‹ Choix de chroniques et mémoires sur l'histoire, Volume 9Chapitre 535 sur 761 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

Bourgogne, un champ d'armes entrepris par avant de Maillotin de Bours, appelant, contre Diessire Hector de Flavy, défendant. Et étoit la querelle pource que le dit Maillotin avoit accusé le dit messire Hector devers le dit duc de Bourgogne, en disant qu'il avoit volonté de soi rendre son ennemi , et se tourner du parti du roi Charles , et lui avoit requis qu'il s'en voulût aller avecque lui, et que d'un commun accord prissent Guy Guillebaut , lequel étoit gouverneur des finances d'icelui duc, ou quelque autre bon prisonnier, pour payer leurs dépens. Sur lequel rapport avoit été chargé de par le dessus dit duc au dit Maillotin que lui-même prtt le dit Hector, et l'amenât prisonnier en la ville d'Arras, ce qu'il fit. Car lui, reçu le mandement dessus dit, fut accompagné de gens en nombre compétent, et s'en alla en un village emprés Corbie, nommé Bauray. Si le manda, et le dit messire Hector vint devers lui, comme non sachant que le dit rapport eût été fait.'de lui. Si y vint à privée mesgnie , car le dit Maillotin feignoit qu'il vouloil parler au dit messire Hector.

Et quand le dit Hector fut venu devers lui , tantôt le prit et fit prisonnier , et le me(ia au dit lieu d'Arras, où il fut longue espace. Néanmoins, par le pourchas de ses amis , fut mené à Hesdin en la présence du duc. Et aussi le dit Hector s'excusa moult fort de ce qu'on lui mettoit sus , disant , entre les autres choses , que le dit Maillotin même l'avoit requis de pareil cas dont il l'accusoit. Toutefois la besogne fut tant pourparlée entre les parties que le Maillotin Jeta son gage , et messire Hector le leva par le congé du prince. Si leur fut jour assigné au Tingtiéme jour de juin, comme dit est, et y pouvoit avoir environ quarante jours de jour. Si baillèrent chacun bon répondant de comparoir en personne au dit jour; laquelle chose ils firent, et pour tant en ce même jour, environ deux beures, vint le dit duc de Bourgogne, de son hôtel d'Arras, grandement accompagné de sa chevderie et autres nobles, à son échafaud, qui étoit fait pour lui tout propice sur le grand marché , contre le milieu des lices , qui par avant avoient été faites au lieu accoutumé. De* dans lequel échafaud entrèrent ,< avec le dit duc , le comte de Saint-Pol , de Ligny et plusieurs autres notables dievaliers et écuyers.

Si avoit dedans le dit parc deux pavillons tendus, et au-dehors d'iceux deux grandes chaires de bois pour les deux champions , et étoit celui de Maillotin au dextre lez du duc, pource qu'il étoit appelant , et le dit messire Hector au séneslre. Lequel pavillon du dessus dit messire Hector étoit armoyé moult richement de seize manières de blasons , c'est à savoir des côtés dont lui et ses ancêtres étoient issus ; et dedans icelui étoit figuré un sépulcre, pource qu'icelui messire Hector avoit été fait chevalier au saint sépulcre de Jérusalem. Si fut assez bref ensuivant le dessus dit Maillotin appelé par le roi d'armes à venir comparoir en personne au Jour qui lui étoit assigné.

Lequel Maillotin, environ onze heures, issit de son chfttel , accompagné du seigneur de Charny, du seigneur de Humières, et de messire Pierre Quieret, seigneur de Ramencourt, avecque plusieurs autres gentilshommes , ses parents et amis ; et séoit sur un cheval couvert de ses armes, et si étoit armé de plein harnois, le bassinet au chef, la visière abattue, tenant en l'une de ses mains la lance, et en l'autre tenoit l'une de ses épées , desquelles il en avoit deux ; et si avoit une grosse dague pendue à son côté au harnois , et menoient deux des chevaliers dessus dits , étant à pied , leur cheval par le frein ; et ainsi vint jusqu'à la barrière des lices, au-dehors desquelles il fit le serment accoutumé en tel cas , en la main de messire Jacques de Brimeu, qui à ce étoit commis et ordoi\,né. .'

