‹ Choix de chroniques et mémoires sur l'histoire, Volume 9Chapitre 670 sur 761 · CHAPITRE CCXra · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCXra

Comment ceux de Bruges s'émurent contre leur prince et ses ofiiciers, et j eut grand débat et grand' occision.

Au commencement de cet an, se rémurent ceux de Bruges contre les officiers du prince, et occirent assez soudainement Maurice de Yersenaire. Et étoient bourgeois, maîtres et échevins, lui et Jacques son frère, lequel aussi ils occirent, pource qu'ils étoient allés à Arras devers le duc de Bourgogne, leurpriuce. Et furent allés querre par la couverture des maisons où ils s'étoient allés musser quand ils surent qu'on les quéroit pour eux occire. Desquels les plus notables furent tous en grand doute. El ainsi le duc de Bourgogne, quand ce fut venu à sa connoissance, en fut très mal content; et pour plusieurs fois fit grand' délibération avecque ceux de son conseil pour savoir comment on les pourroit punir. Si lïit avisé qu'on enverroit secrètement aucunes personnes féablés dedans la dite ville parler à ceux qu'on pensoit être de la partie du dit duc, pour savoir comment on pourroit punir et corriger ceux qui faisoient les lamentations dessus dites. Et ce fait, grand' partie des plus notables écrivivirent secrètement devers le dit duc de Bourgogne, en eux excusant des rigueurs dessus dites ; et lui firent savoir que volontiers aideroient à punir les dessus dits mainteneurs.

Et adonc, sur intention de faire ioelle publier,

CHROMQUES D'ENGUERjftAKD DE MONSTRELET.

le dessus dit di|c de Bourgogne, qui ayoit volonté d'aller en Hollande pour aucunes besognes et affaires, comme on disoit, et passer par Bruges, et voir comment et en quelle manière on pourroit le mieux besogner sur cette matière, si fit assembler grand nombre de gens d'armes de ses Picards de Picardie, sous plusieurs capitaines, au nombre de quatorze cents combattants ou environ. El après, partant de Lille atout iceux et plusieurs notables seigneurs, s'en alla au gtle en la ville de Roulers; et le lendemain envoya ses fourriers devant en la ville de Bruges ; avec lesquels allèrent plusieurs des gens d'armes dessus dits, pour prendre les logis, comme il est de coutume. Si entrèrent dedans et se logèrent dedans, chacun en droit soi, où ils pouYoientlemjeux; et le dit duc les suivit tantôt après atout ses gens, et avoit d'heure en heure nouvelles de ceux de la ville. Et pour vrai, la plus grand' partie des plus puissants pus^nt été bioo Joyeux si ceux qui avoient fait les offenses dont dessus est faite mention eussent été punis ; car c'étoient gens de petit état, qui ne désiroient autre chose que de fort entroubler les besognes pour eux augmenter et avoir majesté sur les plus riches. Et pour ce, quand ils surent la venue du dit duc de Bourgogne, furent en grand doute et pensoient que celte assemblée se faisoit pour eux, ce qui étoit vérité. Et pour tant se commencèrent à assembler par compagnies et ep divers lieux, et en y eut aucuns qui donqèrent à entendre que le dit duc et les Picards venoient là pour les détruire et pour piller la ville. Et àdonc les autres, entendant et oyant ces paroles, furent plus que devant en grand effroi , et s'armèrent communément et en très grand' multitude'. Et de fait, atout beaux ribaudequins de guerre, se mirent sur le marché et envoyèrent grand' partie de leurs gens à la porte vers Roulers, par où leur prince devoit entrer.

Et éloil le mercredi des fêtes de la Pentecôte. Et quand le dit duc fut venu, qu'il cuida entrer dedans, il trouva les barrières fermées et les Brugelins armés et embâtonnès ; lesquels ne furent point contents de lui laisser entrer, sinon à petite compagnie et à simple état, ce que point ne leur vouloil accorder ; ains leur fit réponse que point n'y entreroit si toutes ses gens n'étoient avecque lui. Durant lequel temps

