‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 418 sur 547 · EN CRIMEE · texte numérisé non relu

EN CRIMEE

A MADAHB LA MARQDMB »B CoIGBIT'.

De Kiovie, 1787.

S,ifez-vous pourquoi je vous regrette, madame la Mai> quise? C'est que vous n*êtes pas une femme comme uns autre, et que je ne suis pas un homme comme un autre, car je vous apprécie mieux que ceux qui vous entourent. Et savez-vous pourquoi vous n'êtes pas une femme comme une autre? C'est que vous êtes bonne, quoique bien des gens ne le croient pas. C'est que vous êtes simple, quoique vous fassiez toujours de l'esprit, ou plutôt que vous le trouviez tout fait. C'est votre langue : on ne peut pas dire que l'esprit est dans vous ; mais vous êtes dans l'esprit. Vous ne courez pas après l'épigramme : c'est elle qui vient vous chercher. "Vous serez, dans 50 ans, une Madame Du Deffand pour le piquant, une Madame Geoffrin pour la raison, et une maréchale de Mirepoix^pour le goût. A vingt ans vous possédez le résultat des trois siècles qui composent l'âge de ces dames. Vous avez la grâce des élégantes, sans en avoir pris l'état. Vous êtes supérieure, sans alarmer personne que les sots. Il y a déjà auta»t de grands mots de vous à citer, que de bons mots... Vous êtes plus embarrassée qu'embarrassante ; et quand l'embarras vous saisit, un certain petit murmure rapide et abondant l'annonce le plus drôleiMenl du inonde : comme ceux qui ont peur des vo-

1. Celte lotir c ol les suivantes sont écrites pnruianl cet étonnant voyage (le Crimée où Catherine visita les provinces récemment conquises par Poteinkin. Le prince de Ligne cl le comte do Ségur ambassadeur de France l'accompagnèrent.

La marquise de Coiguy, née Con- Hans d'Armentièrcs, morte en 1855, eut une grande rcpulalion de grâce et d'esprit. Les Souuenin qui ont

été imprimés sous sou nom ne sont pas <rcllc.

2. Sœur du prince de Beauvau, elle lut la seconde femme du marquis puis duc (\o Mircpoix, maréchal de France en 1 757 ; elle resta veuve en 1758; elle fut longtemps dame du i);dais de la reine, ("était la j)ârfailc femme de cour ayant toutes les grâces et toutes les souplesses qui pouvaient servir à sa fortune.

iiMii^ chantent dans la rue. Vous êtes la plus aimable femiiic le plus joli garçon, et enfin ce que je regrette le plus. Ah! bon Dieu! quel train! quel tapage! que de diamans, d or, de plaques et de cordons, sans compter le Saint- Esprit! Que de chaînes, de rubans, de turbans et de bonnets rouges, fourrés ou pointus! ceux-ci appartiennent k des petits magots qui remuent la tête comme ceux de votr« cheminée, et qui ont le nez et les yeux de la Chine. Ils s'ap pellent des Lesghis*, et sont venus en députalion, ains que plusieurs autres sujets, des frontières de la grande mu raille de cet empire chinois et de celui de Perse et de Bylance. C'est un peu plus imposant que quelques députés du Parlement, ou des États d'une petite ville qui viennent de 20 lieues, par le coche, à Versailles, pour faire une sotte représentation.

Louis XIV aurait été jaloux de sa sœur Catherine II, ou il l'aurait épousée pour avoir tout au moins un beau lever. Les fils des rois du Caucase, d'Héraclius», par exemple, qui sont ici, lui auraient lait plus de plaisir que wnq ou six vieux chevaliers de Saint-Louis. Vingt archevêques, quoiqu'un peu malpropres, avec des barbes presque jusqu'aux genoux, sont plus pittoresques que le petit-collet d'un aumônier du Roi. L'escorte d'oulans d'un grand seij^upur polonais qui va voir son voisin à une demi-lieue de chci lui, a meilleur air que les Hoquetons' à cheval qui i ' dent le triste carrosse et les six rosses d'un homme U et à grande perruque* ; et les sabres élincelans, avpoignées en pierreries, sont plus imposans que les ^. l.hmches des grands-officiers du roi d'Angleterre. L'impératrice m'a reçu comme si, au lieu de six ans, je l'avais quittée qu'il y a six jours. Elle m'a rappelé mil!.»

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