EN PRISON
A MONSIEOR BOZOT*, A Caeit.
22 Juin [1793], de l'Abbaye.
... Je suis venue ici, ûèreet tranquille, formant desvœui gardant encore quelque espoir pour les défenseurs de la Liberté, lorsque j'ai appris le décret d'arrestation contre les vingt-deux; je me suis écriée : Mon pays est perdu! — J'ai été dans les plus cruelles angoisses jusqu'à ce que j'aie été assurée de ton évasion ; elles ont été renouvelées par le décret d'accusation qui te concerne; ils devaient bien cette atrocité à ton courage! Mais, dés que je t'ai su au Calvados, j'ai repris ma tranquillité. Continue, mon ami, tes généreux efforts; Brutus désespéra trop tôt du salut de Rome aux champs de Fhilippes; tant qu'un républicain respire, qu'il a sa liberté, qu'il garde son énergie, il doit, il peut être utile. Le Midi t'offre, dans tous les cas, un refuge; il sera l'asile des gens de bien. Cest lA, si les dangers s'accumulent autour de toi, qu'il faut tourner tes regards et porter tes pas ; c'est li que tu devras vivre, car tu pourras y servir tes semblables, y exercer des vertus.
Quant à moi, je saurai attendre paisiblement le retour
du règne de la justicî, ou subir les derniers excès de la
tyrannie, de manière à ce que mon exemple ne soit pas
non plus inutile. Si j'ai craint quelque chose, c'est que tu
8s pour moi d'imprudentes tentatives; mon ami! c'est
1. Btuot (1760-1793), avocat, de- i dans U Girood* et fût troové putéauz ÉtatâgéDérauxetàhCoo- | aveCPéiioaduM on cbunp vention, fut un des chefs de la Gironde. Cest lui qui dénonça Robespierre comme aspirant à la dictature. Proscrit, il ticha de soolAver le LJuvitfM; puis il se rifofia
ï. Elle avait été incarcéré* le 12 juin 1795 : eU« tut relicbè* le S4 juin, osais arrêtée de oooTeao te même jour et mm i Saini«- Péiagie.
LKTTRES DU DIX-IILITIRMK SÎCCI.t.
on sauvant ton pays que lu peux f'aii'C mon salut, et je ne voudrais pasde cciui-ci aux dépens de l'autre, mais j'expirerais satisfaite en te sachant servir erficacement ta patrie. Mc-rt, tourments-, douleur, ne sont rien pour moi, je puis tout défier; va, je vivrai jusqu'à ma dernière heure sans perdre un seul instant dans le trouble d'indignes agitations.
Au restb, quelle que soit leur fureur, ils ont encore une sorte de honte; mon mandat d'arrêt n'est point motivé; ils m'ont mise au secret verbalement, mais ils n'ont osé écrire les ordres rigoureux qu'ils ont donnés de bouche. Je dois à l'humanité de mes gardiens des facilités que je cache pour ne pas les compromettre; mais les bons procédés lient plus étroitement que des chaînes de fer, et je pourrais me sauver que je ne le voudrais point, pour ne pas perdre l'honnête concierge* (pii emploie tous ses soins à adoucir ma captivité. Beaucoup de personnes sont dans 'erreur à mon sujet et me croient à la Conciergerie. Le fait est que le lendemam de mon arrivée ici, il est sorti de ce lieu pour être transférée à l'autre une femme de mon nom; j'habite la chambre et le lit qu'elle occupait avant moi; je l'ai entrevue à son départ. Mon bon Plutarque, dont j'amuse mes loisirs, ne manquerait pas de trouver là des présages. C'était Angélique Désilles, femme de Roland de la Fauchaie, sœur de celui qui mourut glorieusement à Nancy-, et qui a péri avant-hier sur l'échafaud, à vingtquatre ans, avec un grand courage; son défenseur officieux est hors de lui-même et jure de l'innocence de celte victime, dont la figure douce et heureuse annonçait une belle âme. J'ai employé mes premières journées à écrire quelques noies* qui feront plaisir un jour; je les ai mises en bonnes mains et je te le ferai savoir, afin que, dans tous les cas, elles ne le demeurent point étrangères. J'ai mon