y eut plusieurs parlements par manière de moyens entre iceùes parties ; et ëtoient lors avecque le dit duc œessire Boland de Uatekerque et messire Colard de Commines, qne les dessus dits Bru|;elins avoient très mal en grâce ; et aussi ètoient avec le dit duc plusieurs autres seigneurs et notables hommes de guerre et de grand' autorité , c'est à savoir le comle d'Etampes, le seigneur de l'Ile-Adam, le seigneur de Teryane, le seigneur de Huœières, If! seigneur de Haubourdin, le seigneur de Siyeuse, le seigneur de Grévecœur, Jacques Kiriel, le seigneur de LiterneUe, Pierre de Roabaix et plusieurs autres qui avoient grand' merveille de voir les manières que tenoient iceux Brugelins contre leur prince. Et y eut d'aucuns qui furent d'opinion qu'on prit une partie do ceux qui étoient venus pour traiter et parler tu dehors d'icelles barrières, et qu'on cotipit les hàtereaux â ceux qui seroient trouvés coupables des commotions devant dîtes ; mais ce propos fut délaissé, pour doute qufils ne fissent le pareil à ceux qui étoient dedans entrés pour prendre leurs logis. Néanmoins, après que les dites parties eurent parlementé assez longuement les uns avec les autres, de deux à trois heures, fut conclu que le dit duc y entreroit. Devant laquelle entrée il garnit la porte et y mit de ses gens , c'est à savoir Charles de Rochefort, messire Jean, bâtard de Dampierre, Mériadec, breton, accompagnés d'aucuos gentilshommes et partie de ses archers.

Ainsi entra dedans le dit duc en moult bdle ordonnance, accoinpagné de plusieurs seigneurs et autres gens de guerre, et se con>mença & mettre bien avant en la ville pour aller descendre & son hôtel. Et quand ce vint qu'il y eut dedans de quatre à cinq cents de ses gens, ceux de la ville, qui, comme dit est, étoient à la porte en très grand' nombre, armés et embâtonnès , refermèrent icelle barrière et puis la porte, et enfermèrent les autres dehors. Laquelle chose fut noncée au dit duc, qui en fut très déplaisant; et fit dire à d'aucuns des dits gouverneurs que puisqu'on ne lui wuloit laisser ses gens entrer avecque lui, qu'on le remit dehors, à quoi ils s'excusèrent aucunement. Et entre-temps le duc fit mettre eo ordonnance une partie de ses gens au vd marché, durant lequel temps s'émut déliâtes-

UVRE SECOKD.

tre les parties ; et commencèrent & tirer et A comballre l'un contre l'autre enpiusieurs lieux. Et adonc fut conseillé icelui duc qu'il se retrabtt vers icelle porte pour la reconquerre, afin qu'il pût avoir ses gens avecque lui, etreluurner dehors, si besoin lui en étoit. Laquelle chose il fit ; et envoya par une rue une partie de ses gens sur les fossés, pour envoyer ceux qui étoient devant la dite porte au travers, et lui en sa personne alla par la grand' rue. Si écrièrent leurs ennemis, tous à une voix ; et les envahirent en moult grand' bruit ; mais sans délai ces Brugelins se départirent et laissèrent celle porte ; si furent aucunement poursuivis, et les aucuns mis à mort.

Et adoncque le seigneur de l'Ile-Âdam', qui s'étoit mis à pied avecque aucuns archers qui point ne faisoient bien leur devoir à son plaisir, se bouta si avant pour rebouter les dessus dits, pensant que les autres le suivissent de près, qui rien n'en faisoient, sinon assez doutablement, qu'il fut incontinent envahi de plusieurs Brugelins; lequel, avant qu'il put avoir aucun secours, fut mis à mort, et lui arrachèrent l'ordre de la toison qu'il portoit. Pour la mort duquel le dit duc et généralement tous ceux qui étoieut avecque lui avoient au cœur très grand tristesse i mais ils n'en purent avoir autre chose. Et n'y avoit celui qui ne fût en très grand doute de sa vie, pource qu'ils sentoient icelles communes être en très grand' multitude tous en armes, prêts pour les envahir de toutes parts ; et n'étoient qu'un petit de gens au regard d'iceux. Néanmoins le dit duc, de sa personne, fut tot^jours assez reconforté, et avoit grand regret qu'il ne pouvoit avoir ses gens qui étoient dehors, pour combattre les dits Brugelins, lesquels il véoit ainsi émus. Et d'autre part, ses gens de dedans étoient en grand doute, et ceux qui étoient dehors avoient très grand' déplaisance ; car ils savoient par leurs'gens qui étoient sur la dite porte le meschef et Iribulalion où étoient leur prince et leurs compagnons. Et avecque ce virent Jusqu'à huit ou dix d'iceux leurs compagnons, lesquels furent acbassés sur les fossés par le^ Brugelins, qui pour eux cuider sauver saillirent es fossés et furent noyés.

