LIVRE SECONO
de son royaume ce qu'il put avoir de gens, lesquels il pourvut de vivres, logis et argent , au mieux qu'il put , chacun selon son élat el faculté. Et entre-temps qu'il attendoit, comme dit est, la venue des Sarrasins, ses gens, qui étoient de diverses nations, s'émurent, par telle manière que le roi avoit assez à faire de mettre paix entre eux, et ne savoit comment il pût donner capitaine qui à eux fût agréable. Durant lesquelles dissensions el divisions, les Sarrasins arrivèrent au dit royaume de Chypre en très grand' multitude, et prirent port à Lymeson ; et assiégèrent la tour , qui éloit très bien réparée et garnie de gens d'armes ; mais nonobstant, elle fut prise par force, et le capitaine, nommé Etienne de Buysense , mort avec tous ses gens.
Et adonc le roi de Chypre, sachant les nouvelles de ses ennemis , assembla ceux de son conseil et leur demanda qu'il eu avoit à faire ; et la plus grand' partie de ceux de son pays lui firent réponse qu'il se tint en sa ville de Nicosie, disant que mieux valoit pays g&té que perdu. Mais tous les étrangers furent de contraire opinion et lui conseillèrent qu'il se mit aux champs, et qu'il combattit très bien et hardiment ses ennemis, lesquels détruisoient ainsi son pays et metloient à mort cruelle son pauvre peuple. Le roi, ce voyant, délibéra soi mettre aux champs , le second jour ensuivant; et quand le jour vint , et qu'il monta à cheval , le premier pas que son dextrier fit, il s'agenouilla jusqu'à terre; et le prince de Galilée, son frère, en montant à cheval, laissa cheoir son épée hors de son fourreau à terre, dont plusieurs eurent petite espérance qu'ils dussent avoir victoire. Et alla celui jour le roi loger à trois lieues prés de la cité, en une place moult délectable, nommée Beau-Lieu ; et le samedi ensuivant , dont c'étoit le jeudi, chevaucha en belle ordonnance jusqu'à une ville nommée Chirochilie ; etle dimanche ensuivant, sixième jour de juillet , après que le roi eut oui ses messes, il se assit à table. Et à celle heure que lui et tous ceux de son est dtnoient, fut vu en plusieurs lieux grand' fumée des feux que les Sarrasins boutoient , et lors furent au roi apportées certaines nouvelles qu'ils venoient contre lui. Et adonc le grand-commandeur de Chypre , avccque plusieurs frères de Rhodes
de sa religion , et aussi le seigneur de Veramboulais, allemand, et aucuns autres gentilshommes de la nation de France, demandèrent congé d'aller découvrir et voir leurs ennemis, lequel il leur accorda moult enuis. Si allèrent si avant qu'ils trouvèrent les Sarrasins, auxquels ils escarmonchèrent, et en occirent aucuns ; mais enfin , pour la très grande abondance d'iceux, ils ne purent porter la charge ; et en y eut de morts trente ou environ, et les autres se retrahirent envers le roi au mieux que faire le purent, lequel roi chevauchoit grand erre pour trouver ses ennemis. Et aussi, sans faire grand' ordonnance, chevaucha grand espace , et tant qu'il trouva les Sarrasins assez près d'une ville qui s'appelle Domy. Et étoit au plus prés de lui son frère , prince de Galilée, le connétable de Jérusalem, deux comtes d'Allemagne et toute la fleur de sa chevalerie. El adonc le dessus dit roi de Chypre assaillit moult chevaleureusement et soudainement les Sarrasins, ses adversaires, et tant que de pleine venue leur fit grand dommage. Mais, ainsi que fortune le voulut adverser, le coursier du roi chut des quatre pieds à terre ; et se déclavërent les sangles de la selle ; et après qu'il fut remonté et qu'il voulut faire faits d'armes, la selle retourna et le roi chut par terre , et le cheval s'enfuit ; et fut de nécessité qu'il montât sur un petit cheval d'un sien écuyer, nommé Antoine Kaire : car tous les petits s'en étoient fuis de frayeur atout les grands coursiers. Pour laquelle aventure grand' partie des Chypriens cuidërent certainement que leur roi fût mort, et demeurèrent tous ébahis. Et pour ce , les Sarrasins, qui jà tournoient en Syrie, reprirent courage. Si vint leur grosse bataille, qui chargea sur la genl chrétienne si puissamment qu'il fut de nécessité au roi qu'il se retralitt en la Chirochilie , dont il étoit parti. Et quand il vint assez près du dit lieu, icelui lieu étoit jà environné des Sarrasins, tellement qu'il n'y put entrer.
