CHAPITRE CXra
Comment lei FranfoU coldèrent prendre le cfaitean de Rouen.
Le lr(Hsième jour de février en cet an, par renlrq)riMdu maréebal de BouMae, s'astem"
blèrent le seipeur de Fontaines, messire Jean Foulquet, le seigneur de Mony et plusieurs autres, jusqu'au nombre de six cents combattants ou environ, en la cité de Beauvais, et s'en allèrent jusqu'à une lieu près de Rouen, et là se mirent en embûche dedans le bois, et envoya le dit maréchal secrètement un gentilhomme nommé Richarville, avec lui de cent à six vingts combattants, tous de pied, exceptéquatre ou cinq, qui étoient sur petits chevaux, jusqu'au chfltel de Rouen, dedans lequel icelui maréchal par avant avoit fait moyens certains d'un saquemenl nommé Pierre Audebeuf Biernois, qui tenoit le parti des Aoglois ; mais par moyens avoit fait traité et accord avec lui de livrer le dit chftlel, laquelle chose il fit et entretint sa promesse quant à ce, car le dessus dit Richarville et ceux qui étoient avec lui les trouvèrent tous prêts, et de fait entrèreni tous dedans, réservé deux ou trois qui gardèrent les chevaux. Si conquirent et gagnèrent tantôt la plus grand' partie du dit chàlel, et par spécial la grosse tour, qui étoit moult bien garnie. Dedans lequel chfltel étoit couché le comte d'Arondel et plusieurs Anglois, lesquels, ou la plus grand' partie du dit cbâtel, se sauvèrent an mieux qu'ito purent par-dessas la muraille, sinon aucuns qui se retrahirent vers la ville, et là se tinrent, et si en y eut aucuns morts et navrés par les dits François.
Et après que les besognes furent ainsi avancées, le dessus dit Ridiarville remonta assex tôt fl cheval et retourna moult h&trvement où il avoit hiissé le marédialet ses gens, auquel il raconta tout l'état et gouvernement de l'entreprise dessus dite, en leur disant qu'ils chevauchassent soigneusement et bien en faflte pour secourir leurs gens, et que sans doute en bi:ef temps seroil le chfltel tantôt parconquis. Mais, à bref dire, pour chose qu'il sut remontrer, oncques ne put tant faire qu'ils se voukissent conclure ni mettre en voie pour y aller, jà soit chose que le dessus dit maréchal et grand' partie des plus notables de ceux qui étoient avecque lui leur eussent promis de leur foi, à leur département, qu'ils les seeourroient sans point de doute, s'il advenoit que la dite entreprise vtnt bien. Néanmoins ils n'en vouloient rien faire, car quand ils furent ainsi qu'à une lieue près de RoMn à ioatet gens, Us se oobh
CHRONIQUES D'ÊNGUERRÀND DE MONSTRELET
mencèrenl à débattre l'un contre l'autre pour avoir la plus grand' part du butin, lequel point n'étoit encore gagné. Et à cause de ce retournèrent sans aller plus avant, et laissèrent leurs gen» en ce danger. Pour quoi quand le dessus dit Richarville, qui vaillamment avoit achevé son entreprise, fut retourné, leur dit plusieurs grands injures et reproches, lesquels ils souffrirent assez patiemment, et se départirent de là hfttivement. Si s'en retournèrent à Beauvais et es autres lieux dont ils étoient venus, lequel retour déplut moult grandement à icelui de Richarville, pour tant qu'il avoit été meneur des dessus dits entrepreneurs, et aussi fit-il à aucuns autres qui y avoient de leurs prochains amis, pour tant ne demeurèrent-ils mie qu'ils s'en retournassent au dit lieu de Beauvais comme les autres. Et entre-temps, les dessus dits qui étoient en icelui chfltel contendoient de tout leur pouvoir & débouter les Anglois, leurs ennemis, hors de la porte du dit chftleau qu'ils lenoient vers les champs.
Et quand ce vint vers le jour qu'ils n'oyoient point de nouvelles de leurs gens, ils aperçurent bien qu'ils ne auroient point de secours et qu'ils étoient fraudés de la promesse qui leur avoit été faite , si en furent moult émerveillés et ébahis. Et d'autre part, les Anglois s'assemblèrent de tous côtés en grand' diligence , qui les assaillirent moult flprement et durement. Si vinrent avecque grand nombre de combattants de Rouen , pour doute qu'ils ne fussent suspicionnés d'iceux Anglois qu'ils fussent favorisables à iceux François ; lesquels François , voyant que bonnement n'étoient point assez puissants pour garder tout ce qu'ils avoient conquis, tout d'un commun accord se retirèrent vers la dite tour, atout ce qu'ils pouvoient avoir de vivres, eux veuillant mettre là dedans et la tenir jusqu'à la mort, laquelle chose ils firent ; mais assez bref ensuivant , ils furent de toutes parts environnés et très fort combattus de plusieurs gros engins que les dits Anglois firent asseoir contre la grosse tour, et tant en ce continuèrent qu'elle fut moult endommagée en plusieurs lieux, et avec ce ceux de dedans avoient assez petitement vivres et autres choses à eux nécessaires ; pour lesquelles affaires, et aussi qu'ils n'avoient nulle espérance d'avoir secours , hirent con-
traints d'eux rendre en la volonté du roi Henri et de son conseil, en la fin de douze jours après la prise dessusdite. Toutefois, avant qu'ils fus< sent conquis , ils firent de grands dommages aux Anglois par les engins et artilleries qu'ils avoient attraits en la dite tour. Si Airent tous pris prisonniers et mis en bonne garde, et depuis, bref ensuivant , en y eut cent cinquante qui eurent les tètes coupées dedans la ville de Rouen, et le dessus dit Pierre Audebeuf Biernois fut écartelé et mis en lieux accoutumés.
En ces jours, le duc de Bourgogne se partit de son pays d'Artois atout mille combattants ou environ , qu'il mena en son pays de Bourgogne, et là séjourna l'espace de trois jours ou environ pour visiter le pays , qui moult étoit oppressé de ses ennemis. Si vinrent là devers lui l'archevêque de Rheims et autres notables ambassadeurs envoyés de par le roi Charles pour traiter de paix entre icelles parties; mais enfin ne purent en rien concorder, et s'en retournèrent devers le dit roi Charles, et après que le dit duc eut ordonné gouvernement en la marche de Bourgogne , il s'en retourna en Artois, Flandre et Brabant.