Après lequel serment, lui fut la barrière ouverte. Si entra dedans lui et ses gens , qui étoient tous à pied, atout lesquels il s'alla présenter au duc de Bourgogne devant son échafaud, et puis retourna à sa chaire , où il descendit jus de son cheval, et entra en son pavillon pour lui reposer et attendre son adversaire. Et avec lui entra aussi le seigneur de Charny , qui l'introduisoit de ce qu'il avoit à faire , et aucuns autres de ses plus privés. Et assez bref ensuivant , le roi d'armes d'Artois dessus dit appela messire Hector de Flavy, ainsi qu'il [avoit fait l'autre. Lequel messire Hector , environ le quart d'une heure après ; issit hors de son hôtel , et vint tout à cheval , armé et embfttonné, comme avoit fait son adversaire, jusqu'à la barrière des lices, grandi

CHRONIQUES D'ENGUERRAJND DE MONSTRELET

dément accompagné de plusieurs gentilshommes, entre lesquels ëloient les deux enfants du comte de Saint-Pol, c'est & savoir Louis et Thibaut , et menoient tout à pied leurs chevaux par te frein ; et les autres seigneurs sui- Yoient derrière tout à pied , c'est à savoir le seigneur d'Antoing, le vidame d'Amiens, Jean de Flavy, frère du dit messire Hector, Hue de Launoy, le seigneur de Cbamy, le seigneur de Savease, messire Jean de Fosseux, le seigneur de Crèvecœur et très grand nombre d'autres notables chevaliers et écuyers. Lesquels venus à icelle barrière, fût par le dit messire Hector fait le serment ; et puis entra dedans , et s'alla présenter au dessus dit duc de Bourgogne, et après retourna à sa cliaire , où il descendit de son cheval, et puis entra en son pavillon. Si allèrent assez tôt après tous deux devant i'écbafaud d'icelui duc et tout à pied , où ils firent le serment sur le livre, chacun de combattre sur bonne querelle, et après retournèrent en leurs lieux. Et adonc fut crié par le roi d'armes dessus dit que , sur la hart , tout homme vuidàt les lices, sinon ceux qui èloient commis à les garder. Et lors on ôta les chaires et pavillons, et fut crié derechef qu'on laissât aller les champions, et qu'ils fissent leur devoir. Si avoit été ordonné de par le prince que de chacune partie demeurassent dedans les lices huit hommes de leurs plus prochains , non armés , avecque les huit qui étoient commis pour les prendre ou lever , quand ils auroient le commandement du Juge; et leur chevaux , qui étoient couverte de leurs armes, furent laissés aller. Après lequel cri, le dessus dit Maillotin de Bours, qui éloit appelant , commença à marcher tout premier ; et après, messire Hector vint contre lui, chacun d'eux deux paumoyant leurs lances gentement; lesquels , à l'approcher , les jetèrent l'un contre l'autre , et point ne s'entr'atteignirent. Et incontinent, montrant signe de grand' hardiesse, approchèrent l'un l'autre, et commencèrent à combattre , et pousser très fort de leurs épées l'un sur l'autre. Toutefois , en ce faisant , messire Hector leva au dit Maillotin la visière de son bassinet, de coups d'ëpée , par plusieurs fois, tant qu'on véoit son visage pleinement. Pourquoi le plus d'iceux là étant lenoiènt messire Hector être au-dessus de sa

querelle. Néanmoins le dit Maillotin , sans loi pour ce ébahir, à toutes les fois le referma vilement, en frappant de son épèe par-dessus , et en démarchant un pas.

Durant lequel temps que les deux diampions dessus dits montrèrent signe de grand' hardiesse et vaillance l'un contre l'antre , fut dit de par le duc de Bourgogne qu'on les prit en ce point, laquelle chose fut faite sans délai par ceux qui étoient commis à ce faire, et n'»voient point tiré de sang l'un de l'antre. Si fat tantôt ordonné que chacun d'eux retonmlit en son hôtel. Laquelle chose ils firent, el istirent hors des lices , aussitôt l'un comme l'autre, chacun par son lez. Et le lendemain, chacun d'eux dînèrent & la table du duc , et étoit messire Hector au dextre lez. Après lequel dtner leur fut ordonné de par icelui doc el sur peine capitale que jamais ne portassent dommage ni déshonneur l'un & l'autre , ni a leurs amis , alliés et bienveiUants ; et avec ce, leur fit pardonner la malveillance qu'ils avoioit l'un à l'autre, et les fit toucher ensemble.

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