Voyez parmi les romans de
Voltaire, le petit conte philosophique intitulé Histoire d'un bon Bramin.
est le père à tous; mais à mon avis, il a fait de sots et ennuyeux enfans.
Je lis l'histoire parce qu'il faut savoir les faits jusqu'à un certain point, et puis parce qu'elle fait connaître les hommes; c'est la seule science qui excite ma curiosité, parce qu'on ne saurait se passer de vivre avec eux.
Votre parabole du Bramin est charmante, c'est le résultat de toute la philosophie. Je ne sais lequel je préférerais, d'être le Bramin ou d'être la vieille indienne*. Est-ce que vous croyez que les capucins et les religieuses n'aient pas de grands chagrins? ils ne s'embarrassent pas, si vous voulez, de ce que c'est que leur âme, mais leur âme les tourmente. Toutes les conditions, toutes les espèces me paraissent également malheureuses, depuis l'ange jusqu'à l'huître; le fâcheux, c'est d'être né, et l'on peut pourtant dire de ce malheur-là que le remède est pire que le mal.
Je lirai ce que vous me marquez de la traduction de Lucrèce»; mais je ne vous ferai point part de mes réflexions, ce serait abuser de votre patience et me donner des airs à la Praline^ (c'est une expression de Mme de Luxembourg); je dois me borner à ne vous dire que ce qui peut vous exciter à me parler. Mais, monsieur, si vous aviez autant de bonté que je voudrais, vous auriez un cahier de papier sur votre bureau, où vous écririez dans vos momens de loisir tout ce qui vous passerait par la tête. Ce serait un recueil de pensées, d'idées, de réflexions, que vous n'auriez pas encore mis en ordre. C'est de toute vérité qu'il n'y a que votre esprit qui me satisfasse, parce qu'il n'y a que vous en qui une qualité ne soit pas aux dépens d'une autre; mais je ne veux pas vous louer vif.
1. Le bon Bramin, ayant tout approfondi, ignore tout, et est malheureux. La vieille Indienne qui n'a Jamais réfléchi de sa vie, est heureuse. « Je me suis dit cent fois, remarqua le Bramin, que je terais heureux si j'étais aussi sot
que ma voisine, et cependant je ne voudrais pas d'un tel bonheur. •
2. Le troisième chant, que Voltaire admirait particulièrement.
3 Allusion maligne à|M.ou h M"* de Praslin. — Sur M"* de Luxembourg. Cf. p. 403. D. 3.
S78 LETTRES DU DIX-HUITiÊME SIÈCLE^
Certainement je ne lirai point Rabelais; pour l'Arioste, je l'aime beaucoup; je l'ai toujours préféré au Tasse; celuici me paraît une beauté plus languissante que touchante, plus gourmée que majestueuse, et puis je hais les diables à la mort. Je ne saurais vous dire le plaisir que j'ai eu de trouver dans Candide tout le mal que vous dites de Milton ; j'ai cru avoir pensé tout cela, car je l'ai toujours eu en horreur. Enfin, quand je lis vos jugemens, sur quelque chose que ce puisse être, j'augmente de bonne opinion de moi-même, parce que les miens y sont absolument conformes. Je ne vous parle plus des romans anglais, sûrement ils vous paraîtront trop longs; il faut peut-être n'avoir rien à faire pour se plaire à cette lecture, mais je trouve que ce sont des traités de morale en action, qui sont très intéressa ns et peut-être fort utiles : c'est Paméla, Clarisse et Grandisson; l'auteur est Richardson, il me paraît avoir bien de l'esprit.
Savez-vous, Monsieur, ce qui me prouve le plus la supériorité du vôtre et ce qui fait que je vous trouve un grand philosophe? c'est que vous êtes devenu riche. Tous ceux qui disent qu'on peut être heureux et libre dans la pauvreté, sont des menteurs, des fous et des sots.
Ne protégez point, je vous prie, nos projets de finance*, non seulement ils nous mèneront à l'hôpital, mais ils diminuent les revenus du roi. Depuis l'augmentation du tabac et des ports de lettres, on s'en aperçoit sensiblement, tout le monde se retranche. Il vient de paraître de nouveaux arrêts, qui ordonnent de porter au Trésor royal tous les fonds destinés à rembourser les billets de loterie des fermiers généraux, etc., etc. Enfin on n'a rien oublié de tout ce qui peut absolument détruire le crédit, aussi ne trouverait-on pas aujourd'hui à emprunter un écu; nous verrons ce que fera le Parlement à sa rentrée.
Le Canada est pris; M. de Montcalm* est tué, enfin la