‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 14 sur 547 · MADAME DE STAAL · texte numérisé non relu

MADAME DE STAAL

MADEMOISELLE DELAUNAT 1684-1750

Femme de chambre de la duchesse du Maine, qui s'en servit eomme de lectrice et de secrétaire, quand elle en eut reconnu les talents, Mlle Dclaunay contribuait aux divertissements des tamcuses Suitt blanches de Sceaux, et fit deux comédies qui parurent agréables. Son esprit la fit rechercher : Malezieu, Vertot, Fontenelle, furent ses amis. Chaulieu octogénaire et aveugla «'éprit d'une amitié passionnée pour cette spirituelle et morw dante personne, dont le commerce fit la joie de ses derniers jours Mme du Deffand en fit un temps sa aieilleureamie : leurs esprits devaient se convenir en etTet; enfin Mme de Lambert, les Vendôme et le vieux Dacier l'attirèrent à leurs soupers. La duchesse du Maine s'olTusquail de ces succès de sa femme de chambre, et ne l'en traitait que plus purement, tout en tirant parti de ses talents. Cependant Mlle Delaunay montra beaucoup de dévouement à sa maîtresse après la découverte de la conspiration de Cellaniare, et passa deux ans à l.i Bastille. Délivrée, elle reprit sa place à Sceaux. Elle était moins aimée que nécessaire,

I La duchesse avait oublié de !ur une des leUres qu'elle av.iit . . I lies précédemment à Lamotic :

il ^'ei\ élait plaint en exagérant 1 ttVetque pouvait produire la seule vue d'au uom chéri : et, dès lors.

par plaisanterie, la duclics»<e répétait plusieui-s lois dans ses lettres ses noms de Louise Bénédicte, on, quand elle feignait d être mécontente, le menaçait de ue plus les lui écrire.

et quand ftacier devenu veuf lui offrit sa main, la duchesse du Maine refusa son consentement à un mariage qui l'aurait privée d'un service dont elle ne pouvait plus se passer. On maria enfin Mlle Delaunay à un officier des gardes suisses, le baron de Staal; la nouvelle baronne garda son emploi de femme de chambre, mais elle monta dans les carrosses de sa maîtresse.

Il n'est pas étonnant que cette vie de servitude lui ait mis de l'amertume dans l'âme, et qu'elle ait fait payer dans ses Mé» moire» à sa maîtresse la tyrannie capricieuse et sèche dont elle fut si longtemps victime. Elle a jugé le monde où elle vivait avec la plus implacable, la plus aiguë clairvoyance. C'est aussi le caractère de ses lettres, écrites du même style, précis, sobre, rigoureux, mordant, d'une netteté qui donne aux choses un relief singulier. Mme de Staal est un des esprits les plus méchants, les moins indulgents, les plus pénétrants pour découvrii le mal, et l'une des âmes les plus désenchantées, les plus mélancoliques, les plus lasses de la vie et de l'humanité qui aient existé. Sa raillerie piquante et légère couvre un pessimisme profond et incurable. Et elle a un don d'observation remarquable ; elle perce à jour ces grands dont elle a souffert, leur frivolité, leurs petitesses, leur féroce égoïsme ; elle découvre tous les ressorts qui les meuvent, et se console d'être si peu de chose à leurs yeux en démontrant qu'en eux-mêmes ils ne sont rien ou moins que rien. Elle avait l'esprit hardi et naturellement philosophe : bien qu'elle ait songé parfois au couvent comme à la seule retraite où elle pût trouver le repos et l'indépendance, je doute qu'elle eût jamais mis un tel projet à exécution. Elle était d'humeur raisonneuse, et le monde où elle vivait, les amis qu'elle fréquentait, Chaulieu, Fontenelle, n'étaient pas pour entretenir ou ranimer en elle la foi. Elle semble, dans ses lettres, imprégnée de leurs libre^ opinions, et c'est avec une tranquillité plus épicurienne que chrétienne qu'elle envisage le repos de les misères, la mort.

MADAMK DE STAAL.

î, — L'ESCLAVAGE DES COURS A Madame la marquise dd Dbfpand.

SorelS samedi 20 juillet 1747.

Je lus ayant-hîer votre lettre, ma i-elne, à S. A*. Elle était dans un accès de frayeur d?* tonnerre, qui ne fit pas valoir vos galanteries. J'aurai soin une aulre fois de ne vous pas exposer à l'orage. Nous nagions ces jours passés dans la joie, nous nageons a présent dans la pluie. Nos idées, devenues douces et agréables, vont reprendre toute leur noirceur. Par-dessus cela est arrivé, depuis deux jours, à notre princesse un rhume avec de la fièvre : ce nonobstant et malgré le temps diabolique, la promenade va toujours son train. Il semble que la Providence prenne soin de construire pour les princes des corps à l'usage de leurs fantaisies, sans quoi ils ne pourraient attraper âge d'homme * Je suis réduite, comme vous voyez, ma reine, à vous entretenir du beau temps et de la pluie; mais que faire de tout ce que nous avons ici? Une Ribérac, trois Castellane, deux Caderousse, deux Malezieu*, un Villeneuve et sa femme, puis les gens de la maison. Vous tireriez peut-être quelque chose de tout cela : pour moi les bras me tombent, et je ne trouve rien à ramasser. Je fis pourtant, ces jours passés, une promenade avec Gruchet, qui me dit grossièrement des choses assez fines : cela me fit remarquer combien les moins clairvoyans pénètrent avant dans le caractère de leurt maîtres.

En dépit d'un troisième orage plus violent que les deux

1. Sorel, » une lieue d'Anet, sur une hauteur qui dominait l'Eure.

i. La duchesse du Maine.

V. Mme de Staal s'est vengée ÀnQS ses Mémoires et dans un Portrait des caprices de son ancienne ■uiu*esse. «Son ec\mmerce,dit-elle, e-~t an esclavafe ; sa tiraouie e«t

il découvert; elle ne daigne pas l;i colorer des apparences de l'amitié. * i. L'un des deux est Nicolas d« Malezieu (1650-1729), de l'Académit française et de l'Académie des sciences, ancien précepteur du due du Maine, géomèt re et poète, qui fui l'ordoonateux* des fêtes de Sceaux.

précédens. nous arrivons d'une chasse : nous avons essuyé la bordée au beau milieu de la forêt. J'espérais (éviter comme à l'ordinaire cette belle partie; mais on a adroitement tiré parti des raisons que j'avais alléguées pour m'en dispenser: ce (\u\ m'a mis hors d'étal de reculer. C'est dommage qu'un art si ingénieux soit employé à désoler les gens.

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