VOLTAIRE ET MADAME DU CHATELET A ANET
A Madame la marquise du Deffand.
Anet, mardi 15 août 1747.
Mme du Chàtelet et Voltaire, qui s'étaient annoncés pour aujourd'hui, et qu'on avait perdus de vue, parurent hier, sur la minuit, comme deux spectres, avec une odeur de corps embaumés qu'ils semblaient avoir apportée de leurs tombeaux; on sortait de table; c'étaient pourtant des spectres alTamés : il leur fallut un souper, et qui plus est, des lifs,qui n'étaient pas préparés. La concierge, déjà couchée, se leva à grande hâte. Gaya*, qui avait olfert son logement pour les cas pressans, fut forcé de le céder dans celui-ci, déménagea avec autant de précipation et de déplaisir qu'une armée surprise dans son camp, laissant une partie de son bagage au pouvoir de l'ennemi. Voltaire s'est bien trouvé du gîte : cela n'a point du tout consolé Gaya. Pour la dame, son lit ne s'est pas trouvé bien fait ; il a fallu la déloger aujourd'hui. Notez que ce lit elle l'avait fait ellemême, faute de gens, et avait trouvé un défaut de [nombre] dans les matelas, ce qui, je crois, a plus blessé son esprit exact que son corps peu délicat; elle a par intérim un appartement qui a été promis, qu'elle laissera vendredi ou samedi pour celui du maréchal de Maillebois, qui s'en va un de ces jours.