Et adonc se mirent les chrétiens en desroy et commencèrent à fuir chacun où ils purent pour le mieux. Le roi se retrabit sur une montagne assez avantageuse , et toujours étoit au plus près de lui son frère , prince de Galilée , lequel lui dit ainsi : « Monseigneur, vous voyez » clairement que toutes vos gens vous aban-
CHRONIQUES D'ENGUERRAND DE MONSTRELET
» donnent çl que tous ne poiivez résister con- » tre vos ennemis : veuillez sauver votre per- » sonne et ayez compassion de votre royaume. » Si vous êtes pris, nous sommes tous perdus: » prenez aucuns de vos plus féables serviteurs, » si vous retrayez en aucune sûre place , et Je » demeurerai ci avecque les bannières, Jusqu'à » ce que Je sentirai que vous serez en lieu sûr; » et puis ferai pour le salut de ma personne ce » que Dieu plaira à moi administrer. » Le roi oyanl ce, le regarda moult doucement et lui répondit : « Beau frère, jà Dieu ne plaise que » Je me parte ; allez réconforter et rassembler » mes gens, en eux admonestant qu'à ce besoin » se veuillent acquitter au service de leur sou- » verain et naturel seigneur. » Le prince de Galilée y alla à telle heure qu'il fut si très durement rencontré de la gent sarrasine que, après qu'il eut fait tant de faits d'armes que vaillant prince pouvoit faire, il fut occis, et là demeura en la place.
D'autre part, le roi fut si très fort pressé de ses ennemis qu'il se partit tout abandonné de ses gens ; et descendit de la montagne où il étoit en une petite vallée ; et là fut tellement assailli qu'il fut enferré en quatre lieux , si qu'il fut abattu de son cheval à terre. Et la gent sarrasine , non connoissant que ce fût le roi , de toute part commencèrent à férir sur lui pour le mettre à mort, quand un chevalier de Catalogne , du parti d'icelui roi , nommé messire Gasserant Savary, se coucha sur le roi, en criant à haute voix, en langage de Syrien : « C'est le roi ! c'est le roi ! » Adonc un capitaine sarrasin fit un signe de sa main, auquel tous les autres laissèrent cheoir leurs épées à terre , et le dit capitaine rebouta la sienne au fourrel, et prestement s'en alla devers le roi. Si le prit par la main, en lui disant en langage grec qu'il avoit plu à Dieu le délivrer en la main et puissance du Soudan , et lui dit •* « Vous viendrez par-devers lui , réconfortez- » vous ; car pour certain, J'ai bonne espérance » qu'il vous fera bonne compagnie. »
Le dessus dit chevalier catalan fut pris avecque le roi ; et lui respilèrent la vie , pource qu'il s'ètoit si vaillamment maintenu. Ainsi et par cette manière fut le roi de Chypre <
< Il s'appelait Janns.
pris de la geat sarrasine, qui lui mirent uov chaîne au col. Et tantôt après arrivèrent les gens de pied , qui à toutes fins vouloient occire le roi: mais Dieu par sa douce miséricorde l'en délivra ; car il étoit homme charitable et de bonne vie envers Dieu. Et bref eniui^ ' vant , tous ceux de la partie du roi de Chypre furent mis à déconfiture, et se sauvèrent ceux qui sauver se purent ; et la plus grand' partie s'enfuirent par les montagnes , où ils parent le mieux ; et n'en demeura de morts en la place que environ de seize à dix-sept cents. Et assez bref ensuivant, la gent sarrasine mena le roi de Chypre à Salines, où étoit leur navire ; et là le mirent en bonne garde. Si furent en celle bataille devant dite deux comtes d'Allemagne, c'est à savoir le comte de Hugbersche et le, comte de Noorch, avoué de Cologne, atout certain nombre de gens ; et si étoientde Savoie le seigneur de Yarembon et messire Jean de Champaings, seigneurs de Grussy. Lesquels desstis dits ne furent ni morts ni pris.
