LES GRANDS
A SIadame la marquise du Deffand.
Anet, dimanche 17 septembre 1747.
J'ai lu Totre lettre à S. A. S. ; depuis qu'elle croit q 'n fous ne viendrez pas à Anet, elle vous aime la moitié moins, c'est un soupçon que j'ai, qui me parait plus fondé que le vôtre sur le prologue de Voltaire : je l'ai reçu, et je crois toujours qu'il n'en a voulu qu'à Venise sauvée*. Quelque peu mesuré qu'il soit, se serait-il avisé de vous régaler d'une pièce olfeusante pour vos amis? J'ai mis votre conscience en sûreté sur le séjour à Passy : j'ai cru qu'on en recevrait une grande édification; mais la disposition actuelle a fait passer cet article sans remarque; peut-être cela vient-il de la pluie d'hier et de la hauteur du baromètre : ce qui est certain, c'est que l'humeur n'est pas belle*. M. de Lassay» a mande qu'il viendrait, en quelque temps que ce fût, quand même il n'amènerait personne. L'on voudrait toujours qu'il vous amenât; car, en vous trouvant peut-être moins aimable, on ne désire pas moins de vous voir. Le désir
1. Il Y a en efTet dans le Prologue (le l'Échange une allusion satirique à la Venise sauvée de Laplace, imitée d'Olway, et jouée en 1746.
2. M- de Staal, dans le Portrait de la duchesse du Maine, lui attribue une grande inégalité d'Iiumeur. « Son humeur est impétueuse
et inégale : elle se courrouce •!
s'afflige, s'emporte et s'apnise vingt fois en un quart d'heure. Souvent elle sort de la plus profonde tristesse par des accès de gaieté où elle détient fort aimable »
3. Sur le marquis de La^say (16o2-173t), voy. nos Leltres du xvu* siècle, p. i66 et suivantes.
24 LETTRES DU DIX-llUlTlÉME SlECLE.
d'être entouré augmente de jour en jour, et je prévois que si vous tenez un appartement sans l'occuper, on aura grand regret à ce que vous ferez perdre, quoi que ce puisse être. Les grands, à force de's'élendre, devieiment si minces, qu'on voit le jour au travers : c'est une belle étude de les contempler, je ne sa^s rien qui ramène plus à la philosophie. Je passe bien à la vôtre de ne se pas départir des commodités; mais je désapprouve qu'on se fasse un tourment du soin d'être à son aise, comme je le vois souvent. Je vois aussi que la délicatesse augmente à mesure qu'on la sert, et l'on est mal à force de vouloir être bien. Il faut prendre le temps et les gens, et les choses aussi, comme tout cela se trouve, et bien s'en trouve-t-on soi-même. Depuis que je ne veux plus rien, je me trouve mieux que H j'avais tout ce que j'ai jamais désiré : mais si je persis- .erai dans cet heureux état, qui le sait? ce n'est pas moi : je ne m'en inquiéterai pas d'avance.