SUR LA LIBERTE
A Mahamb d'ëpinat.
Naples, 23 novembre 1771.
Qui vous a jamais nié que vous êtes ce qu'il y a de mieux à Paris? qui vous nie que le philosophe* serait pour moi le plus mauvais de tous les correspondans? Mais enlin il est toujours bon de recevoir quelque lettre, quand ce ne serait que pour savoir qu'on dispute encore sur la liberté de l'homme, et qu'un M. de Vahnire» existe, qui n'est point M. de Voltaire !
Voudriez-vous savoir mon avis sur cette question? La persuasion de la liberté constitue l'essence de l'homme. On pourrait même définir l'homme, un animal qui se croit libre, et ce serait une définition complète. M. de Valmire lui-même, lorsqu'il dit qu'on n'est pas libre, pourquoi le dit-il? Pour qu'on l'en croie. Il croit donc les autres hommes libres, et capables de se déterminer à le croire. Il est absolument impossible à l'homme d'oublier un seul instant, et de renoncer à la persuasion qu'il a d'être libre. Voilà donc un premier point. Second point : être persuadé d'être libre est-il la même chose qu'être libre en effet? je réponds : (■«> n'est pas la même chose, mais cela produit les mômes effets en rao-
î. Diderot
2. Sissous de Valmire (1740-1819), auteur de Dieu et l'Homme, ouvrage qui faillit le Taire in«ttre à la Bastille. Presque sous le même tiUre,
il y avait un érrildc Voltaire : Dù-u ri les hoini/ies, œuvre théolinjique mais raisonnable, par le docteur Obern, traduit par Jacquet A^ftnon.
m LEWRES DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE.
raie. L'homme est donc libre, puisqu'il est inlimemenl persuadé de l'être, ei que cela vaut tout autant que U liberté! Voilà donc le mécanisme de l'univers expliqué clair comme de l'eau de roche. S'il y avait un seul être libre dans l'univers, il n'y aurait plus de Dieu, il n'y aurait plus de Maisons entre les êtres. L'univers se détraquerait; et si l'homme n'était pas intimement, essentiellement convaincu toujours d'être libre, le moral humain n'irait plus comme il va. La conviction de la liberté suffit pour établir une conscience, un remords, une justice, des récompenses et des peines. Elle suffit à tout, et voilà le monde expliqué en deux mots.
Mais comment peut-on, me demanderez vous, être intimement convaincu d'une chose, pendant que le contraire est démontré, tout comme on est intimement convaincu que deux infinis sont égaux toujours, pendant qu'il est démontré par le calcul intégral qu'un infini peut être le double, le triple d'un autre, etc., et mille autres théorèmes de géométrie pareils? Toutes fois que la cervelle humaine ne peut pas se former d'idée de quelque chose, la démonstration ne peut pas se changer en persuasion. Il nous est impossible de nous former l'idée de l'infini ; amsi la démonstration qui nous dira qu'un infini est le double d'un autre, nous le croirons, mais nous serons persuadés du contraire, et nous agirons en conséquence de la persuasion, et non pas de la démonstration, qui s'oppose à l'idée. Il nous est impossible de nous former l'idée de n'être pas libres. Nous démontrerons donc que nous ne le sommes pas, et nous agirons toujours comme si nous l'étions. L'explication de ce phénomène est que les idées ne sont pas des suites du raisonnement; elles précèdent le raisonnement, elles suivent les sensations. Nous prouvons par le raisonnement qu'un bâton ne se courbe pas dans l'eau, cependant l'idée que nous en avons nous le montre courbé, parce que la sensation de l'œil nous l'a dit ainsi, et que l'idée suit le sentiment de la vue. Montrez ce que jo viens de, ;^ri(ï'oniier au philosophe; s'il iio me trouve pas sublime e.elle lois, et uième peut-être neuf, il a
L'ABBE r.AUANI.
grand tort. 11 trouvera que j'explique bien mal mes grandes idées, et que mon jargon n'est pas français. Mais je suis comme le bourgeois- gentilhomme, qui savait tout, hormis l'orthographe.
6 — L'HISTOIRE AU THEATRE A Madamb d'Épiiut.
Naplea, 25 février 177Î.
Après la débâcle, Tient la sécheresse. Voilà deux semaines que je ne reçois rien de Paris. Il faut pourtant que je réponde à cette lettre arrivée par deux courriers et qui avait été à Madrid : elle contenait un rêve en forme de dialogue écrit très délicatement, très naïvement, plein de bonnes choses, d'idées vraies, et de souhaits impossibles*.