Item, après qu'il (ùt venu à la connoissance par le pays de Chypre et à Nicosie de la déconfiture de leurs gens et de la prise du roi , messire Gilles de Lusignan , frère du roi , élu archevêque de Nicosie, avecque messire Jaoques de Caffran , maréchal de Chypre , demeurés pour la garde de ses enfants , furent moult troublés et déconfortéspour ces piteuses nouvelles. Et pour tant icelui dimanche , i heure de minuit , se départirent de la cité , et emmenèrent avecque eux la soeur du roi et ses enfants. Si les conduisirent en la forte» resse de Chermes, qui est située sur la mer, à cinq lieues près de Nicosie, et fà demeurèrent Jusqu'au retour du roi. Et le lendemain, qui fut le lundi , la communauté 4e 1<^ ville courut au palais pour savoir aucunes nouvelles du roi ; et quand ils ne trouvèrent à qui parler, ils s'en retournèrent en leurs maisons, et prirent leurs femmes et leurs enfants , et aucuns de leurs biens, et se départirent delà ville, laissant icelle du tout abandonnée , sinon de pauvres gens impotents et aveugles ; et s'enfuirent les aucuns devers Famagoste , et les autres à Chermes et en autres villes, et par les montagnes , tant que c'éloit très piteuse chose à les voir. Et le second Jour ensuivant , le ca-
UVRE SECOND
piMune des garraaina alla atout sa geni devers la cité de Nicosie j laquelle) comme dit est, il troiiya du tout abandonnée. Si se logea au pa- I laisTOjral] et puis fll crier prestement par la I eité que tout honune relourn&t en son propre 1 lieu, c'est à savoir de ceux de la ville, et on les tiendroit paisibles. Pour lequel cri retournèrent dedans la dite cité environ de dix à dovse mille personnes.
i Or, est vérité que le roi de Chypre et le grand -maître de Rhodes avoient une très ( grosse armée sur la mer, dedans laquelle étoit i le b&tard de Bourgogne , frère au duc Pbi- 1 lippe, le seigneur de Roubaix et moult d'aut très seigneurs de diverses marches , lesquels étoient moult désirants de combattre les Sarra- , sins ; mais oneques ne purent avoir vent pro- ^ pice pour eux montrer contre les dits Sarrasins. £t étoit le dit b&tard de Bourgogne arri- ■ vé i Yaflé , espérant d'être à la dite journée ; et eatre^tempa le roi fut pris > comme dit est : et pour tant ioelui bfttard et les siens relour- Bènnt sur la mer pour derechef aller contre ^ iceux Sarrasins. Et adoncque le vent leva que , les ehrétions déairoient, et tant qu'en peu d'espace arrivâroil vers l'armée des Sarrasins , et teUement que les parties se virent l'une l'autre. ,. Et adonc le capitaine des Sarrasins, qui aussi éloient en mer, voyant les chrétiens en grand nombre , envoya Ûtivemeiit ses messagers h l'autre eapitaia« sarrasin, qui étoit à Nieoaie i , si lai de«â«nda détroitement , sur peine d'être r^té traître, qu'il retournât atout son ost et ses gens en »m navire, laquelle chose le dit capitaine accomplit. Et après qu'il eut robi toute la cité de Nicosie et réduit le peuple en ohetivetè, il fil bouter le feu an palais royal et en ploMeura autres lieux , et s'en alla atout les siens k Salines, 9<k étoit leur navire. Et durant le chemiu prirent plusieurs enfants allaitant leurs mères, et les jetoient sur les épines et sur les baies, en les lapidant très horriblemeet: et d'autre part , le capitaine sarrasin qui tenoit le roi de Chypre prisonnier lui fit écrire unes lettres i son capitaine-général qui étoit sur la mer, contenant, ou en substance, qu'il ne por» l&t nul dommage aux Sarrasins, si cher qu'il avoit la vie du roi. Et les porta sur une petite galioUe messireGasserantSavary. Auxquelles lettres le capitaine d«s chrétiens obéit, œ que
faire ne devoit , selon l'opinion de plusieurs ; mais par avant avoient les deux parties fort approché l'une l'autre, et y avoil grand' besogne. A laquelle besogne, qui fut par mer, y eut très dure escarmouche , par spécial de. trait, duquel furent, tant d'un parti comme d'autre , plusieurs hommes morts et navrés.
Et à celle besogne furent faits chevaliers Guy, bfttard de Bourgogne, frère du duc Philippe , Simon de Lan , Robert , seigneur de Rebecqoe, et aucuns autres de diverses marches , sans conquerre navire l'un sur l'autre , sinon la nef d^ pèlerins dont ci-après est faite mention. Durant lequel temps se avança une nave chargée de pèlerins, voulant acquerre honneur j et espérant pour certain que l'armée des Chrétiens, qui éloit sur mer, dût combattre les Sarrasins , allèrent si avant qu'ils ne purent retourner) et nonobstant secours, furent pris, et en la présence du roi de Chypre coupés en pièces comme on coupe la chair au marché , sinon aucuns en très petit nombre qui furent retenus prisonniers. En après aucuns jours se mirent & voie et retournèrent atout le roi de Chypre en Syrie.
