‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 341 sur 558 · MADAME D'EPINAY · texte numérisé non relu

MADAME D'EPINAY

et quand il nous arrive de déraisonner, nous sommes enchantées, parce que cela nous fait rire un petit moment. Par exemple, nous avons été diner l'autre jour à Sannois chez M. d'Houdetot* : ma fille, Mme de la Live^, une demoi- 11e de ses amies qui se nomme Mlle de Givry, et moi. En venant, je sens tout à coup un paquet qui sort du coffre du carrosse, qui me roule sur les jambes; je cherche avec mon pied à démêler ce que ce peut-être; je n'ai pas plus tût appuyé le pied dessus, qu'il en sort en cri lamentable qui finit en mourant. Nous voilà toutes à crier : qu'est-ce que c'est que cela? c'est un chien! c'est un enfant! Arrêtons! arrêtons! et de rire à mourir. On arrête, on descend, on cherche : c'était un paquet de Hnge sale dans lequel on avait mis, je ne sais pourquoi, une vessie soufflée ; en marchant dessus je l'avais fait crever apparemment. Enfin, nous voilà toutes quatre sur le grand chemin à rire aux éclats. Nous remontons en voiture, en faisant de profondes réflexions sur ce chétif événement, quand tout à coup nous demandons : mais, si c'eût été un enfant, qu'aurions nous fait! D'un commun accord, nous l'aurions adopté toutes quatre, nous l'aurions élevé^', nous lui aurions donné un nom. — Et lequel? — Un nom composé d'une syllabe de chacun des nôtres ; et cela aurait fait le chevalier Gisabeldi : ce nom est heureux. Enfin, nous faisions le roman de toute sa vie, et nous voilà désolées de ce que le paquet n'est que du linge sale, et n'est pas un enfant. Ah! l'abbé, s'il vous en reste quelqu'un dans quelque coin, dont vous ne sachiez que faire, faites-le mettre dans notre carrosse, la première fois que nous irons en campagne : en vérité, c'est un vrai ser- Nice à nous rendre. Si vous n'en avez pas, je vous en com-

1. M. d'Uoudetol, lieutenant gémral, est moins connu que sa femme (vers 1730-1813), sœur de M. d'Épinay, amie de Saiut-Laml)ert et de J.-J. Rousseau. Ils habitaient à Sannois, prèd de Montmorency et de la Chevrette.

2. Lalivc de Juily, introducteur des ambassadeurs, frère de M. d'Épinay, avait épousé en secondes noces en 1762 M"* de Ncttine, fille d'uu banquier de Bruxelles.

3. M"' D'Éj)inay s'intéressait fort aux questions d'éduratioa.

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mande un, mais choisissez bien; envoyez-nous un petit génie naissant; en un mot qu'il vous ressemble, et nous en ferons quelque chose; mais laissons cette folie, et parlons sérieusement. Faute d'avoir du nouveau à vous dire, je reviens sur le passé, et je vous soutiens l'abbé, que les animaux sont curieux*. Il m'en est revenu vingt exemples en tête, depuis ma dernière lettre. Par exemple, pourquoi dans le mois d'octobre, lorsqu'on chasse aux alouettes, avec un miroir à facettes, viennent-elles de deux lieues à la ronde, lorsque le soleil y donne, et qu'il jette du feu de toute^ parts? On tire tout à travers cet essaim; celles qui nv tombent pas sous le coup s'éloignent, et reviennent l'instant d'après, tournent et retournent autour, et il y en a même que le coup de fusil ne fait point en aller. Vous me direz peut-être que c'est la chaleur qui les attire; point du tout, car dans le mois de novembre, dans le mois de décembre, où elles errent également dans la campagne, on a beau recommencer cette chasse, on prétend qu'elles n'y reviennent point. Ce fait m'a été constaté par plusieurs chasseurs. Pourquoi le chat, animal si défiant, approche-t-il avec précaution d'un objet qu'il ne connaît pas? Il tourne, il l'examine ; la crainte, l'inquiétude le feraient fuir, la curiosité seule le peut faire approcher, et l'engager à l'examen.

J'attends avec impatience que vous répondiez à ces objections.

Quoi que vous disiez, l'abbé, que mes lettres sont une encyclopédie, je ne puis m'ernpêcher de vous parler d'un petit livre de rien, intitulé : Élémens du système général du monde, par M. de Lazniez. Mais consolez-vous, je vous commencerai mon extrait par un conte.

Feu M. l'abbé deBragelongne, de l'Académie des sciences, bon géomètre et homme fort dévot, fit un jour un petit catéchisme à l'usage de ses confrères; il l'apporta à une

séance, et le tenant sur sa main, il dit aux académiciens:

l.Cf. p.4iit. M-*d'É|)inayliiiavait 1 curieux, quand il mettait la tôle à répondu déjà que sou chien était | la porlicre du carrosse.

