‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 193 sur 558 · JEAN LE ROND, DIT DALEMBERT · texte numérisé non relu

JEAN LE ROND, DIT DALEMBERT

Enfant trouvé sur les marches de l'église Saint-Jean-Ie-Rond, el.^vé par unevitrière de la rue Michel-le-Comte, Dalembert se ût

! . Mariant ne, jouée k Paris en 1**4; Zaïre, en 1732.

S. Œuvret littératret,\9fii,in-»,

t. V.— Cf. Uttrea de Mr>^Du Deffand, éd. deLescure, t.l; etCorre»pondance de Frédéric II, t. IX el X.

220 LETTRES DU DIX-IiUlTIÈME SIECLE.

recevoir à vingt-trois ans membre de l'Académie des Sciences. Mais ses travaux sur la mécanique, la physique et les mathématiques, contribuèrent moins à le faire connaître que ses opinions philosophiques et ses ouvrages littéraires, et la part qu'il prit à l'Encyclopédie. Il en écrivit le Discours préliminaire qui le fit entrer à l'Académie française, dont il devint plus tard secrétaire perpétuel (1772).

Dalembert a du bon sens, de la finesse, et de la précision : il manque d'une certaine délicatesse de goût, et n'entend pas grand chose à la poésie. Il est froid et sec. Son style oscille de la fausse noblesse à la prolixité négligée : il est naturellement inélégant. Mais le défaut essentiel de Dalembert, la source de tous ses préjugés, de toutes ses erreurs, de ses jugements injustes ou étranges, ce sont ses opinions philosophiques. C'est le « mangeur de prêtres » le plus fanatique, le plus intolérant, le plus étroitement bigot dans l'athéisme qu'on puisse imaginer. Dès qu'il s'agit de Dieu et de l'Eglise, ou d'une église, Dalembert enrage et déraisonne : il n'est plus que fiel et que haine, il n'est point de sottise qu'il ne puisse écrire ou dire. Il gouverna longtemps l'Académie française : ces passionnés à froid, dont la fureur parle le langage de la raison, excellent à se rendre maîtres des assemblées, où les esprits mous sont en majorité, et s'en font les impérieux tyrans. Dalembert, c'est, en temps de Révolution, Saint-Just.

Ce sectaire, au demeurant, fut un homme doux : il craignait le scandale. Il ne voulait ni donner ni recevoir de horions. Il chaufTa l'ardeur de ses amis, et n'attira pas sur lui les persécutions. Il se retira de l'Encyclopédie, dès que l'autorité se déclara pour la Sorbonne et le Parlement, et garda dès lors la plus exquise mesure à l'égard des choses qu'il haïssait, réservant les violences et les injures pour la conversation intime et les lettres secrètes. Il aimait l'étude : il lui fallait pour s'y livrer du repos et de la sécurité : aussi mit-il une sourdine à ses haines, et il laissa les têtes chaudes du parti crier tout haut ce qu'il pensait tout bas ou insinuait discrètement. Son tempérament fanatique et ses goûts studieux, en se combinant, donnent à sa conduite un aspect fâcheux et louche.

Dalembert vaut mieux en réalité que l'impression qui résulte de ses actes. Son caractère impose le respect plus que celui de Voltaire ou de Diderot. Il a une tenue, une dignité, une fierté, rares en ce siècle parmi les gens de lettres. Tandis que les philosophes cajolaient les rois, les ministres et les commis, tandis

DALEMBERT

qiiils se grisaient de succès mondains, Dalembert fut à peu près le seul qui se tint à l'écai-t, sans ambition et sans vanité. 11 ne fréquenta pas les salons : on ne le vit que chez Mme du Dciïand, puis chez Mlle de Lespinasse, et après la mort de celle-ci, il se retira dans son entresol du Louvre, ouvert aux amis de la philosophie. Il ne rechercha ni les titres ni les pensions : il déclina 1 honneur et le profit de la protection des grands, et vécut indépendant et pauvre. Il avait près de cinquante ans et il était de cinq ou six Académies, quand il se décida, pour sa santé, à ne plus habiter son galetas chez la vitrière. Quand Catherine lui offrit de diriger l'éducation du grand-duc Paul, quand Frédéric l'appela pour être président de son Académie, Dalembert ne se laissa pas tenter. Il préféra ses dix-sept cents livres de rente, et la société de ses amis, et la France. Cependant il ne se déroba point tout à fait aux avances de l'ifnpératrice et du roi, et fut en commerce de lettres avec eux. C'est qu'il n'était point fâché d'entretenir le zèle philosophique chez de pareils disciples, et puis il y a rois et rois, selon son expression, comme il y a fagots et fagots : ceux-là avaient assez d'esprit pour qu'il fit gi àce à leur rang. Frédéric surtout l'avait séduit, et il y eut entre eux une véritable amitié : de Frédéric seul il accepta de l'argent au besoin, et le bienfait fut aussi simplement donné que fièrement reçu.

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