LA VOCATION DE FREDERIC II
An MiMB.
Dresde, 28 mars 1767
Sire,
En lisant la dernière lettre que Votre Majesté m'a fai^ l'honneur de m'écrire, je me suis trouvée dans le cas de bien des gens qui lisent les philosophes; j'ai admiré, et n'ai point été convaincue*. Non, Sire, malgré tous les préceptes d'Épicure*, né même simple parlicuher, vous ne seriez point resté dans l'inaction *. Votre génie vous eut crié sans cesse que vous étiez fait pour agir. Il vous eût sollicité, poussé; le naturel eût vaincu les maximes. Mais je croirais volontiers que, après avoir fait de grandes choses, pris des
1. « Le mot juttice ou tout autre mot équivalent est omis dans l'autogi-aphe. » (Note de M. Preuss.)
2. A propos de la lettre 17 de Frédéric (p. -195), l'électrice lui avait demandé ce qu'il aurait été, s'il n'était pas né roi. Frédéric avait allégué Ëpicure et Diogêpe, pour conclure qu'une condition privée, paisible et ol)scure, lui aurait donné le plus complet bonheur.
L'électrice depieurj! sceptique ^ l 'pard de cette profession de foi.
3. Frédéric citait cette maxime d'Épicurc : « Ne vous mêlez point des affaires du gouveniement >.
i. t Le hasard, avait écrit le roi, plus puissant qu'Epicure et moi, a voulu que je naquisse l'aîné de3 enfans de mon père, dans un état où riiérédité était d'usage immémorial ;... lorsque l'on se trouve dans un état, il faut qu'on prenne l'esprit de corps ;... les" conjonctures entraînent les hommes, et les font souvent aller malgré eux. i
LE MARQUIS DARGENS. 907
villes, gagné des batailles, enfin, ennuyé de triomphes, rassasié de gloire, et trop accoutumé au bruit de la renommée, une retraite glorieuse et philosophique eût terminé votre carrière. Du reste, Sire, je conviens avec Votre Majesté que les souverains ne sont pas toujours maîtres de leur choix; moins libres, à cet égard que les particuliers, les conjonctures les entraînent, les événemens leur forcent la main. Puisseiit-ils vous pertnettre constamment de philosopher et de jouir ! Mais que j'aie toujours quelque part & vos réflexions ; vous ne pouvei, Sire, les communiquer à personne qui les admire davantage, ni qui soit plus que moi, avec les sentimens si distingués qui vous sont dus, Sire, etc.
JBÀM-BAPTISTB DE BOTBK 1704-1771
Fils d'un procureur général du département d'Aix, il fut deS'tlhê à la magistraliire. Mais il ti'avait pas la gravité dé caractère ^oi convient à cet état. On l'expédia à Cbnstantinople k la siiltié é'ûh ambassadeur de France, pour le d«5|»ayser. Il fut plu« tard capitaine au lêjïiment de Richelieu, mais sa santé l'ôbli^jeâ à quiUer le service. En 1741, il vintà Berlin, son esprit aimable, son érudition vaste, son incrédulité hardie, qui ne rempêchait pas d être assez superstitieux, plurent au roi, qui le lit chambellan, directeur des belles-lettres dans son Académie, et pendant un moment directeur des spectacles à Berlin. D'Argens fui lOtijuUrs de céi fameux soupers qu'à célébrés Voltaire. Il y eut entre le roi ël lui une réelle et vive amitié, que manifeste l'active coirespondance qu'ils entretinrent pendant la guerre de 8epl Ans : pendant ces années d'efforls et d'angoisses, D'Argens fut le plus intime conlident de Frédéric. Cependant ils se brouillèrent enlin : D'Argehs était souvent malade, le roi n'y voyait que de la paresse; il voulait l'avoir toujbUt^s auprès deluipouftli-er parti et jouir de âoù