‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 294 sur 558 · L'ESPRIT FRANÇAIS · texte numérisé non relu

L'ESPRIT FRANÇAIS

A Monsieur Horace Walpole.

Paris, dimanclie 17 mai 1767.

Si j'ai donné dans le travers de chercher la pierre philosophale-, je n'en rougirai point, et je ne m'en repentirai peut-être pas. Si ne pouvant trouver à faire de l'or, ou est parvenu à trouver d'autres secrets, on n'a pas perdu son temps : il n'y a de recette contre l'ennui que l'exercice du corps, l'application de l'esprit, ou l'occupation du cœur; c'est être automate que de se passer de tous les trois; mais

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on le devient, ou du moins on doit le devenir, quand on pousse sa carrière plus loin qu'il ne faudrait. Bon Diieu, quelle différence de votre pays au nôtre! Je ■rais tentée de vous envoyer le discours que l'abbé Chauvolin» a fait au parlement pour lui dénoncer la sanction pragmatique; nos forcenés sont à la glace; jamais ils ne perdent de vue la prétention du bel esprit et du beau langage; on enragerait chez nous avec urbanité; ce qu'on appelle aujourd'hui éloquence m'est devenu si odieux que j'y préférerais le langage des halles ; à force de rechercher l'esprit, on l'étoufle. Vous autres Anglais, vous ne vous soumettez ù aucune règle, à aucune méthode; vous laissez croître le génie sans le contraindre à prendre telle ou telle fornve; vous auriez tout l'esprit que vous avez, si personne n'en avait eu avant vous. Oh ! nous ne sommes pas comme cela; nous avons des hvres; les uns sont l'art de penser; d'autres, l'art déparier, d'écrire, de comparer, de juger, etc. Nous sommes les enfans de l'art : quelqu'un de parfaitement naturel chez nous devrait être montré à la foire, enfin ce serait un phénomène, mais il n'en paraîtra jamais.

ia fus avant-hier vendredi, entendre Mlle Clairon dans Bajazet, chez la duchesse de Villeroy; elle joua bien, mais elle ne cache pas assez son art; aussi on l'admire, mais elle ne touche pas; le reste des acteurs était affreux, et déshonora la pièce au point que je la trouvai très mauvaise, et en effet elle pourrait bien ne pas valoir grand chose : elle est certainement de mauvais goût, puisque le bon goût est ce qui approche de la nature, ou ce qui imite parfaitement ce qu'on veut représenter. Si vous saviez votre d'Urfé aussi bien que moi mon Scudéry, vous trouveriez

l.Cf. p. 1^5, n. Ô.Je ne sais de quoi M" du DetTand veut parier sous le nom de tanction pragmatique : à moins qu'il ne s'agisse de la Pragmatique sanctiondu. roi d'Espagne Charles III, par laquelle il supprima les jésuites de son royaume («Tril

17b'7). Cliauvelin, qui le preraiar avait attaqué l'ordre au Parlement, put y annoncer ie nouveau coup qui le frappait. M" du DelFand fait certainement allusion ù lu S('':mcfi oîi fut rendu l'arrêt du 8 mai chassant lea jésuites de France.

que la scène de Bajazet devrait être au bord du Lignon, qu'Acomat est le grand druide Adamas; Bajazet, Céladon; et Atalide, la bergère Astrée*.

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