‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 352 sur 547 · REGRETS SUR LA MORT D'UN AMI · texte numérisé non relu

REGRETS SUR LA MORT D'UN AMI

A Là MASfiRATB Dl BiJlSOTI*.

Le 14 janvier 175i Ma très chère sœur, S'il y a quelque chose capable de me consoler*, c'est la part que vous daignez prendre à la douloureuse situation où je me suis trouvé. Je vous avoue, ma chère sœur, que

avait TouIa faire sur les billets de la banque saxoDoe (la Steiicr). Ces billets étaient très déprécies : mais un article du traité de Dresde stipulait que tous les Prussiens qui en seraient porteurs seraient intégralement remboursés. Frédéric ayant reconnu l'abus auquel cette clause donnait lieu défendit l'admission des bons de la Slcuer en Prusse.

Voltaire avait chargé Oinjch de !ui .ir'îiMor à Dresde à 35 0/0 de perle !) )ns dont il espérail se faire jurser .nu pair. Puis effrayé ou ;r.(iti, il avnit révoqué les lettres de cliaiijie déjà données ù Hirsch ; d'où le procès était venu.

1. Voltaire, qui était à Berlin, demandait l'autorisation de venir à Polsdam.

2. Fré<lérique-Sophie-Wilbelmin# (1709-1758), naariée en 1731 au margrave de Daireuth. C'était la sœur chérie de Frédéric, sa copfidente et son amie dévouée. Il y eut pourunt un certain refroidi.v«cmpni entre eux en 1741, et la margrave, qui avait l'esprit mordaoi, a laissé «Ic^ Mémoire» où elle ne ménage pas toujours son frère.

5. il venait de perdre un de ses plus chers amis, le comte de Rotteiiibourg (1710-1751), lieutenant général.

LETTRES DU DiX-HUITIÊME SIÈCLE.

je suis fort de votre sentiment, que la vie ne vaut pas la peine d'être beaucoup regrettée Qu'est-ce que de vivre, quand on se voit privé de toutes les personnes avec lesquelles on a le plus vécu, et que la mort nous ravit pour toujours ceux que nous aimions? Pour moi, je vous avoue que je suis fort dégoûté du sot personnage que je joue et que le monde m'est bien insipide. Vous me demandez comment Rottembourg est mort? Hélas! ma chère sœur, il est expiré entre mes bras, ferme et avec une indifférence héroïque. Ses douleurs lui faisaient crier quelquefois : 0 Dieu ! ayez pitié de moi ! Mais point de signe de superstition ni de faiblesse dans ses derniers momens. Le prêtre catholique arriva ; mais il expira le moment même, et ce n'était point lui qui l'avait fait venir*. Le pauvre défunt me tendit sa mam mourante, et, pouvant à peine parler, il me dit : « Adieu, Sire; il faut que je vous quitte, je n'en saurais revenir. » Ma situation a été affreuse les premiers jours. J'ai cahiié cette première agitation de mon esprit; mais il me reste dans l'àme un fond de mélancolie que je sens bien que je ne pourrai pas déraciner sitôt. La moindre chose qui me rappelle ce souvenir, c'est un coup de poignard qui me perce le cœur. Je crois qu'il n'y a d'heureux dans ce monde que ceux qui n'aiment personne. Je lis le troisième chant de Lucrèce*, et je tâche d'adoucir mes peines; mais tout cela ne me rend point ce qui ne saurait m'être rendu. Je travaille beaucoup pour me distraire, et je trouve que l'ouvrage est ce qui me soulage le plus. Ne craignez rien pour moi, ma chère sœur, je ne suis pas assez bon pour mourir, et ménagez-vous vous-même, pour ne pas mettre le comble à mon affliction.

Je voudrais que le carnaval lût fini, et je roule dans ma tête le moyen de me sauver à Potsdam', où je suis plus à

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