LIVRE SECOND
de Gréquy, Jean de Croy, Antoine de Béthune, Jean de Fosseux, le Liégeois de Humiëres, par les mains d'aucuns autres chevaliers. Après lesquelles besognes ainsi mises et conduites, les Anglois et ceux de leur nation tous ensemble étoient d'un côté de la dite bataille de la main sénestre , et les Pieards et autres de la nation de France étoient de l'autre c6té. Et se tinrent en bataille, comme dit est, par très longue espace ; et étoient mis si avantageusement que leurs dits ennemis et adversaires ne les pouvoient envahir et assaillir par derrière, sinon à très grand dommage et danger ; et avecque ce étoient pourvus et rafraîchis de vivres et autres nécessités de la bonne ville de Sentis, dont ils étoientassez près. £t puis, d'autre part, le roi Charles, avecque ses princes et capitaines, fit adonner en son avant-garde la plus grand' partie des plus vaillants et plus experts hommes de guerre de sa compagnie ; et les autres demeurèrent, excepté aucuns qui furent commis sur le derrière au lez devers Paris, par manière d'arrière-garde. Et si avoit avecque ce le roi très grande multitude de gens d'armes, trop plus sans comparaison qu'il n'y en avoit en la compagnie des dessus dits Anglois. Et puis si y étoit Jeanne la pucelle, toujours ayant de diverses opinions, une fois voulant combattre ses ennemis, et autres fois Don ; mais néanmoins toutes les deux parties , comme dit est dessus, étant l'une devant l'autre , furent ainsi , sans eux dèsordonner et tout prêts de combattre, par l'espace de deux jours et deux nuits environ. Durant lequel temps y eut plusieurs grands escarmouches et assauts, lesquelles raconter chacune à part soi seroit trop longue chose; mais entre les autres, y en eut une qui tul moult dure et ftpre et ensanglantée au côté vers les Picards , laquelle dura bien l'espace d'heure et demie. Si étoient aa côté du roi Charles grand parti de Françob et autres gens en très grand nombre , qui très fort et ftprement se combattoient ; et par spécial les archers d'icelle partie tirèrent de leur trait moult courageusement et en très grand nombre l'un contre l'autre.
Si cuîdoient aucuns des plus sachants des dites parties , voyant la besogne ainsi multiplier et croître, que point ne se dussent partir l'un de l'autre que l'une des parties ne fût dé-
confite et vaincue et mise à néant. Toutefois Us se trahirent derrière les uns des autres, mais ce ne fut mie qu'il n'y eût de chacune partie des morts et blessés largement. Pour laquelle escarmouche et bataille dessus dite , le dit duc de Bedfort fut moult grandement content des Picards, pource qu'à celle fois s'étoient portés moult vaillamment.
Et après qu'ils se furent retraits, vint le dit duc de Bedfort au long de leur bataille les remercier en plusieurs Ueux très humblement, disant : « Mes amis, vous êtes très bonnes » gens et avez soutenu grand faix pour nous î •• dont nous vous mercions très grandement, et » vous prions, s'il vous vient aucuns affaires , » que vous persévérez en votre vaillantise et » hardiment. » Esquels Jours, en icelle partie, étoient en moult grand' haine les uns contre les autres; et n'étoit homme, de quelque état qu'il fût, pris à finances, ains mettoient tout & mort sans pitié ni miséricorde ce qu'ils pouvoient atteindre l'un de l'autre ; et comme Je fus informé, à toutes ces escarmouches eut de morts environ irois cents hommes des deux parties, mais ne sais de quel côté en a le plus. En la fin desquels deux Jours dessus dits ou environ, les deux parties se détogèrent les uns devant les autres sans plus rien faire.