su royaume de France. Et après, les dessus dits assiégés de Melun voyant le grand danger où ils étoient, non ayant espérance , comme dit est , d'avoir quelques secours, car déjà avoient plusieurs fois envoyé devers le dauphin lui noncer la pestilence où ils éUnent, comment passé long temps ils étoient contraints, par force de famine, de manger chiens, chats, chevaux et autres vivres non appartenant à créature humaine, en lui requérant qu'il les vouhtt secourir et donner aide, et les ôter de ce danger où ils étoient pour soutenir sa querelle, comme promis leur avoit ; à quoi finablement avoit été répondu parles gouverneurs du dit dauphin que de présent n'avoit point si grand' puissance que pour les délivrer de la puissance du roi d'Angleterre et du duc de Bourgogne , et qu'ils fissent et traitassent avec eux au mieux qu'ils pourroient ; sur laquelle réponse commencèrent à parlementer et traiter avec les gens du dessus dit roi Henri d'Angleterre qui à ce furent commis, entre lesquels étoient le comte de Warwick , le seigneur de Ck>rnouaille et autres , qui enfin furent d'accord après ce que le dit siège eut par grands labeurs par les assiégeants été continué le temps et espace de dix-huit semaines , par . les conditions ci-après déclarées :

» Premièrement fut ordonné que les dessus

dits assiégés rendroient réellement et de fait aux rois de France et d'Angleterre la ville et chàlel de Melun, et se mettroient tous généralement, tant hommes d'armes , bourgeois, habitants i comme toutes autres personnes étant en icelle ville et chfttel , en la grâce des dits rois.

» Item, que les deux rois dessus dits les recevront tous par telle manière que, s'il y en a aucuns qui soient trouvés coupables ou consentants de la mort du duc Jean de Bourgogne, on leur fera justice et raison.

» Item, que tous les autres qui de ce ne seront pas trouvés coupables, de quelque état qu'ils soient, n'auront garde de mort, mais ils demeureront prisonniers jusqu'à tant qu'ils auront baillé bonne caution de jamais eux armer avec les ennemis des dits rois.

» Item, que si les soupçonnés de la mort du dit duc Jean ne sont trouvés coupables ou consenlants , ils demeureront sous les conditions des dessus dits; et ceux qui seront nés et sujets de ce royaume seront remis à leurs terres, lesquelles ils tenoient quand le siège fut mis devant Melun, après qu'ils auront baillé sûreté idoine, comme dit est.

» Item, que tous les bourgeois et habitants demeureront en la disposition des deux rois.

» Item, que tous les dessus dits, tant bourgeois comme gens d'armes, mettront ou feront mettre toutes leurs armures et habillements de guerre dedans le châtel de Melun, en tel lieu qu'ils puissent venir à connoissance, sans ce qu'ils les dépiècent ou dégfttent ; et pareillement ils y feront mettre tous leurs biens meubles.

» Item , rendront ou feront rendre toutes personnes qu'ils ont prisonniers à cause de la guerre, et leur quitteront leur foi, et aussi quitteront tous ceux qu'ils ont reçus sur leur foi ou autrement, vant le siège mis.

» Item, pour la sûreté des choses dessus dites, bailleront en otage douze nobles hommes des plus notables après les capitaines, et six bourgeois de la ville.

» Item, que messire Fordun, chevalier anglois ou ëcossois, et tous les Anglois et Ecossois demeureront en la volonté du roi d'Angleterre. »

Ce traité lors accordé et parfoumi, comme

dit est, entre les parties, furent tôt ouvertes les portes des dites villes et chfttel, et mises en la puissance des dits rois; et là furent commis pour recevoir et avoir l'administration des choses dessus dites les gens du roi d'Angleterre et un nommé Pierre Le Yerraull, lequel jMT les deux rois y fut commis capitaine. Et après l'accomplissement d'icelle besogne, tous les gens d'armes dauphinois, desquels ètoient les principaux messire Pierre de Bourtwn, seigneur de Préaux, et Barbasan, avec de cinq à six cents nobles hommes et gentils femmes, et grand' partie des plus notables et plus puis^ sants bourgeois de la dite ville, furent menés par le commandement du roi d'Angleterre, régent de France, à force de gens d'armes à Paris, et 1& emprisonnés en Ch&telet, en la maison du Temple, en la Bastille et ailleors.

