CHAPITRE CCXI
Cooiinenl le roi d'Econe fut meuriri par nall en M chambre, par le comte d'AthoIles, lOD oncle, et tuiret matière*.
Au mois dessus dit, advint Une très grande et merveilleuse cruauté au royaume d'Ecosse. Car le roi d'icelui pays, qui étoit à Saint-Jean, séant sur la rivière de Tay, au milieu de son royaume, etlà âëjoumoit et tenoit son état en une abbaye de Jacobins au dehors d'icelie ville, fut là épié par aucuns de ses baineurs ; et étoit le chef et capitaine un sien oncle nommé lè comte d'Atholles. Si vint le second mercredi de carême, qu'il étoit jeûne des quatre-temps, accompagné de trente hommes ou environ, jusqu'à la chambre du roi , qui de rien ne se doutoit, une heure après minuit. Si rompirent et dépecèrent l'huis de la dite chambre et entrèrent dedans ; et là mirent le dit roi à mort cruellement, en lui faisant plusieurs plaies, jusqu'au nombre de trente ou au-dessus , dont il y en avoit aucunes adressées droit à son cœur. Durant laquelle cruauté , la reine sa femme, sœur au comte de Sommerset d'Angleterre , pour le cuider rescourre et le préserver de cet inconvénient, fut navrée en deux lieux moult vilainement par aucuns d'iceux facteurs. Et ce fait, s« partirent de là hâtivement, pour
eux mettre à garant et à sauveté. Et lorsj par le cri de la dessus dite reine, comme par autres de ses gens, fut icelle besogne tantôt divulguée et prononcée, tant en l'hôtel comme en la dite ville. Si s'assemblèrent en très grand nombre ceux de son dit hôtel et de la ville , et vinrent en la chambre du roi, où ils ti'ouvèrent le dit roi meurtri très piteusement, comme dit est dessus, et la reine navrée, dont ils eurent au cœur très grand' tristesse, et eb firent moult grands douleurs et lamentations ; et le lendemain fut mis en terre très solennellement aux chartreux.
Et tantôt après ensuivant, furent inandès les nobles et grands seigneurs du royaume d'Ecosse, lesquels conclurent tous ensemble àvecque la dite reine qti'iceux homicides fussent poursuivis en très grand' diligence. Laquelle conclusion fut mise à exécution; et enfin furent tous pris et mis à mort par divers et merveilleux tourments, c'est à savoir le dit comte d'Atholles, oncle du roi d'Écoâse, qut étoit le principal^ eut le ventre ouvert, et lui ôta-on les boyaux hors, et puis furent ars en un fcU en sa présence, et puis fiit écartélê ; et furent mis les quartiers au dehors des quatre plus puissantes villes d'icelui royaume d'EcoSsé; un nommé ftobert Stewart,', qui étoit un de$ principaux facteurs, fut pendu à un gibet, et après écartelë; Robert de Gresme fut mii sur une charrette, où it y avoit Un gibet faii au-dessus tout propice, auquel on avoit attaché l'une de ses mains, c'est à savoir celle dont il avoit féru ie dit roi d'Écbsse, et en cet état fut mené par la Ville en plusieurs rues; et environ lui avoient trois exécuteurs de justice, qui lui lançoient les fers tout chauds parmi les cuisses et autres parties de son corps; et après fut écartelé. Et les autres, chacun en droit soi, furent tourmentés très horriblement. Et fut cette justice tout accomplie en dedans les quarante jours après la mort du dessus dit roi d'Ecosse. Et la cause pour quoi le dit comte fit cette cruauté à son dit neveu le roi d'Ecosse fut pour ce qu'après qu'icelui roi fut retourné d'Angleterre, où il avoit été long temps prisonnier, comme il est déclaré en mon premier livre, et il fut retourné en son royaume d'Ecosse, il fit de très grands justices de plusieurs grands seigneurs, tant de son sang comme
CHRONIQUES D'ENGUERRAND DE MONSTRELET
d'autres, qui avoienl eu le gouvernement de son royaume durant sa dite prison, et n'avoient point fait leur devoir, selon son vouloir, de le délivrer de la dessus dite prison. Entre lesquels en avoit Tait exécuter aucuns qui étoient moult prochains au dit comte d'Albolles. Et pour tant, jà soit ce que devant le jour du dit homicide, il fût un des plus prochains et plus féables du dit roi, néanmoins lui avoit de long temps gardé cette mauvaise pensée et volonté, laquelle enfln il mit à exécution comme vous avez ouï ci-dessus. 'Lequel roi d'Ecosse avoit un sien fils âgé de douze ans ou environ, lequel, par l'autorité et du consentement des trois états du pays, fut prestement élu et élevé & roi d'Ecosse, et fut mis à gouvernement d'un moult notable chevalier, nommé messire Guillaume Criston, lequel le gouvernoit dés le vivant du roi son père; et avoit icelui roi nouvel la moitié du visage droit à ligne vermeil, et l'autre blanc. Et puis après certain temps ensuivant, la dite reine embla au dit chevalier le roi son fils au chAtel de Haindebourg, et le mil en autre gouvernement, c'est à savoir de grands seigneurs du pays, lesquels depuis firent mourir le comte de Douglas et un sien frère, appelé David de Combrelant, pource qu'on disoit qu'il avoit fait conspiration contre le jeune roi pour le déposer de sa seigneurie. Si avoit icelui jeune roi six sœurs, dont l'atnée étoil mariée au dauphin, fils au roi de France; et depuis en eut une le duc de Bretagne; et la tierce fut mariée au fils du duc de Savoie; la quarte, au fils du seigneur de La Yère en Hollande. Et après, la reine d'Ecosse, mère aux enfants dessus dits, se remaria à un jeune chevalier nommé Jacques Stuart, et en eut plusieurs enfants.
