‹ Choix de contes de Daudet; selected and edited, with notes and vocabularyChapitre 12 sur 55 · LA PENDULE DE BOUGIVAL I · texte numérisé non relu

LA PENDULE DE BOUGIVAL I

Tout à coup, Éva de Schwanthaler, poussée par je ne sais quelle curiosité maudite, dit à son père en rougissant:

<(0 papa, faites-la sonner.»

Le docteur dénoua la clef, donna deux tours,1 et aussitôt on entendit un petit timbre de cristal si clair, si vif, qu'un t, frémissement de gaieté réveilla la grave assemblée. Il y eut des rayons dans tous les yeux:

«Que c'est joli! que c'est joli!" disaient les demoiselles de Schwanthaler, avec un petit air animé et des frétillements de nattes2 qu'on ne leur connaissait pas. I0

Alors M. de Schwanthaler, d'une voix triomphante:

<( Regardez-la, cette folle de française! elle sonne huit heures, et elle en marque trois!8

Cela fit beaucoup rire tout le monde, et, malgré l'heure avancée, ces messieurs se lancèrent à corps perdu3 dans des 15 théories philosophiques et des considérations interminables sur la légèreté du peuple français. Personne ne pensait plus à s'en aller. On n'entendit même pas sonner au cadran de Polymnie, ce terrible coup de dix heures, qui dispersait d'ordinaire toute la société. La grande pendule 20 nV comprenait rien. Elle n'avait jamais tant vu de gaieté dans la maison Schwanthaler, ni du monde au salon si tard. Le diable c'est que lorsque les demoiselles de Schwanthaler furent rentrées dans leur chambre, elles se sentirent l'estomac creusé par la veille et le rire, comme des envies de souper; 25 et la sentimentale Minna, elle-même, disait en s 'étirant les bras:

(<Ah! je mangerais bien une patte de homard.»

IoS CHOIX DE CONTES DE DAUDET

De la Gaieté,1 Mes Enfants, de la Gaieté!

Une fois remontée, la pendule de Bougival reprit sa vie déréglée, ses habitudes de dissipation. On avait commencé

par rire de ses lubies; mais peu à peu, à forée d'entendre ce job" timbre qui sonnait à tort et à travers, la grave maison

5 de Schwanthaler perdit le respect du temps et prit les jours avec une aimable insouciance. On ne songea plus qu'à s'amuser; la vie paraissait si courte, maintenant que toutes les heures étaient confondues! Ce fut un bouleversement général. Plus de sermon, plus d'études! Un besoin de

io bruit, d'agitation. Mendelssohn et Schumamr semblèrent trop monotones; on les remplaça par la Grande Duchesse? le Petit Fans!, et ces demoiselles tapaient, sautaient, et l'illustre docteur-professeur, pris lui aussi d'une sorte Je vertige, ne se lassait pas de dire: "De la gaieté, mes enfants.

i; de la gaieté! . . .B Quant à la grande horloge, il n'en fut plus question. Ce- demoiselles avaient arrêté le balancier, prétextant qu'il les empêchait de dormir, et la m. s'en alla toute au caprice du cadran désheuré.

C'est alors qxte parut le fameux Para.: -Jules.

:.- A cette occasion, les Schwanthaler donnèrent une grande soirée, non plus une de leurs soirées académiques d'autrefois, sobres de lumières et de bruit, mais un magnifique bal travesti, où madame de Schwanthaler et ses filles parurent en canotières d< B< ugival, les bras nus. la jupe courte.

»5 et le petit chapeau plat4 à rubans éclatants. Toute la ville en parla, mais ce n'était que le commencement. La comédie, les tableaux vivants, les soupers, le baccarat; voilà ce que Munich scandalisé vit défiler tout un hiver dans le salon de l'académicien. — " Pc la gaieté, me< enfants, de la ieté! ..." répétait le pauvre bonhomme de plus en plus

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