Le libraire Prifcur
de mon tombeau. Mais que conclurai-je de toutes ces tribulations? Que je ne dois pas me plaindre; que Pope, Descartes, Bayle, le Camoens, et cent autres, ont essuyé les mt^mes injustices, et de plus grandes; que cette destinée est celle de presque tous ceux que l'amour des lettres a trop séduits.
Avouez en effet, monsieur, que ce sont là de ces petits malheurs particuliers dont à peine la société s'aperçoit. Qu'importe au genre humain que quelques frelons pillent le miel de quelques abeilles? Les gens de lettres font grand bruit de toutes ces petites querelles, le reste du monde les ignore ou en rit.
De toutes les amertumes répandues sur la vie humaine, ce sont là les moins funestes. Les épines attachées à la littérature et à un peu de réputation ne sont que des fleurs en comparaison des autres maux qui, de tout temps, ont inondé la terre. Avouez que ni Cicéron, ni Varron, ni Lucrèce, ni Virgile, ni Horace, n'eurent la moindre part aux proscriptions. Marins était un ignorant; le barbare Sylla, le crapuleux Antoine', l'imbécile Lépide, lisaient peu Platon et Sophocle; et pour ce tyran sans courage. Octave Cépias, surnommé si lâchement Auguste, il ne fut un détestable assassin que dans le temps où il fut privé de la société des gens de lettres.
Avouez que Pétrarque et Boccace ne firent pas naître les troubles de l'Italie; avouez que le.badina'ge de Marot n'a pas produit la Saint-Barthélémy, et que la tragédie du Cid ne causa que les troubles de la Fronde. Les grands crimes n'ont guère été commis que par de célèbres ignorans'. Ce qui fait et fera toujours de ce monde une vallée de larmes, c'est l'insatiable cupidité et l'indomptable orgueil des hommes, depuis Thamas-Kouli-kan', qui ne savait pas lire
1. SylIa écrivit des Mémoires, cl Antoine alla étudier l'éloquence en Grèce.
2. La thèse de Voltaire n'est pas plus traie que celle- de J.-J.
Rousseau. L'in-slructioD par elle-
même n'a ni une influence rorrup* trice ni une vertu moralisatrice.
3. Nadir-Chah, ou Tliamasp-Kouii-Kiiara (1688-1717), de conducteur de chameaux et brigand, devint roi da Perse, flt la guerre heureuse-
iusqu'à un commis de la douane, qui ne sait que chiffrer. Les lettres nourrissent l'âme, la rectifient, la consolent; elles vous; servent, monsieur, dans le temps que vous écrivez contre elles : vous êtes comme Achille, qui s'emporte contre 1? gloire, et omme le P. Malebranche, dont l'imagination brillante écrivait contre l'imagination*.
Si quelqu'un doit se plaindre des lettres, c'est moi, puisque, dans tous les lieux, elles ont servi à me persécuter ; mais il faut les aimer malgré l'abus qu'on en fait, comme il faut aimer la société dont tant d'hommes méchans corrompent les douceurs; comme il faut aimer sa patrie, quelques injustices qu'on y essuie; comme il faut aimer et servir l'Etre suprême, malgré les superstitions et le fanatisme qui déshonorent si souvent son culte.
M. Chappuis m'apprend que votre santé est bien mauvaise; il faudrait la venir rétablir dans l'air natal, jouir de la liberté, boire avec moi du lait de nos vaches, et brouter nos herbes.
Je suis très philosophiquement et avec la plus grande estime, etc.