UN CONTE DE L'ABBE GALIANL
A LÀ MÊME
Du Grandval, le 20 octobre 1760.
MM. Le Roy*, Grimm, l'abbé Galiani et moi, nous avons :^é. Oh! pour cette fois, je vous apprendrai à connaître l'abbé, que peut-être vous n'avez regardé jusqu'à présent que comme un agréable. Il est mieux que cela.
11 s'agissait entre Grimm et M. Le Roy du génie qui crée et de la méthode qui ordonne. Grimm déteste la méthode; c'est, selon lui, la pédanterie des lettres. Ceux qui ne savent qu'arranger feraient aussi bien de rester en repos; ceux qui ne peuvent être instruits que par des choses arrangées feraient tout aussi bien de rester ignorans. a Mais c'est la méthode qui fait valoir. — Et qui gâte. — Sans elle, on ne profilerait de rien. — Qu'en se fatiguant, et cela n'en serait que mieux. Où est la nécessité que tant de gens sachent
1 Georges Le K07 (1725-17^), | Versailles et de Marly, collaborateur luaieuaal des chasses des purcii de 1 de l'Encyclopédie.
autre chose que leur métier? » Ils dirent beaucoup de choses que je ne vous rapporte pas, et ils en diraient encore, si l'abbé Galiani ne les eût interrompus comme ceci :
« Mes amis, je me rappelle une fable, écoutez-la. Elle sera peut-être un peu longue, mais elle ne vous ennuiera pais.
(( Un jour, au fond d'une forêt, il s'éleva une contestation sur le chant entre le rossignol et le coucou. Chacun prise son talent. « Quel oiseau, disait le coucou, a le chant « aussi facile, aussi simple, aussi naturel et aussi mesuré « que moi? »
« Quel oiseau, disait le rossignol, l'a plus doux, plus (( varié, plus éclatant, plus léger, plus touchant que moi? »
« Le coucou : « Je dis peu de choses; mais elles ont du « poids, de l'ordre, et on les retient. »
(( Le rossignol : « J'aime à parler; mais je suis toujours « nouveau, et je ne fatigue jamais. J'enchante les forêts; le (( coucou les attriste. Il est tellement attaché à la leçon de « sa mère, qu'il n'oserait hasarder un ton qu'il n'a point (( pris d'elle. Moi, je ne reconnais point de maître. Je me « joue des règles. C'est surtout lorsque je les enfreins qu'on « m'admire. Quelle comparaison de sa fastidieuse méthode « avec mes heureux écarts ! »
(( Le coucou essaya plusieurs fois d'interrompre le rossignol. Mais les rossignols chantent toujours et n'écoutent point; c'est un peu leur défaut. Le nôtre, entraîné par ses idées, les suivait avec rapidité, sans se soucier des réponses de son rival.
(( Cependant, après quelques dits et contredits, ils convinrent de s'en rapporter au jugement d'un tiers animal.
(( Mais où trouver ce tiers également instruit et impartial qui les jugera? Ce n'est pas sans peine qu'on trouve un bon juge. Ils vont en cherchant un partout.
« Ils traversaient une prairie, lorsqu'ils y aperçurent âne des plus graves et des plus solennels. Depuis la création respèce. aucun n'avait porté d'aussi longues oreilles. «Ali!
DENIS DIDEROT. Î57
« dit le coucou en les voyant, nous sommes trop heureux, notre querelle est une affaire d'oreilles; voilà notre juge; hieu le fit pour nous tout exprès.
<( L'âne broutait. Il n'imaginait guère qu'un jour il juge- I lit de musique. Mais la Providence s'amuse à beaucoup <i autres choses. Nos deux oiseaux s'abattent devant lui, le ( oinplimentent sur sa gravité et sur son jugement, lui exposent le sujet de leur dispute, et le supplient très humblement de les entendre et de décider.
« Mais l'âne, détournant à peine sa lourde tête et n'en perdant pas un coup de dent, leur fait signe de ses oreilles qu'il a faim, et qu'il ne tient pas aujourd'hui son lit de justice. Les oiseaux insistent; l'âne continue à brouter. En broutant son appétit s'apaise. Il y avait quelques arbres ^bntés sur la lisière du pré. «r Ué bien! leur dit-il, allez-là : le m'y rendrai; vous chanterez, je digérerai, je vous écouterai, et puis je vous en dirai mon avis. » (( Les oiseaux vont à tire-d'aile et se perchent ; l'âne les lit de l'air et du pas d'un président à mortier qui traverse > salles du palais : il arrive, il s'étend à terre et dit : Commencez, la cour vous écoute. » C'est lui qui était ite la cour.
(( Le coucou dit : « Monseigneur, il n'y a pas un mot à '< perdre de mes raisons; saisissez bien le caractère de mon chant, et surtout daignez en observer l'artifice et la méthode. » Puis, se rengorgeant et battant à chaque fois des ailes, il chanta : « coucou, coucou, coucoucou, coucoucou, coucou, coucoucou. )) Et après avoir combiné cela de toutes les manières possibles, il se tut.
(( Le rossignol, sans préambule, déploie sa voix, s'élance dans les modulations les plus hardies, suit les chants les plus neufs et les plus recherchés; ce sont des cadences ou des tenues* à perte d'haleine; tantôt on entendait les sons descendre et murmurer au fond de sa gorge comme l'onde
1. CaiiencAs : ce soDt des trilles. 1 dant un certain nombre de m** — Tenues : noies soutenues peu- I sures ou de temps.
i:>S LETTRES LU DIX-HUITIÈME SIÈCLE.
du ruisseau qui se perd sourdement entre des cailloux, tantôt on les entendait s'élever, se renfler peu à peu, remplir l'étendue des airs et y demeurer comme suspendus. îl était successivement doux, léger, brillant, pathétique, et quelque caractère qu'il prit, il peignait; mais son chant n'était pas fait pour tout le monde.
« Emporté par son enthousiasme, il chanterait encore; mais l'âne qui avait déjà baillé plusieurs fois, l'arrête et lui dit : (( Je me doute que tout ce que vous avez chanté là, est « fort beau, mais je n'y entends rien; cela me paraît « bizarre, brouillé, décousu. Vous êtes peut-être plus savant « que votre rival, mais il est plus méthodique que vous, et « je suis, moi, pour la méthode. »
Et l'abbé, s'adressant à M. Le Roy, et montrant Grimm du doigt : « Voilà, dit-il, le rossignol, et vous êtes le coucou, et moi je suis l'âne qui vous donne gain de cause. Bonsoir. »
Les contes de l'abbé sont bons, mais il les joue supérieurement. On n'y tient pas. Vous auriez trop ri de lui voir tendre son cou en l'air, et faire la petite voix pour le rossignol, se rengorger et prendre le ton rauque pour le coucou ; redresser ses oreilles, et imiter la gravité bête et lourde de l'âne ; et tout cela naturellement et sans y tâcher. C'est qu'il est pantomime depuis la tête jusqu'aux pieds.
M. Le Roy prit le parti de louer la fable et d'en rire.