Or est ainsi que depuis cet article écrit, je sus par approbation que le dit comte d'Atholles, principal facteur de la mort du roi d'Ecosse, fut devélu tout nu en pures ses braies en la ville de Haindebourg, et fut tiré par plusieurs fois à une poulie, encontre mont tout haut, et puis on le laissoit cheoir en bas & deux pieds de terre; et après fut mis sur un pilier, et couronné d'une couronne de fer ardent, en signifiant qu'il étoit le roi des traîtres. Et le lendemain fut mis sur une claie tout nu, et traîné de rue en rue; et après fut mis sur une table,
et lui ouvrit-on le ventre; et puis Furent tous ses boyaux et entrailles tirés hors et jetés en un feu, et ars en sa présence durant sa vie; et depuis fut son cœur jeté au feu; et après fut décapité et écartelé, et les quartiers mis aux quatre meilleures et bonnes villes d'icelui royaume d'Ecosse, comme dit est ci-dessus. Et avecque ce que les dits facteurs moururent par divers martyres et tourments, furent aussi exécutés plusieurs de leurs plus prochains amis, qui point n'en étoient coupables; et n'est point mémoire qu'oncques on vtt faire aux chrétiens plus Apre justice.
En ce propre temps, le duc de Bourgogne tint plusieurs étroits conseils avecque les trois états de son pays, pour avoir avis pour résister contre la descendue et puissance des Ânglois, ses ennemis, lesquels il attendoit chacun jour.
H fut sur ce conclu de mettre garnison par toutes les frontières, tant sur la mer comme ailleurs. Et aussi fut ordonné A tous les n<Ales de ses pays et autres qui s'avoient accoutumé armer qu'ils fussent prêts, toutes les fois qu'on les manderoit, pour aller avecque les capitaines qui étoient commis pour la garde et défense des pays, c'est à savoir, en chef, Jean de Bourgogne, comte d'Étampes. Et d'autre part, durant le temps dessus dit, plusieurs citoyens de la ville de Lyon sur le Rhône se rebellèrent contre les ofllciers du roi de France, pour et à cause de ce qu'ils étoient trop travaillés de gabelles et subsides qu'on levoit sur eux; mais pour cette cause en furent plusieurs exécutés, et les autres emprisonnés par les dits officiers royaux. Et pareillement aucuns Parisiens furent accusés de vouloir relivrer la ville de Paris aux Anglois; entre lesquels en furent décapités maître Jacques Roussel et maître Mille des Saulx, avocats en parlement, et avecque eux un poursuivant; desquels les biens furent confisqués au roi.
En l'an dessus dit se mirent les Gantois en armes, et en très grand nombre, et occirent un nommé Gillebert Pacletent, souverain doyen des métiers, et lui imposèrent qu'il avoit empêché qu'on n'assaillit pas la ville de Calais quand on fut devant, et que les engins jetèrent peu durant le siège ; et disoient que trahison y avoit couru. Si requéroient, entre les autres choses, qu'on ordonnAt et publiât que dorèna-
UVRE SECOND
vant on ne brassât plus nulles cervoises et qu'on ne ftt nuls autres métiers à trois lieues près de Gand. Mais pource que les eschevins et autres officiers de la ville se mirent atout la bannière de France amiablement avecque eux sur le marché des Vendredis, et leur dirent courtoisement qu'ils en auroientavis et conseil, et Teroient tant qu'ils y pourvoieroient en telle manière qu'ils s'en devroient bien tenir pour contents, par raison ils furent tantôt rapaisés ; et tantôt se départirent d'illec et mirent Jus leurs armures paisiblement. Et après plusieurs conseils tenus par les échevins et les doyens des métiers d'icelle ville sur le fait de la dite requête, icelle fut déclarée être inutile et déraisonnable ; et finablement fut conclu et déterminé qu'on laisserolt le pays en l'état où il a voit été moult longuement, sans faire aucune irraisonnable Douvellelé.