I. — UN PROPHETE
A Frédéric II.
Berlin, 24 janvier 1760.
Mon prophète*, dont vous vous moquez, continue à prédire pour cette année monts et merveilles. Je ne sais si c'est un faux prophète, mais je sais bien qu'il ne manque pas d'esprit; Votre Majesté pourra en juger par deux réponses qu'il a faites depuis peu de jours, l'une à un théologien, et l'autre à un prince. Le théologien est un nommé M. Sùssmiich, pasteur et luthérien rigide. « Vous ne savez, dit-il à mon prophète, ni le grec ni le latin; comment pouvez-vous, sur une traduction allemande de la Bible grecque, juger de ce qu'elle contient? — Monsieur, répondit le Daniel de Berlin, la traduction allemande ne rend
1. Le prophète qui avait prédit en 1758 les malheurs de 50, annonçait que « en soixante, les Prussiens seraient et plus heureux et plus ,';lorieux qu'ils n'avaient jamais été ». Kn 60 les Français eurent des avantages sur le Ht^in; Frédéric
échoua devant Dresde; les Russes et les Autrichiens entrèrent à Berlin : le roi songea h se tuer; mais la victoire de Torgau lui rendit quol(|ii'', espérance — Le prophète était un tisserand uominé Pl'aanensticl.
donc pas le sens derÉcrilure? Si cela est, comment osezvons la proposer aux chrétiens comme contenant la pure ]>aiole de Dieu? Ou illaut convenir que je puiscomprendre le véritable sens de la Bible sur une traduction approuvée par tous les synodes, ou il faut avouer que tous les ministres luthériens trompent ceux dont ils se disent pasteurs, i» M. Sûssmilch s'est tu, et il a bien fait, car il n'avait rien de bon à répondre. Je Tiens à présent à la réponse faite au prince; c'est au margrave de Schwedt*. Il demanda à cet homme s'il était vrai qu'il se mêlât de faire des prédictions, a J'ai été assez heureux, répondit-il, pour annoncer quelques vérités. — Allex, dit le margrave, vous êtes fou. — Ma femme, répondit le prophète, qui est une sotte, me le dit tous les jours; mais je ne fais aucune attention i ce qu'elle me dit, parce que je connais la portée de son esprit. » Je ne sais si Daniel, Jérémie, llabacuc et tous les prophètes grands et petits auraient répondu plus finement, Votre Majesté dira peut-être que mon prophète aurait mente quelques coups de bâton; je n'ai rien à dire à cela, si ce n'est qu'on peut mériter d'être battu parce qu'on a fait une réponse ingénieuse, mais impertinente. Vous allez croire, Sire, que me voilà â demi converti, et que je vais bientôt croire aux prophètes anciens, puisque je crois déjà aux modernes. Mais je suis bien aise d'avertir Votre Majesté que je suis toujours un bon et fidèle sectateur d'Épicure. Je ne puis cependant me refuser à l'évidence, et voici un fait que je tiens de la bouche d'un ministre luthérien, homme d'esprit et de notre Académie des sciences. Un mois avant la bataille de Cùstrin •, mon prophète ta chez ce ministre, et lui dit : a Monsieur, je viens vous avertir que dans trente jours le roi gagnera une bataille sanglante sur les Russes; près de quinze mille seront tués, et resteront longtemps sur le champ de bataille pour servir de pâture aux oiseaux, n Lo jour que cet homme avait prédit i'ut précisément celui du jour de la bataille. Je sais bien
1. Ce prince avait épousé une 1 ' 2. De Zorndorf, près Cuslrin sœur de Frédéric. I (23 août 1738).
que c'est le hasard qui a vérifié les prédictions de cet homme; mais il faut convenir que c'est un singulier hasard. Si j'étais assuré que révénement voulût m'être aussi favorable, je me mêlerais d'être prophète ; cela ferait enrager Voltaire, et il n'oserait plus se moquer des gens qui exalteraient leur âme'. J'ai l'honneur, etc.