AC MÊME
Septembre 47G6.
De la poésie et de la peinture sans idées sont deux pauvres choses*. Quant au technique des deux arts*, ils ont bien leur difficulté l'un et l'autre; et je doute que la magie du clair obscur soit plus difficile à saisir que les finesses de l'harmonie imitative. Il n'y a aucun peintre qui n'ait plus ou moins de cette magie; on lit des poèmes entiers, on parcourt cent poètes, sans y trouver le moindre vestige de cette harmonie imitative. Le peintre apprend, imite, puise ou dans les autres artistes ou dans la nature» l'harmonie et les effets: tous les poètes qui ont précédé ne servent presque de rien à leurs successeurs; c'est un pur instinct de nature* qui dicte le poète sans qu'il s'en aperçoive. Tout le monde sent l'harmonie de la nature et d'un tableau*, et il y a même des poètes qui n'ont pas la première idée de l'harmonie imitative. Trois ou quatre poètes l'ont possédée
1. L'erreur de Diderot fut toujours de poursuivre l'adsimilation de U peinture et de la poésie. Il fit de la critique d'art en liUérarateur, et, au lieu de chercher dans un tableau la qualité de la peinture, il y estima la beauté des idées.
Cf. l'excellent article de M. Brunetiore, Le$ Salons de Diderot, Revue ëes Deux-Mondes, 15 mai 1880.
i. Diderot ne connut pan assez la technique de U peinture.
S. Dans la nature : c'est prcclsémfiit le diflicile, et où l'ai-lisfo se revoie.
•i. La poésie a sa Iccliniiiuo aussi.
Pfnir(|uoi le jcuuc poole n'approudiail-il jtas son niélier, et tout le iuécaiiiM7ie des vtMS, dans le»
œuvres de, ses devanciors?
y. Ksl-co binn sûr? l,a plupart des i^ens dans un tableau voient surtdul le sujet, l'idée philosophique, plai-^:"!''' nu .Irauialique,
lu louverain degré, et puis c'est tout. Il y a plus encore de Rubens que d'Homère. Comptez dix mille beaux tableaux pour un beau poème, mille grands artistes pour un grand poète. La palette du poète, c'est la langue. Jugez combien de fois il arrive que cette palette est pauvre sans qu'il soit au pouvoir du génie de l'enrichir. Le poète sent l'effet, et il lui est impossible de le rendre. Son idiome le condamne à être monotone, malgré qu'il en ait, et quand il a tiré de ses couleurs tout ce qu'il en pouvait tirer, et qu'il vient à comparer sa composition avec quelque composition grecque ou romaine, il trouve qu'il est faible, froid et gris, sans qu'il ait pu se rendre plus vigoureux*; les couleurs qui ne manquent jamais à l'artiste, quelque lieu du monde qu'il habite, ont manqué à mon poète, et il n'y a point de reproche à lui favre, c'est malgré lui qu'il a été mauvais coloriste. La nature lui a donné ïàme et l'oreille, la langue lui [refuse l'instrument. Oui, il est peut-être plus facile de faire du premier coup un petit poème médiocre que de faire du premier coup un mauvais dessin; mais je ne doute point qu'il ne soit infiniment plus difficile, même avec le temps, l'expérience et le talent, de faire un beau poème qu'un beau tableau*.
1. Il est vrai que les moyens techniques de la peinture ont été perfectionnés, que notre œil peut avoir une finesse de perception ignorée des peuples anciens ou barbares : tandis que la langue et Il métrique des Grecs étaient plus faTorables à l'expression du sentiment poétique que les langues et •es versifications modp.rnes.
2. La question est difficile à résoudre. Il y a des peuples et des siècles où les poètes sont plus nombreux, d'autres où ce sont les peintres. Le xvii* siècle eut Hacine, CorneilU, La Fontaine, Muiiére, Hoiieau, Malherbe : ses peintres
ont-ils ég^lé ses poètes, quoiqu'il ait eu Lebrun. Poussin et le Lorrain T L'Angleterre a eu Shakespeare, Milton, Dryden, Byron, et tant d'autres : où sont les peintres qu'elle puisse leur opposer? D'autre part,l«s Flamands et les Hollandais ont donné d'innombra'nles chefsd'œuvre en peinture : est-ce la langue seulement qui a empêché leurs poètes d'être admirés du monde entier? Mais Diderot ni le iviii* s. ne s'arnHent guère aux considérations historiques : ils planent toujours au-dessus des temps, et fontd priori des systèinei universels.