ABBADIE
Monsieur:
I'ay receu les deux Nouvelles que vous m'avés fait la grâce de me donner. le vous suis fort obligé de ce présent et vous en rens mes très humbles grâces. On y void votre esprit, votre jugement, votre savoir et votre délicatesse. M. le Prince ') les a leues avec plaisir et a donné ordre qu'on les lui envoyast régulièrement. M. Bernier le Philosophe 2) en est très content, quoy qu'il souhaittast que vous ne l'eussiés point nommé, en quoy il a raison. Mrs. Théuenot, *) Auzoult4) et autres applaudissent. C'est ce que je say d'original, ces Mrs. étant de mes amis. Le P. Malbranche, 5) quoy qu'un peu touché , est de leur avis. Voilà qui va le mieux du monde, dites vous.
Mais ie suis trop votre amy pour en demeurer là. I'ay à vous dire aprez tous ces justes éloges6): i°. qu'il y a quelques endroits où vous vous donnés des libertés que personne n'aprouve. Vous savés ce que vous dites de l'éducat. de deux princes qui sont très connus. Le respect ne vous devoit pas permettre d'écrire ni de décrire même rien d'aprochant. 20. Que vous prenés presque toujours party dans les questions qui se présentent, ce que vous ne devés pas faire dans la suite. 3°. Que la liberté de l'impression vous fait passer les bornes de votre prudence ordinaire, quant à faire les confesseurs dans un journal. 40. Que vous loués un peu trop des autheurs dont le mérite est assés court: les héros, comme vous le savez, ne sont pas communs,
ni les grans autheurs non plus. 50. Il semble encore que vous montrés un peu trop de chaleur contre M. Arnaud, et que vous exaggérés trop ses disgrâces, n'ayant point eu de querelle avec lui. 6°. Vous faites quelque usage de vos remarques de cabinet en divers lieux, mais il faut prendre garde que vous ne le fairés avec un peu trop de chaleur et d'affectation pour votre party.
Hé bien, Monsieur, sais je user de la liberté que mes amis me donnent? Je vous conjure de prendre en bonne part ce que je vous dis. Nous savons par expérience que la satyre ne réussit, ni au party ni à son autheur: si on fait rire, on se fait haïr sûrement, et il y a des gens qui ont des mains si longues, que quand on ne leur devroit point un respect inviolable, on en doit craindre le colère qui est comme le rugissement du Lion.
Je vous envoyé les deux lettres que vous voyés, l'une pour vous, l'autre pour Mr. de la Bassecourt. 7) Celui qui vous les écrit, mérite fort qu'on le serve, et je vous conjure de ne vous y oublier pas et d'y vouloir agir de la bonne façon. J'attens avec impatience les autres Nouvelles que vous me faites espérer, et suis tout à vous.
A Paris ce 27 Juillet 1684.
Ce 2 Nov. 1684.
Si l'autheur des Dissertations sur le Dictionnaire Persan ') eust voulu être nommé, je l'aurois fait; mais il souhaitte de n'être pas connu. Vous supplierés
quelques notes qui ont été jointes pour rendre l'ouvrage complet, et en ferés l'usage qui vous conviendra; vous pourés même l'adoucir. Je ne manqueray pas de faire vos complimens à M. de Frémont, 2) qui est à présent hors de Paris. J'ay dit à M. de la Rocque de Rouen *) ce qui le regardoit. Ne publiés encore rien de la matière des fièvres dont M. Minot*) a écrit. On vous envoyera incessamment une jolie pièce là dessus toutte faite, qui vous soulagera. l'y joindray une lettre qu'un de mes amis m'a écrite, sur la vie et les œuvres d'un nommé Lyzerus, 5) qui s'est rendu célèbre par divers ouvrages qui défendent la polygamie. Je tâcheray d'y joindre quelques pièces que j'ay prononcées il y a quelque temps, et qu'on vient d'acheuer. Je ne prettens pas m'acquiter par là de vos présens ni de vos éloges. Mais au moins je souhaitte de vous montrer que je ne suis pas insensible à tant d'honêtetez.
L'abbé Talment le père, c'est à dire le vieux,6) m'a répondu que Mrs. de l'Académie recevroient vos Nouvelles. Je luy ay communiqué votre scrupule, dont il n'a fait aucun conte: s'ils avoient été blessés sur le récit de la réception de M. Boileau, vous les avez guéris par le récit que vous faites de l'ouvrage de M. Charpentier ?). Il me semble que l'abrégé de Gassendi par M. Bernier8) vaut bien la peine de n'être pas oublié, quoy que votre cœur se soit déclaré en faveur du P. Mallebranche et qu'apparemment il ait suivi les lumières de votre esprit. Je croy qu'il seroit bon aussi que vous parlassiés des divers ouvrages de deux Illustres d'Allemagne. L'un est M. Wagenseil, 9) professeur à Altorph, qui est l'honneur des savans en Hébreu et qui a publié les disputes des Juifs contre les Chrétiens. L'autre l'illustre M. Knor, I0) conseiller
d'état du Prince d'Anspach, qui vient de donner le Zohar abrégé après avoir donné le Cabala denudata. Il y a mille choses singulières dans les ouvrages de ces deux Messieurs, et si vous leur envoyés vos nouvelles, ils vous fourniront diuerses choses curieuses et savantes pour rendre vos nouvelles plus riches. Vous pouvés leur marquer que ie vous ay exhorté à le leur envoyer; ou, si vous l'aimés mieux, je vous feray faire les extraits de leurs ouvrages par eux mêmes et vous les envoyeray. Le dernier party me semble le meilleur.