« Item, fut défendu de par les deux rois que nul n'entrflt dedans les dits ville et cb&tel sur peine d'être décapité, sinon ceux qui étoient à ce commis.

» Item, entre les autres qui furent décapités en la dite ville, le furent deux moines de Joy en Brie, c'est à savoir le céiërier du dit lieu et darnSymon^ jadis moine du Gart, avecque aucuns autres dessus dits. Et entre-temps que les traités dessus dits se faisoient, y eut un gentilhomme de l'hôtel du roi d'Angleterre, nommé Bertrand de Chaumonl, qui à la bataille d'Atincourt, le propre Jour , étant François se rendit Anglois, pour tant qu'en Guienne tenoit sa terre du dit roi d'Angleterre, et pour sa vaillance étoit de lui moult aimé. Mais, comme dit est, dorant le traité de Melun, icelui Bertrand, comme mal conseillé, par convoitise de pécune qu'il eut, aida & sauver et soustraire hors de la dite ville Amérion du Lau, qui avoit été, coaime on disoit, coupable de la mort du duc Jean de Bourgogne ; laquelle chose vint à clarté et à la connoissance du roi d'Angleterre, dont grandement il ftat troublé. Et pour ce même fait au dit Bertrand fit couper la tète assez bref ensuivant, nonobstant que son frère le duc de Glarence et le duc de Bourgogne le priassent d'avoir pardon pour le dessus dit. Auxquels il fit réponse que plus n'en parlassent, et que de son su ne vouloit «voir nuls

I fov éom, ie Dominiu.

traîtres en son ost. Et néanmoins qu'il fit cette justice pour montrer exemple aux autres, si voudroit-il qu'il lui eût coûté cinquante mille nobles et le dit Bertrand n'eût oncques fait cette déloyauté contre lui.

CHAPITBE CCXU.

Comment, «prés le »\é%t de Melun, In deox rob, le* reinei leurs femmes et plusieurs princes et grands seigneurs allèrent i Paris en noble appareil.

Après les besognes dessus dites conclues, comme dit est, le roi d'Angleterre et le duc de Bourgogne congédièrent premier aucuns de leurs gens, et se partirent atout leur ost de devant Melun, et prirent leur chemin à Corbeil, où étoit le roi de France et les deux reines, c'est A savoir de France et d'Angleterre, qui tous ensemble allèrent de la ville de Corbeil A Paris, c'est à savoir les deux rois, et avecque eux les ducs de Glarence, de Bourgogne, de Bedfort et d'Ecestre, les comtes de Warwick, de Salsebery et plusieurs grands seigneurs. Audevant desquels rois et princes allèrent à rencontre les bourgeois de Paris en grand nombre et en moult belle ordonnance. Et lors étoient les rues couvertes et parées parmi Paris en plusieurs lieux de draps de parement moult riches. A l'entrée desquels ftat crié : Noél ! par le peuple de carrefour en carrefour partout où ils passoient. '^t chevauchoient les deux rots moult noblement de front l'un d'emprès l'autre, le roi de France au dextre côté. Et après eux étoient les ducs de Glarence et de Bedfort, frères du roi d'Angleterre. Et à l'autre côté de la rue, & la main sénestre, ohevauchoit le duc de Bourgogne, vêtu de noir ; et après lui étoient les chevaliers et écuyers de son hôtel, et les autres princes et chevaliers sùivoient les deux rois assez près. Et ainsi chevauchant parmi les dites rues , enoontrèrent les gens d'église A pied en procession, arrêtés par les carrefours où ils dévoient passer. Et adonc fut présenté aux deux rois A baiser les saintes reliques que portoient iceux gens d'église, et premier au roi de France, lequel se retourna devers le roi d'Angleterre, en lui faisant signe qu'il baisât premier. Et le dit roi d'Angleterre , en mettant la main A son chaperon, faisant révérence an roi de France, lui dit qu'il baisét, et ce faisant,

CHRONIQUES D'ENGUERRàND DE MO.NSTRELET.

baisa le dit roi de France, et après lui le roi d'Angleterre. El fut cette manière tenue par eux tout du long de la ville jusqu'à l'église ^otre-Bame, en laquelle les deux rois et les princes dessus dits entrèrent et flrent leur oraison devant le grand autel. Et après remontèrent a cheval et s'en allèrent chacun en son logis , c'est à savoir le roi de France, et «vecque lui le duo de Bourgogne, en son hôtel de Saint-Pol. Et de là le dit duc de Bourgogne, après qu'il eut reconvoyé le roi de France, alla loger en son hôtel d'Artois. Et le r<M d'Angleterre et ses deux frères se logèrent au chàtel du Louvre , et leurs gens en plusieurs lieux par la ville, sinon aucuns de gens d'armes qui se logèrent es Villages autour de Paris.

