‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 186 sur 547 · SUR LA VIE HUMAINE ET LE BONHEUR · texte numérisé non relu

SUR LA VIE HUMAINE ET LE BONHEUR

A LA MÊME

Au Grandval*, le 2 novembre 1759.

Les dernières nouvelles qu'on nous a apportées de Pans ont rendu le baron soucieux. Il a des sommes considérables placées dans les papiers royaux.... Il disait à sa femme : « Écoutez, ma femme, si cela continue, je mets bas l'équipage, je vous achète une belle capote avec un beau parasol, et nous bénirons toute notre vieM.de Silhouette', qui nous a délivrés des chevaux, des laquais, des cochers^ des femmes de chambre, des cuisinières, des grands dîners, des faux amis, des ennuyeux, et de tous les autres privilèges de l'opulence.... » Et moi je pensais que pour un homme qui n'aurait ni femme, ni enfant, ni aucun de ces altachemens qui font désirer la richesse, et qui ne laissent jamais de superflu, il serait presque indifférent d'être pauvre ou riche. Pauvre, on s'expatrierait, on subirait la condamnation ancienne portée par la nature contre l'espèce humaine, et l'on gagnerait son pain à la sueur de son front.... Ce paradoxe

1. Le château de Grunaval, près de Sucy-en-Brie (Seine-et-Oise), appartenait au baroD d'iloibach (1723-1789), l'auteur athée du Système de la nature (1770).

2. Contrôleur général des 6« nances, qui essaya de faire de réformes et des économies. On était dan.5 le fort de la guerre 'ic Sept Ans, et le trésor éuit vid».

tient à l'égalité que j'établis entre les conditions et au peo de différence que je nriets, quant au bonheur, entre le mailro de la maison et son portier.... Si je suis sain d'esprit et de corps, si j'ai l'âme honnête et la conscience pure, si je sais distinguer le vrai du faux, si j'évite le mal et fais le bien, si je sens la dignité de mon être, si rien ne me dégrade à mes propres yeux, si, loin de mon pays, je suis ignoré des hommes dont la présence me ferait peut-être rougir, on peutm'appeier comme on voudra, milord ou sirrah : tirrah, en anglais, c'est un faquin en français, la qualité qu'un petit-maître en humeur donne à son valet.... Faire le bien, connaître le vrai, voilà ce qui distingue un homme d'un autre; le reste n'est rien. La durée de la vie est si courte, ses vrais besoins sont si étroits, et quand on s'en va, il importe si peu d'avoir été quelqu'un ou personne. Il ne faut à la fm qu'un mauvais morceau de toile et quatre planches de sapin*.... Dès le matin, j'entends sous ma fenêtre des ouvriers. A peine le jour commence-t-il à poindre qu'ils ont la bêche à la main, qu'ils coupent la terre et roulent la brouette. Ils mangent un morceau de pain noir; ils se désaltèrent au ruisseau qui coule; à midi ils prennent une heure de sommeil sur la terre; bientôt ils se remettent à leur ouvrage. Ils sont gais; ils chantent; ils se font entre eux de bonnes grosses plaisanteries qui les égaient; ils rient. Sur le soir, ils vont retrouver des enfans tout nus autour d'un âlre enfumé, une paysanne hideuse et malpropre, et un lit de feuilles séchées, et leur sort n'est ni plus mauvais ni meilleur que le mien.... Vous avez éprouvé l'une et l'autre fortune : dites-moi, le temps présent vous paraît-il plus dur que le temps passé?... Je me suis tourmenté toute la matinée à courir après une idée qui m'a fui.... Je suis descendu triste; j'ai entendu parler des misères publiques; je me suis mis à une table somptueuse sans appétit; j'avais l'estomac chargé des aHmens de ia

1. Diderot rejoint ici Villon et 1 chrétiens. Il a aiasi souvent det Shakespeare, et les prédicateurs i trait* de poète, des images lyriques.

v'illc: je l'ai surchargé de la qiiaMlit<i do ceux que j"ai mangés; j'ai j)ris nu bâton et j'ai marché pour les fairedescendre et me soulager; je suis revenu m'asseoira une talde de jeu, et tromper des heures qui me pesaient. J'avais un ami dont je n'entendais point parler. J'étais loin d'une amie queje regrettais*. Peines à la campagne, peines à la ville, T^'^im^s partout. Celui qui neconnaît pas la peine, n'est pas ompler parmi les enfants des hommes.... (l'est qni^ tout sacipiitte; le hien par le mal, le mal parle bien, et (pic la vie n'est rien.

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