LIVRE SECOND
tatnes pour les avertir de ce qu'ils avoient trouvé , et leur firent savoir que par bonne ordonnance ils chevauchassent avant et qu'il étoit heure de besogner. Lesquels prestement se réparèrent de tous points, et chevauchèrent bien et hardiment, si avant qu'ils aperçurent l'ost de leurs anciens ennemis. Lesquels, sachant pareillement la venue des François , se préparèrent diligemment pour les combattre , et voulurent descendre à pied emprès une haie qui étoit assez près d'eux , afin que par derrière ne pussent être surpris des François; mais aucuns des capitaines ne furent point de ce bien contents , et dirent qu'ils trouveroient place plus avantageuse. Pour quoi ils se mirent au chemin en tournant le dos à leurs ennemis, et chevauchèrent jusqu'à un autre lieu, environ bien un demi-quart de lieue ou environ du premier, qui étoit assez fort de haie et de buissons ; auquel, pource que les François coDYoitoient iceux moult de près, mirent pied à terre et descendirent la plus grand' partie de leurs chevaux. Et alors l'avant-garde des François , qui étoient désirants et ardents en courage pour assembler aux Anglois, parce que depuis peu de temps en ça les avoient assaillis et trouvés d'assez méchante défense , se férirent de plein élai dedans iceux Anglois, et d'un hardi courage et grand' volonté les envahirent si vigoureusement et tant soudainement, avant qu'ils pussent être en ordonnance, que mémement messire Jean Fascot et le bâtard de Thien, chevaliers, avecque grand nombre de leurs gens , ne se mirent point à pied avecque les autres, ains se départirent en fuyant à plein cours pour sauver leurs vies.
Et entre-temps, les autres, qui étoient descendus à pied, furent tantètde toutes parts environnés et combattus par iceux François , car ils n'eurent point loisir d'eux fortifier de poinçons aiguisés par la manière qu'ils avoient accoutumé de faire. Et pour tant, sans ce qu'ils fissent grand dommage aux François, ils furent en assez bref terme et légèrement rués Jus, déconfits et du tout vaincus. Et y eut morts dessus la place d'iceux Anglois environ dixhuit cents, et en y eut de prisonniers de cent à six vingts, desquels étoient les principaux les seigneurs de Scalles, de Talbot, de Hongreffortf messire Thomas de Rampston et plu-
sieurs autres des plus notables jusqu'au nombre dessus dit. Et de ceux qui y furent morts furent les principaux ; et les autres étoient toutes gens de petit état et moyen , tels et si faits qu'ils ont accoutumé à amener de leur pays mourir en France. Après laquelle besogne, qui fut environ deux heures après midi , tous les capitaines françois se rassemblèrent ensemble en regraciant dévotement et humble^ ment leur créateur. Et menèrent grand' liesse les uns avecque les autres pour leur victoire et bonne fortune ; et se logèrent celle nuit en icelle ville de Patay, qui est & deux lieues près d'AnviUe , en Beauce ; de laquelle ville cette journée porte le nom perdurablement. Et le lendemain, les dits François retournèrent atout leurs prisonniers et les richesses des Anglois, qui morts étoient dépouillés. Et ainsi entrèrent en la ville d'Orléans, et les autres de leurs gens es marches d'entour et à l'environ , où ils furent grandement reçus de tout le peuple françois. Et par spécial Jeanne la pucelle acquit en icelles besognes si grand' louange et renommée qu'il sembloit à toutes gens que les ennemis du roi n'eussent plus puissance de résister contre elle et que bref, par son moyen, le roi dût être remis et établi du tout en son royaume. Si s'en alla avecque les autres princes et capitaines devers le roi , qui de leur retour fut moult réjoui et fit à tous très honorable réception.
Après laquelle, bref ensuivant fut prise par icelui roi avecque ceux de son conseil conclusion de mander par tous les pays de son obéissance le plus de gens dé guerre qu'il pourroit flner, afin qu'il se pût bouter avant es marches et poursuivir ses ennemis.
A la journée de la bataiUe de Patay, avant que les Anglois sussent la venue de leurs ennemis, messire Jean Fascot , qui étoit un des principaux capitaines , et qui s'en étoit fui sans coup férir, s'assembla en conseil avecque les autres, et fit plusieurs remontrances , c'est à savoir comment ils savoient la perte de leurs gens que les François avoient fait devant Orléans et Jargeau , et en aucuns autres lieux , pour lesquelles ils avoient du pire ; et étoient leurs gens moult ébahis et effrayés , et leurs ennemis , au contraire, étoient moult enorgueillis cl résigbés. Pour quoi il conseilla qu'iU
CHRONIQUES D'ËNGUEREÀND DE MONSTRELET
se retrabissent aax cb&teaux et lieux tenant son parti à l'enYiroa , et qu'ils ne combaltissent point leurs ennemis si en bâte , jusqu'à ce qu'ils fussent mieux rassurés, et aussi que leurs gens fussent venus d'Angleterre , que le régent devoit envoyer brièvement. Lesquelles remontrances ne furent point bien agréables à aucuns des capitaines, et par spécial à messire Jean de Talbot, et dit que si ses ennemis venoient , qu'il les combaltroit. Et par spécial , comme le dit Fascol s'enfuit de la bataille sans coup férir, pour cette cause grandement lui fut reproché quand il vint devers le duc de Bedfort , son seigneur; et , en conclusion , lui fut ôté l'ordre du blanc jarretier, qu'il portoit entour la jambe. Mais depuis , tant en partie comme par les dessus dites remontrances qu'il avoit faites, qui sembloient assez raisonnables, comme pour plusieurs autres excusaoces qu'il mit avant , lui fut , par sentence de procès , rebaillée la dite ordre de la jarretière , jà soit ce qu'il en sourdlt grand débat depuis entre icelui Fascot et sire Jean de Talbot, quand il fut retourné d'èlre prisonnier de la bataille dessus dite. A cette besogne furent faits chevaliers, de la partie de^ François , Jacques de Milly, Gilles de Saint-Simon, Louis de Marconnay, Jean de La Haie et plusieurs vaillants hommes.