‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 328 sur 558 · AFFAIRES DE POLOGNE · texte numérisé non relu

AFFAIRES DE POLOGNE

A Madame Geoffrin.

Ce 6 juillet 1768.

Oui, ma chère maman, le bon et très bon Schmidt* me rend compte de tout ce que vous dites et faites ensemble à inon sujet, et je trouve que c'est très-bien dit et très-bien fait. II m'est impossible d'écrire à part aujourd'hui à Schmidt, j'ai trop à faire. Il y a des passages dans votre lettre qui m'ont fait pleurer. C'est en vérité une chose bien extraordinaire que réellement, et, point pour dire de belles phrases, vous, demeurant à cinq cents lieues de moi, ne m'ayant vu que cinq mois, il y a quinze ans, et deux mois il y a deux ans, vous ayez une afïection si vraie, si vive et si constante pour moi, comme si j'étais, en effet, quelque chose qui vous appartînt ou qui vous eût fait quelque grand bien. Encore cela m'étonnerait moins si vous n'aviez pas tant de gens et tant de choses à aimer outre moi, ou si vous n'étiez pas à tous égards dans une position si heureuse. Aussi ne puis-je vous dire, vous exprimer à quel point mon cœur est pénétré de vous, de votre amitié, et combien quelque fois, et, par exemple, dans ce moment où je vous écris^ je souhaiterais causer avec vous. Il me semble quelquefois que je vous vois, et qu'en laissant tUre et passions à la porte, nous nous mettons à jaser à l'aise en nommant chaque chose par son nom, et en nous moquant de toutes ces importantes misères quil faut respecter. J'ai trente-six ans et demi de baptistère*, mais j'en ai déjà plus de quarante de bien des façons. Je vous assure'que vous me trouveriez souvent bien raisonnable. Galanterie, politique, etc., etc., tout serait jugé entre nous, je vous assure, avec équité et souvent avec gaieté, malgré les malheurs affreux du temps. En voici un nouveau, mais qui est effroyable. Quelques fanatiques ont

1. C'était le secrétaire intime du roi, qui était venu coniulter des médecins en Franc&

2. L'expression est impropre : il veut dire que son acte de baptême lui donne 36 ans et demi.

menacé les paysans de notre Ukraine de toutes sortes de maux s'ils ne promettaient de cesser d'être grecs non unis pour devenir grecs unis, c'est-à-dire s'ils ne cessaient d'expliquer la Trinité comme on l'explique à Pétersbourg, pour l't^xpliquer à la façon romaine. Jugez si ces malheureux paysans y entendent quelque chose ! Mais cela a suKi pour les faire révolter; et ce n'est pas un jeu qu'une révolte de wL's gens-là. Ils sont très nombreux, armés et toujours alroces quand ils se révoltent; ils massacrent actuellement leurs maîtres, avec femmes et enfans, tout prêtre catholique et juif. Il y a déjà des milliers d'hommes égorgés. Cette révolte gagne comme un feu d'artifice, parce que le fanatisme grec en eux est joint au désir de l'indépendance. C'est une race cosaque, ennemie des Polonais depuis les guerres semblables sous le règne de Jean Casimir', au siècle passé. Les moyens d'arrêter ce torrent sont très-difficiles à trouver. J'en suis extrêmement occupé. C'est le fanatisme grec et serf qui combat le fer et la fiamme à la main contre le fanatisme catholique et noble. Mais en voilà assez. Je voudrais vous mander quelque chose de moins triste ; mais tel est mon sort, que faire? 11 faut le supporter et bander les plaies à mesure qu'il s'en forme, tant qu'il y a de la charpie. Toujours est-il vrai que sans la confédération de Bar* ce nouveau malheur ne serait pas arrivé. Celte confédération de Bar est presque détruite, mais elle repousse de nouveaux bourgeons dans d'autres endroits. Dans la ville de Cracovie', et dans une partie du palatinat de Russie, elle vient de se produire. 0 Dieu ! Pourquoi la nation m'a-t-elle méconnu? A présent elle m'a mis presque dans l'impossibilité de la tirer de l'abîme où elle s'est jetée.

1. Jean-Casimir (IGOO-KiTÎ) fui élu en 1018, abdiqua en 1UG7 cl mourut en France abbé de Sainl- Germain-d es-Prés.

2. Le 29 février 1768, Pulawski, Kraniski et d'autres nobles polonais formèrent la Confédération de

Bar, pour lulier contre rins:érence de la liussie dans les affaires de Pologne, et contre le roi Stanislas, qui passait pour s'y prêter.

3. Cracovie se confédéra, fut assiégée par le général russe Apraxin et fut emportée le 20 août 1708.

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