I(em, quand les dits Sarrasins furent arrivés en Syrie atout leiu^ prisonniers, ils menèrent le dit roi de Chypre au Caire , devers le Soudan de Babylone ; et les autres chrétiens étoient deux à deux liés comme bêles. El Iratnoient les Sarrasins après eux la bannière de Notre-Dame , Ye chef en terre. Et puis après, le roi de Chypre chevauchoit sur un petit mulet sans selle , lié et enchaîné de chaînes de fer. Et en ieehii état fut mené en la présenca du Soudan, et, contraint à ce faire, s'agenouilla par neuf fois, en s'incltnant le chef tout bas, baisant la terre & chacune fois. Et quand il fut parvenu par devant le soudan , qui étoit assis pompeusement en une haute galerie, le fil êlro une grosse heure en bas ou environ en sa présence ; et depuis le fit mener en une tour où il tint prison tant qu'il tUt en la ville du Caire, où il le fit servir très abondamment , comme roi, de tous vivres, fors de vin ; mais les marchands dirétiens lui en faisoienl délivrer secrètement à grand' planté ; et les autres prisonniers chrétiens furent menés en divers lieux.
CHRONIQUES D'ENGUERRAND DE MONSTRELET
Item, entre-temps que le roi de Chypre étoit ainsi en prison au Caire, par devers le Soudan de Babybne, Tarchevâque de Nicosie^, qui étoit frère au roi , manda messire Pierre de Lusignan, connétable de Jérusalem, et lui bailla le gouvernement du royaume de Chypre, lequel fit faire de grands justices, en punissant ceux qui s'étoient voulu rebeller depuis les tribulations dessus dites. Et peu de temps après, retourna le dit élu en la cité de Nicosie, laquelle peu après se repeupla. El bref ensuivant, un marchand genevois, nommé Bénëdic Pervessin , mu de pitié , requit au conseil du roi qu'il l'envoyât au Caire, disant qu'il avoit espérance d'être occasion de la rédemption du roi. Lequel y fut enyoyé, et tant exploita que le Soudan mit le roi de Chypre à finance de deux cent mille ducats, par telle condition que perpétuellement il paieroit par chacun an tribut de son royaume de la somme de cinq mille ducats. Et par ainsi fut la paix faite du Soudan avec le roi de Chypre, et fut mis hors des fers le jour de l' Assomption-Notre-Dame. El depuis ce , le demandoit souvent le soudan pour deviser avecque lui, et lui faisoit de merveilleuses questions , en le tentant de abandonner la foi chrétienne. Auxquelles questions le roi répondit à toutes fois si sagement que le Soudan, non sachant plus que dire, le faisoit prandre avec plusieurs réfections de boire et de manger, et puis le renvoyoil en prison. Et dedans brefs jours ensuivant qu'il fut mis à finance, le fit le dit soudan mettre hors de prison et loger en la ville -, et le faisoit souvent aller en état en ébattement sur beaux chevaux , noblement accompagné de la genl sarrasine. Et depuis fut payée grand' partie de la finance et baillée sûreté du surplus ; et après le jour de Pâques flories fut mis en pleine délivrance et fut mis en une galée au port d'Alexandrie sur la mer .Yerle. Atout laquelle compagnie de l'amiral de Rhodes, il alla descendre à Chermes ; et là trouva ses enfants et sa sœur, et tous les seigneurs et dames de son royaume, avec toute la baronie et toute la noblesse de son pays, qui tous ensemble le reçurent moult révéremment, en regraciant Noire- Seigneur Jésus-Christ très humblement de sa
* Hugaes de Lusignan.
revenue. Et aucuns jours ensuivant, se partit de Chermes, et retourna , accompagné comme dit est, en la cité de Nicosie, où il fut de toot sou peuple reçu joyeusement , et se logea en l'hôtel du connétable de Jérusalem. Auquel hôtel il demeura sa vie durant, pource que son palais, comme dit est dessus, avoit été détroit de la gent sarrasine. El depuis le trépas de la reine Charlotte, ne fut remarié ni eut compagnie à nulle femme , comme ses propres serviteurs le tenoienl véritablement; et depuis vécut grand' espace de temps.