‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 218 sur 558 · A PROPOS DE L'ENCYCLOPEDIE · texte numérisé non relu

A PROPOS DE L'ENCYCLOPEDIE

A Voltaire.

19 février 1758.

Je vous demande pardon, monsieur et cher maître, de ne ^ous avoir pas répondu plus tôt. Quoi que vous en pensiez, je ne suis que négligent. Vous dites donc qu'on en use avec nous d'une manière odieuse, et vous avez raison*. Vo js croyez que j'en dois être indigné, et je le suis. Votre avis serait que nous quittassions tout à fait VEncyclopédie ou que nous allassions la continuer en pays étranger, ou que nous obtinssions justice et liberté dans celui-ci. Voilà qui est à merveille; mais le projet d'achever en pays étranger, est une chimère. Ce sont les libraires qui ont traité avec nos collègues; les manuscrits qu'ils ont acquis iK' nous appartiennent pas, et ils nous appartiendraient qu'au défaut des planches, nous n'en ferions aucun usage. Abandonner l'ouvrage, c'est tourner le dos sur la brèche, et faire ce que désirent les coquins qui nous persécutent. Si vous saviez avec quelle joie ils ont appris la désertion de d'Alembert* et toutes les manœuvres qu'ils emploient pour l'empêcher de revenir! Il ne faut pas s'attendre qu'on fasse justice des brigands' auxquels on nous a abandonnés, et il ne nous convient guère de le demander; ne sont-ils pas en possession d'insulter qui il leur plaît sans que personne s'en ofl'ense*? Est-ce à nous à nous plaindre, lorsqu'ils

1. Le privilège pour l'Encyclopédie fut accordé en 1*746. Les deux premiers volumes parurent en 1741 : puis un arrêt du roi suspendit l'impression de l'ouvraf^e pendant dix-huit mois. Nouvelle suspension en 1757 : après une longue enquête, le Parlement retira le privilège. La publication futreprise •n 1765 avec une permission tacite.

%. U ne revint pas en effet.

3. Coquine, brigands :ne s'indignerait-on pas davantage contre les persécutions subies par les philosophes, s'ils avaient moins injurié leursadversaires?G'est une grande adresse de souffrir avec douceur ; on gagne la postérité à sa cause.

4. Les jésuites avaient attaqué l'Encyclopédie. Plusieurs pères avaient lancé un pamphlet inti< tulé : la Religion vengée.

nous associent dans leurs injures avec des hommes que nous ne vaudrons jamais? Que faire donc? Ce qui convient à des gens de courage : mépriser nos ennemis, les poursuivre, et profiter, comw.â nous avons fait, de l'imbécillité de nos censeurs. Faut-il que, pour deux misérables brochures, nous oubliions ce que nous nous devons à nousmème et au public? Est-il honnête de tromper l'espérance de quatre mille souscripteurs, et n'avons-nous aucun engagement avec les libraires? Si d'Alembert reprend et que nous finissions, ne sommes-nous pas vengés? Ah! mon cher maître! où est le philosophe? où est celui qui se comparait au voyageur du BoccaUni*? Les cigales l'auront fait taire. Je ne sais ce qui s'est passé dans sa tête : mais si le dessein de s'expatrier n'y est pas à côté de celui de quitter V Encyclopédie, il a fait une sottise ; le règne des mathématiques n'est plus^. Le goût a changé. C'est celui de l'histoire naturelle et des lettres qui domine. D'Alembert ne se jettera pas, à l'âge qu'il a, dans l'étude de l'histoire naturelle, et il est bien difficile qu'il fasse un ouvrage de Httérature qui réponde à la célébrité de son nom. Quelques articles de V Encyclopédie l'auraient soutenu avec dignité pendant et après l'édition. Voilà ce qu'il n'a pas considéré, ce que personne n'osera peut-être lui dire, et ce qu'il entendra de moi; car je suis fait pour dire la vérité à mes amis, et quelquefois aux indiflerens ; ce qui est plus honnête que sage. Un autre se réjouirait en secret de sa désertion : il y verrait de l'honneur, de l'argent et du repos

1. « Souvenons-nous de la fable de Boccalini : « Un voyageur, ditil, était importuné dans son chemin du bruit des cigales, il s'arrêta pour les tuer ; il n'en vint pas à bout, et ne fit que s'écarter de sa route; il n'avait qu'à continuer paisiblement son voyage; les cigales seraient mortes d'elles-mêmes au ))out de huit jours. » (Voltaire, Discours préliminaire d'Alzire.)

Boccalini est un célèbre satirique itiilien (1556-1613), qui attaqua principalement l'ambition des £»pagnols.

2. Comme si une telle science relevait de la mode. Diderot n'était pas fait pour le travail solitaire et désintéressé. 11 lui fallait le tapage de la galerie, des battements de main ou des huées, la certitude surtout d'agir sur les esprits.

DENIS DIDEROT. 2C7

agner. Pour moi, j'en suis désolé, et je ne négligerai rien pour le ramener. Voici le moment de lui montrer combien je lui suis altaché, et je ne manquerai ni à moimême, ni à lui. Mais, pour Dieu, ne me croisez pas. Je sais tout ce que vous pouvez sur lui, et c'est inutilement que je lui prouverai qu'il a tort, si vous lui dites qu'il a raison. D'après tout cela, vous croirez que je tiens beaucoup à V Encyclopédie et vous vous tromperez. Mon cher maître, j'ai la quarantaine passée; je suis las de tracasseries. Je crie, depuis le malin jusqu'au soir : le repos, le repos, et il n'y a guère de jour que je ne sois tenlé d'aller vivre obscur et mourir tranquille au fond de ma province. Il vient un temps où toutes les cendres sont mêlées. Alors que m'importera d'avoir été Voltaire ou Diderot, et que ce soient vos trois syllabes ou les trois miennes qui restent? 11 faut travailler, il faut être utile, on doit compte de ses talens, etc.. Être utile aux hommes! Est-il bien sûr qu'on fasse autre chose que les amuser, et qu'il y ait grande différence entre le philosophe et le joueur de flûte? Ils écoutent l'un et l'autre avec plaisir ou dédain, et demeurent ce qu'ils sont. Les Athéniens n'ont jamais été plus méchans qu'au temps de Socrate, et ils ne doivent peut-être à son existence qu'un crime de plus. Qu'il y ait là-dedans plus d'humeur que de bon sens, je le veux; et je reviens à l'Encyclopédie. Les libraires sentent aussi bien que moi que d'Alembert n'est pas un homme facile à remplacer; mais ils ont trop d'intérêt au succès de leur ouvrage pour se refuser aux dépenses. Si je peux espérer de faire un huitième volume deux fois meilleur que le septième, je continuerai; sinon, serviteur à V Encyclopédie, j'aurai perdu quinze ans de mon temps : mon ami d'Alembert aura jeté par la fenêtre une quarantaine de mille francs, sur lesquels je complais et qui auraient été toute ma fortune; mais je m'en consolerai, car j'aurai le repos.

Adieu, mon cher maître, portez-vous bien et aimez-moi toujours.

Ne soyez plus fâché, et surtout ne me redemandez plus

vos lettres ; car je vous les renverrais et n'oublierais jamais cette injure. Je n'ai pas vos articles, ils sont entre les mains de d'Alembert et vous le savez bien. Je suis pour toujours avec attachement et respect, monsieur et cher maître.

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