Si dura celte mortelle tempête moult cruelle, tfedaps ic^Ue ville de Bruges, par l'espace

d'heure et demie ou envirop. Et après, pource que le dit duc fut averti qu'ils s'apprètoient tous aval la ville à grand' puissance, pour 1& venir à eux combattre atout grand nombre de ribaudequins, artilleries et autres habillements de guerre, à quoi nullement n'eût su résister, lui fut conseillé derechef qu'il se mit en tous périls et en peine de reconquerre la porte devant dite, où ses ennemis étoient assemblés. Et lors vint vers eux pour les combattre, atout ce que pour lors pouvoit avoir de gens ; mais ils se départirent hâlivemenl comme ils avoient fait. Si furent pris les marteaux qui étoient dedans la maison d'un maréchal, assez près de la dite porte ; si leur bailla icelui maréchal, et en furent tantôt rompus les verroux d'icelle porte et les serrures. Et quand elle fut ouverte avecque les barrières, lors issirent ses gens de grand' volonté; mais le dit duc, qui étoit monté sur un moult l^on coursier durant toutes ces tribulations dessus dites, et avoit moult fort été approché de ses ennemis, demeura sur le derrière en guise de bon pasteur, et se mit à chemin pour retourner en la ville de Roulers, dont il s'étoit parti ce propre jour, très ennuyeux de cœur de ce qu'il véoit les besognes ainsi tourner sur lui , et par spécial de la mort du seigneur de l'Ile-Âdam dessus nommé, et de ses autres gens. Si étoient la plus grand' partie de ses autres gens d'armes là étants si effrayés qu'à grand' peine leur pouvoit-on faire tenir ordonnance au retour dessus dit. Et n'étoient point entrés en icelle ville avec le dit duc messire Roland de Hulekerque, ni messire Colard de Commines. Si furent morts en icelle journée des gens du duc jusqu'à cent ou plus, qui tous furent enterrés en un fosse au cimetière de l'hôpital, réservé le seigneur de l'Ile-Adam, qui fut enterré à part lui ; et depuis à grand' solennité fut remis en l'église de Saint-Donast de Bruges. Et si en demeura deux cents prisonniers des gens du dit prince, desquels, le vendredi ensuivant, en y eut trente^leux décapités ; et le surplus eurent leurs vies sauves par les prières de bonnes gens d'église et des marchands d'étrange pays, qui en firent très humble requête.

Et au bout de huit jours ensuivant délivrèrent atout leurs bagues tous les familiers du dit duc de Bourgogne; mais ils firent écarteler le

CHRONIQUES D'ENGUERRAND DE MONSTRELET

dessus dît maréchal dont dessus est faite mention, qui avoit livré les marteaux pour ouvrir la porte ; et se nommoit Jacob Yan Ârdoyen. Et quant aux Brugelins combattants au prince, n'en y eut de morts que douze ou environ. Et entre les dits Picards qui furent morts , y eut peu de gens de renom, sinon le devant dit seigneur de rile-Adam et un huissier de salle du duc de Bourgogne , nommé Herman. Et quant est au gouvernement d'iceux Brugelins, ils étoient nuit et jour en armes en très grand nombre , tant sur les marches qu'ailleurs. Et bref après ensuivant allèrent abattre la maison d'un bourgeois nommé Gérard Reubs. Et quant au regard du duc de Bourgogne, il s'en alla à Roulers, et de là en la ville de Lille, où il tint plusieurs conseils pour savoir par quelle manière il pourroit mettre en obéissance iceux Brugelins. Et fut avisé , pour les mieux contraindre, qu'on feroit crier par toutes les villes et pays entour d'eux que nuls ne leur portassent vivres , sur quant que on devoit être ennemi du prince. Et ainsi en fut fait , dont ils furent fort émerveillés et en grand doute ; mais pour tant ne laissèrent-ils point de continuer en ce qu'ils avoient commencé.

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