CHAPITRE CLXVn
Comment le« dura de Bourgogne et de Bonrbon convinrent ensemble, en U cité de Nevers, sur traité et convention de pall.
Après ce que la guerre eut long temps duré moult cruelle et merveilleuse entre le duc de Bourgogne, d'une part, et son beau-frère le duc de Bourbon , d'autre part , y eut aucuns moyens ouverts secrètement entre icelies deux parties, sur espérance de les apaiser. Et, pour le premier commencement, furent envoyés aucuns ambassadeurs, d'un côté et d'autre, sous bon sauf-conduit , en la ville de Mâcon , et là furent par plusieurs journées. Si y eut entre eux , de première venue, aucuns différends, pour savoir lequel d'iceux deux ducs auroit la prérogative et honneur d'être nommé devant ; et enfin , considérées plusieurs raisons qui furent alléguées d'icellcs parties, fut conclu que le duc de Bourgogne seroit premier
nommé et auroit la prévention de toutes honneurs devant le duc de Bourbon. Et , ce fine, pourparlèrent par diverses manières de les apaiser ; et , de fait , firent aucuns approches et avis sur ce ; et , avec ce,' prirent autre jour pour eux assembler au lieu où dévoient convenir ensemble les deux ducs dessus dits en leurs 'personnes , c'est & savoir enj la] ville] de Douzi ou en la cité de Nevers; et prirent jour d'eux assembler au mois de janvier. Si se départirent de là et s'en retournèrent chacun des dits ambassadeurs devers leur prince et seigneur ; et lors le dit duc de Bourgogne solennisa la fête de Noël et des Rois en sa ville de Dijon , et tint moult puissant et noble état.
Et après ces jours passés, lui , très grandement accompagné du comte de Nevers , du marqnis de Rotbelin , de son neveu de Clèves et de plusieurs autres notables chevaliers et écuyers, avec grand nombre de gens de guerre, se tira & Douzi et de là à Nevers, et se logea en l'hôtel de l'évêque, attendant aucuns jours le dessus dit duc de Bourbon ; et sa sœur la duchesse et deux de ses fils, très honorablement accompagnés de chevaliers et d'écuyers, de dames et de damoiselles , vint trouver au dit lieu de Nevers son firère le duc de Bourgogne, lequel alla au-devant d'elle hors de son hôtel , et la reçut et conjouit très joyeusement et amoureusement, car piéça ne l'avoit vue; et pareillement fit-il ses deux neveux , jà soit ce qu'ils fussent de bien jeune âge. Si descendit la dite duchesse de dedans son chariot, et le duc son frère la mena par la main jusqu'à son hôtel, où il prit congé d'elle, et la laissa reposer pour celle nuit ; et le lendemain, la dite duchesse vint à l'hôtel du duc son frère, où elle fut moult honorablement reçue , à' très grand' Joie, et y eut de beaux ébattements. Si y fit-on les danses par longue espace, et y eut moult grand' foison de mommeurs de la partie du duc de Bourgogne.
