LES VIES DE PLUTARQUE
Au MÊMB.
A Terdun, le 22 mars 1740.
... C'est une lecture touchante, j'en étais fou à son âge*;
^'énie et la vertu ne sont nulle part mieux peints ; l'on y peut prendre une teinture de l'histoire de la Grèce, et même de celie de Rome. L'on ne mesure bien, d'ailleurs, la force et l'étendue de l'esprit et du cœur humains que dans ces siècles fortunés ; la liberté découvre, jusque dans l'excès du crime, la vraie grandeur de notre âme; là, la force de la nature brille au sein de la corruption; là paraît la vertu sans bornes, les plaisirs sans infamie, l'esprit sans affectation, la hauteur sans vanité, les vices sans bassesse et sans déguisement. Pour moi, je pleurais de joie lorsque je lisais ces Vies; je ne passais point de nuit sans parler à Alcibiade, Agésilas, et autres; j'allais dans la place de Rome, pour haranguer avec les Gracques, et pour défendre Caton, quand on lui jetait des pierres. Vous souvenez-vous que, César voulant faire passer une loi trop à l'avantage du peuple, le même Caton voulut l'empêcher de la proposer, et lui mit la main "ir la bouche pour l'empêcher de parler'? Ces manières
igir, si contraires à nos mœurs, faisaient grande impression sur moi. Il me tomba, en même temps, un Sénèque dans les mains, je ne sais par quel hasard ; puis, des lettres de Brutus à Cicéron, dans le temps qu'il était en Grèce, après la mort de César : ces lettres sont si remplies de