Je n'ai qu'une difficulté à faire à vos raisonnemens. Je conviens que l'étude de l'histoire eit nécessaire à l'acteur, toutefois pourvu que l'auteur de la pièce l'ait étudiée luimême, en ait observé les mœurs, le siècle, le costume; mais s'il n'en a rien fait lui-même, comme cela arrive presque toujours, l'acteur serai» mille fois plus embarrassé, s'il connaissait l'histoire. Si un malheureux qui aurait lu Garzillas* voulait jouer Alzire, au diable s'il saîurait prononcer un seul mot du rôle de Zamore, qui est si savant, et de celui d'Alzire, qui dispute sur la religion aussi joliment que Voltaire. Alvarex et Gusman sont deux grands d'Espagne aussi beaux que le prince d'Orange et le duc
1. ' M ™« {i'Epinay s'élail amusée à ccnie un rêve où elle se prenait pour M"» Clairon et où elle exprimait SCS idées sur l'art dramatique, le jeu des acteurs, les qualités nécessaires pour obtenir du succès, et surloul les éludes indispensables pour se lonner. » i.Note de MM. L.
Perey et G. Maugras.)
2. Carcilasso de là" Vega (1330- 1508), "é à Cuico, mort à Valladolid, descendait par sa mère de»
souverains indigènes du l'érou ; il a écrit une Uisloire générale du Pérou (Cordoue, 1616), et des Commentaires royaux traitant defvri- (jine des Incoê (Lisbonne, 160^- 1016).
•i'Albe, au lieu d'être deux pirates, vrais forbans de mer, ({•AU qu'étaient Cortès et Pizarro. En vérité, ma belle dame» ii me paraît que l'ig' iorance des auteurs a engendré l'ignorance des acteurs, et de ces deux ignorances a procédé l'ignorance des sp^'ctateurs, qui n'a été ni créée ni engendrée, mais qui procède des deux. Voilà une trinité d'ignorances qui a créé le monde tbéâtral. Ce monde n'existe qu'au théâtre; les hommes, les vertus, les vices, le langage, les événemens, le dialogue du théâtre, sont particuliers. Il s'est fait une convention parmi les hommes que cela serait ainsi; que le théâtre aurait ce monde, et l'on est convenu de trouver cela beau. Les raisons de cette convention seraient difficiles à retrouver. L'acte en est fort ancien, et il n'a pas été insinué au greffe. J'ai bien peur qu'on ne soit convenu de trouver Le Kain bon et parfait*. On ne peut pas revenir contre une convention, et une transaction en forme. Au reste, je crois que les causes qui ont produit cet éloignement de la nature qu'on a fait dans le théâtre, au point de créer un monde entier tout à fait nouveau, a été la difficulté de s'approcher de la vérité en gardant son langage vulgaire, et avec la loi de ne pas y placer les événemens modernes. On fait une bonne comédie, vraie au dernier point, parce qu'il est permis d'y représenter la querelle entre mari et femme, arrivée dans le mois, la ruine d'un joueur arrivée dans l'année; mais s'il ne vous est pas permis de rendre en tragédie, ni la chute du duc de Ghoiseul, ni -même celle du cardinal de Bernis*, comment peut-on peindre la vérité? Si vous mettez sur le théâtre Thémistoole et Alcibiade, à l'instant je m'aperçois qu'ils ont parlé grec, et qu'on les fait parler français,
1. Henri Louis Gain, dit Lekain (1728-1778), entra en 1750 au Théâtre français. 11 lutta contre un physique ingrat, qu'il lit oublier à force d'intelligence et de passion.
Il créa Orosmane, Tancrède, Gengit,, Zaraore. Ce fut l'acteur favori de Voltaire. Galiani, en lecritiquant,
va contre !e sentiment unanime des contemporains. Cf. ce qu'en lut Frédéric II, p. 498.
2. Le cardinal de Bernis fut renvoyé en 1758 (cf. p. 158, n. t); Ghoiseul, qui succéda à Bernis, ï\tt renversé per la comtesse du B.irry et le duc d'Aifuillon en 1770.
LABBÈ GALIANl. i:>:.
qu'ils étaient citoyens d'une république, et qu'on esi à Pans, qui n'est pas une république, à ce que dit l'almanach royal. Je renonce donc à l'espoir d'une tragédie vraie, et j( consulterais mon acteur pour avoir les postures les plu pittoresques, la voix la plus terrible, la démarche la plus chargée, les passions les plus outrées. Toutefois* qu'en taisant une grimace il est applaudi, je lui conseillerais de faire le lendemain une véritable contorsion, tâcher de se faire bien payer. Voilà l'éducation de mon Emile» Le Kam le jeune. Voyez comme nous sommes peu d'accord; mais, si nous l'avions été malheureusement, je n'aurais rien i vous mander, sinon que je veus adore toujours.