Et le lendemain vinrent dedans Paris les deux reines de France et d'Angleterre, à l'en'contre desquelles allèrent le duc de Bourgogne et plusieurs seigneurs d'Angleterre, et aussi les bourgeois de Paris en pareille cNrâonnance qu'ils avoient été le Jour devant. Et fut derechef faite toute Joie dedans Paris à la venue des dites reines. Quant est à parler des dons et présents qui furent faits dedans Paris aux dessus dits rois, et par spécial au roi d'Angle» terre et à sa femme la reine, il seroit trop long A raconter chacun à part soi. Et par spécial, tout oe Jour et toute la nuit, découroit vin en aucuns carrefours abondamment en robinets, détroits et autres conduits faits ingénieusement afin que cbaouo en prenstl pleinement à sa volonté.

En outre, par toute la ville de Paris généralement fut faite grand' liesse pour la paix finale des deux rois plus que la langue ne pouf^ roit raconter. En après, les dessus dits rois de 'France et d'Angleterre et leurs princes venus au dit lieu de Paris, aucuns peu de jours ensuivant, fut faite grand' plainte et clameur par le duc Philippe de Bourgogne et le procureur de la duchesse sa mère de la piteuse mort de feu le due Jean de Bourgogne ; et pour icelles complaintes sit le roi de France comme juge en son hôtel de Sain^Pol, en la basse-salle. Et là éloil assis, sur le même banc ou séoit le roi de France, Henri d'Angleterre; et auprès du dit roi de France sioit maître Jean Le Giero, chancelier de France, «lassez prés éloU mtrfbt! Philippe de Morvilliers, pretnier président en

parlement, et plusieurs autres nobleft hommes du conseil du roi Charles. Et d'autre e6tè, vers le milieu de la saHe, séoit sur ub banc le duc de Bourgogne, et avecque lui, pour l'accompagner, les ducs de Glarence ot de Bedfort, les èvéques de Thérouenne, de Tournai, de Beauvais et d'Amiens, messire Jean de Luxembourg et plusieurs autres chevaliers et écuyers de son conseil.

Adono messire Nicolas Roiin, étant pour le duc de Bourgogne et la duchesse sa mère , demanda pour eux audience aux deux rois de parler, comme est accoutumé; et par iceux (ditenue , proposa le dit avocat le félon homicide fait en la personne de Jean de Bourgogne, naguère ooeis, contre Charles, soi disant dauphin de yienne,°le vicomte de Narbonne, le sire de Barbasan, Tannegoy du Chfltel , Guillaume Bôutillier, Jean Louvet^ président de Prov^Ke ; messire Robert de Loyre, Olivier La^et et tous les «oupables des dits homicides t contre lesquels et chacun d'eux le dit avocat conclut afin qu'ils fussent mis en tombereaux et menés par tous les carrefours de Paris, nues tètes, par trois jours de samedi ou de féfé, et tint chacun un cierge ardent en sa main ^ en disant à haute voix qu'ils avoient occis mauvaisement , faussement, damnablement et par envie le duc de Bourgogne, sans cause raisonnable quelconque; et, ce fait, hissent mmés où ils perpétrèrent le dit homicide, o'est à savoir à Montereau Où feut Yonne , et là dissent et répétassent les dites paroles. En outre, au lieu où ils l'occirent fût faite et édifiée une église t et là bissent ordonnés douae ohanoines, six chapelains et six deros pour y perdurablement faire le divin oflSoe ; et fassent pourvus de tous ornements sacrés, de tables, de livres, de calices, de nappes et de toutes autres choses nécessaires et requises ; et fussent les douae chanoines fondés cbaran de deux cents livres parisis, les chapelaibs de cent et les clercs de cinquante , monnoie dite , aux dépens du dit dauphin et de ses complices. Et aussi que la cause pour quoi seroft faite la dite église fM écrite de grosses lettres entaillées en pierre eu portail d'ioelle ; et pareillement en cbacune des villes qui s'ensuivent , «'est à savdr à Paris, à Rome, à Gand, à Dijon, à Saint- Jacques de Composlelle et es Jérusalem,

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