‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 110 sur 558 · VOLTAIRE EN SUISSE · texte numérisé non relu

VOLTAIRE EN SUISSE

A Monsieur de Moncrif*.

A Monrion-, 27 mars 1757

Mon cher confrère, j'ai été enchanté de votre souvenir, et affligé de la bienséance qui empêche le maître du château» d'écrire un petit mot ; mais je conçois qu'il aura été excédé de la multitude des lettres inutiles et embarrassantes auxquelles on n'a que des choses vagues à répondre. Il est toujours bon qu'il sache qu'il y a deux espèces de Suisses qui l'aiment de tout leur cœur. Tavernier*, qui avait acheté la terre d'Aubonne, à quelqueslieues de mon ermitage, interrogé par Louis XIV pourquoi il avait choisi une terre en Suisse, répondit, comme vous savez : Sire, f ai été bien aise d'avoir quelque chose qui ne fût qu'à moi. Je n'ai pas tant voyagé que Tavernier, mais je finis comme lui.

1. Paradisde Moncrif (1687-1777), lecteur de la reine, académicien, acteur de société, causeur aimable, fort à l'escrime, du reste écrivain médiocre et justement oublié.

2. Propriété située dans les vignes entre Lausanne et le lac.

3. Le comte d'Argenson, ancien ministre de la puerre, exilé dans sa terre des Ormes, en Touraine, où Mnncrif était alors avec iui.

4. Tavernier (1605-1686), le célèbre voyageur qui visita la Perse et les Indes

Vous avez donc soixante-neuf ans, mon cher confrère : qui est-ce qui ne les a pas à peu près ? Voici le temps d'être k soi, et d'achever tranquillement sa carrière. C'est une belle chose que la tranquillité! Oui, mais l'ennui est de sa connaissance et de sa famille. Pour chasser ce vilain parent, j'ai établi un théâtre à Lausanne, où nous jouons Zaïre, Alzire^ l'Enfant prodigue, et même des pièces nouvelles. N'allez pas croire que ce soient des pièces et des acteurs suisses : j'ai fait pleurer, moi bonhomme Lusignan*, un parterre très-bien choisi; et je souhaite que les Clairon et les Gaussin* jouent comme Mme Denis. Il n'y a dans Lausanne que des familles françaises, des mœurs françaises, du goût français, beaucoup de noblesse, de très-bonnes maisons dans une très-vilaine ville. Nous n'avons de suisse que la cordialité; c'est l'âge d'or avec les agrémens du siècle de fer.

Je suis histrion les hivers à Lausanne, et je réussis dans les rôles de vieillard : je suis jardinier au printemps, à mes Délices, près de Genève, dans un climat plus méridional que le vôtre. Je vois de mon lit le lac, le Rhône, et une autre rivière'. Avez-vous, mon cher confrère, un plus bel aspect? avez-vous des tulipes au mois de mars? Avec cela, on barbouille de la philosophie et de l'histoire ; on se moque des sottises du genre humain et de la charlatanerie de vos physiciens qui croient avoir mesuré la terre, et de ceux qui passent pour des hommes profonds, parce qu'ils ont dit qu'on fait des anguilles avec de la pâte aigre*.

X. Voltaire se piquait de bien jouer : « Sa déclamalion, nous dit Gibbon qui l'entendit, était modulée d'après la pompe et l'entbousiasme de l'ancien théâtre, et respirait plus l'enthousiasme de la poésie qu'elle n'exprimait les seatimcns de la nature »

2. M"« Clairon (1723-1803) fut une des plus grandes tragédiennes du xvui* s. Son jeu était tout de

réflexion et d'art. M"* Gaussin (1711-1767) jouait les rôles tendres et touchants : elle c:"ca Zaïre.

Page 1