Et ce fait, après qu'on eut pris vin etépices, chacun se retrabit en son hôtel jusqu'au lendemain, qu'on tint conseil où il fut ordonné et institué qu'on manderoit Artus de Bretagne, connétable de France, et l'archevêque de Rheims. Et assez brefs jours ensuivants, vint le duc de Bourbon, accompagné de messire Christophe de Harcourt , du seigneur de la Fayette,
maréchal de France, et de plusieurs autres notables et vaillants chevaliers et écuyers. Audevant et à rencontre duquel le dessus dit duc de Bourgogne envoya aux champs les seigneurs de son hôtel , et quand il approcha , le dit duc de Bourgogne alla moult hâtivement à rencontre de lui au dehors de la ville; et 1& s'entre-rencontrërent les deux ducs , et firent l'un à l'autre très grand honneur et révérence, en montrant semblant d'avoir l'un envers l'autre très fraternelle et très grand' amour ensemble. Et lors un chevalier de Bourgogne, qui étoit là , dit haut et clair : « Entre nous » autres, sommes bien mal conseillés de nous » aventurer et mettre en péril et danger de » corps et d'ame pour les singulières volontés » des princes et grands seigneurs, lesquels, » quand il leur plaît , se reconsillent l'un » avecque l'autre , et souventes fois advient » que nous en demeurons pauvres et dé- » truits. » ■; •
Si fut cette parole bien notée et entendue de plusieurs là étant, de toutes les deux parties , et bien y avoit raison ; car très souvent en advient ainsi. Néanmoins , après celte reconnoissance, le dit duc de Bourgogne convoya son beau-frère jusqu'à son hôtel, et de là se trahit au sien. Et après, le dit duc de Bourbon , lui et sa femme vinrent voir le duc de Bourgogne en son hôtel, et là derechef furent faites plusieurs grandes Joyeusetés les uns avecque les autres. Et le.lendemain, les deux ducs et la duchesse tous trois ouïrent messe en un oratoire, et après dîner se tint un grand conseil en l'hôtel du comte de Nevers, auquel la paix fut du tout conclue entre iceux deux seigneurs, c'est à savoir le duc de Bourgogne et le duc de Bourbon ; lequel traité fut si bien conclu qu'à tous les deux fut très agréable, et pour tant incontinent de mieux en mieux fut par eux et toutes leurs gens généralement faite plus grand' joie et semblant de grand amour les uns avec les autres que par avant n'avoit été fait, et en faisant toutes ces fêtes et ébattements , la plus grand' partie furent aux dépens du duc de Bourgogne, car bien le vouloit ainsi être fait.
Et outre, durant les besognes dessus dites , vinrent au dit lieu de Nevers le comte de Richemont, connétable de France, qui aussi
avoit épousé la sœur au duc de Bourgogne; et avecque lui vint Regnault de Chartres, archevêque et duc de Rheims, grand-chancelier de France, accompagné de plusieurs notables gens de conseil , et de plusieurs chevaliers et écuyers, au-devant desquels allèrent les deux ducs et grand' compagnie de leurs gens. El quand ils s'entre assemblèrent , ils firent l'un à l'autre très grand' révérence et honneur , et tous ensemble allèrent moult cordialement jusqu'en la ville, où ils furent logés chacun à son état, au mieux que faire se put. Et briefs jours ensuivants, furent tenus plusieurs étroite conseils sur la paix et réconciliation d'entre le roi de France et le duc de Bourgogne; et mèmement par ses ambassadeurs dessus dite furent faites plusieurs offres au duc de Bourgogne pour l'intérêt de la mort Jean son père; lesquelles offres lui furent assez agréables , et tellement fut traité en ce même lieu de Nevers qu'il fut content de prendre et accepter la journée de convention, qui depuis se tint à Arras , sur intention de paraccomplir le surplus.
Et ces besognes ainsi achevées, les parties se départirent très amoureuseipent , elle fit-on savoir en plusieurs lieux et divers royaumes Et contrées, et mêmement à notre saint père le pape et au concile de Bftle, afin qu'un chacun d'eux envoyât ses ambassadeurs pour le bien et enlretènement de la besogne. Et depuis celle journée de Nevers, et que le dit duc de Bourgogne fut retourné à Dijon, se prépara de tous poinls de retourner en son pays d'Artois , afin d'apprêter ses besognes pour être à la dessus dite convention d'Arras. Et ainsi , de ce jour en avant, les frontières des marches de Bourgogne commencèrent à être assez paisiblement l'un contre l'autre, plus que par avant n'avoient été.
En ce temps , le damoisel de Richement , atout sept ou huit cents Anglois et Picards que messire Jean de Luxembourg lui avoil envoyés, alla au pays d'Ardenne aroir et courre plusieurs villes du damoisel Everard de La Marche et icelles du tout mettre & saquemenl ; et après que au dit pays eurent fait moult de dommages par feu et par épée, ils s'en retournèrent sans perte atout grands proies.
Item, en cet an, René, duc de Bar, fil assié-