MADAME DÉPLNAY. 441

I Messieurs, vous voulez tous être sauvés, je n'en doute [•I ; eh bien, il ne s'agit que de croire le contenu de ce livret; voyez, messieurs, c'est si peu de chose! N'est-il pas bien commode d'avoir toute sa religion dans un coin de sa poche comme un colombat*? »

Je tiens ce conte de Diderot. Eh bien! M. Laziiiez, ancien inspecteur des études et des élèves de l'école miUtaire, expliquant le monde actuellement dans un grenier à Lunéville, pourrait se présenter à l'Académie, son petit livret sur la main, et dire comme l'abbé de Brageiongne

lit : (( Messieurs, voilà tout ce qui a fait le supplice de

-cartes et de Newton pendant si longtemps, ce dont la tète du grand architecte fut grosse pendant un nombre prodigieux de siècles : je l'ai renfermé en quatre feuillets; lisez bien ces quatre feuillets, et allez reposer vos crânes fatigués sur leurs oreillers. N'est-il pas bien commode, Il voir dans un coin de sa poche la clef de l'univers comme un passe-partout de garde-robe? »

Cel ouvrage ne paraît être ni d'un fou ni d'un sot, mais bien d'un homme dont les lumi^es ne sont point proportionnées à sa tentative.

C'est le rêve d'un homme d'esprit qui est souvent obscur, I' II ce qu'il est impossible qu'un rêve philosophique et métaphysique ne le soit pas.

Il ne me reste plus, mon cher abbé, qu'à vous parler de vos machines à carder les matelas; elles sont toutes prêtes, et j'attends vos ordres suprêmes pour les faire partir. Sur ce, je vous embrasse, et prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde*.

1. Pelit aîmanach ainsi nomm^ 1 2. C'est la lormule ordinaire <]«»• du uuin du libraire qui le vendait. | souverains.

L'ABBÉ GALMI*

Voici l'un des étrangers qui ont le plus facilement, le plus spitueilement manié la langue française. Né à Chieti, neveu d'un 1 rchevêque de Tarente qui était aumônier du roi de Kaples et qui aimait les lettres, Ferdinand Galiani fut instruit par tout ce que l'Italie méridionale comptait de plus illustres savants. Il apprit le latin, qu'il savait, disait plus tard Grimm, mieux que toute l'Académie des Inscriptions, la philosophie, le droit, l'économie politique, et commença, dès l'âge de seize ans, à/aire connaître son érudition et ses talents littéraires. Il prit les ordres mineurs, afin d'être apte à recevoir des abbayes, qui ne lui manquèrent pas en effet, quoiqu'il n'eût jamais fait seulement mine d'étudier la théologie. En 1759, il fut nommé secrétaire d'ambassade à Paris. Sa petite taille le fit d'abord railler et lui attira quelques mortifications, mais bientôt son esprit, ses saillies originales, SCS vastes connaissances, ces contes bouffons ou piquants que son imagination inventait avec une incroyable fécondité et qu'il mimait en perfection avec une vivacité toute napolitaine, le mirent à la mode. L'abbé Galiani ÎU les délices de la société qui se réunissait chez Mme d'Épinay, chez Mme Geoffrin, chez Mme Necker; Diderot, Grimm, Marmontel étaient en admiration devant lui. On conçoit quelle fut la douleur de l'abbé,quand Choiseul dont il avait traversé les projets, le fit rappeler à Naples, où il occupa un emploi de conseiller au Tribunal suprême du commerce. Il fut ensuite secrétaire du même Tribunal, puis ministre des domaines, avocat fiscal, et membre de divers Conseils. Il remplit toutes ces fonctions avec beaucoup de zèle, et trouva même du temps pour cultiver la littérature. Mais ni ces places et les riches traitements qui y étaient attachés, ni les abbayes dont il fut pourvu, ni la faveur de sa cour, ni la société qui le recherchait, ni les lettres, ni la belle colloction d'antiquités qu'il avait formée, ne purent jamais lui faire oublier Paris, et ses amis, et la douceur de leur commerce et

1. L'abbé GalianL Correspondance avec M" d'Épinay, M"' Necker, etc., nouvelle édition entièrement rétablie d'après les *.trtet originaux, par L. Pcrcy et

G. Maugras. J'ai souvent mis à profit les excellentes notes de MM. Perey et Maiigras, et leur nolice si complète sur Galiani. set amis et son temps.

des conversations. Jamais il ne consola d'être réduit à vi^re dans sa patrie. Sa réputation s'était étendue dans l'Europe entière. Il correspondait avec Catherine II, avec Frédéric II, et plusieurs princes d'Allemagne. L'empereur Joseph II, le comte et la comtesse du Nord (lils et belle-fille de Catherine II), le visitèrent à Naples. Mais rien ne le réjouissait autant que lorsque passait quelque étranger qui venait de Paris, et qui avait vu Diderot ou Mme d'Épinay : alors l'abbé revivait pour un moment le temps passé, plaisant et délicieux.

Les Lettres de l'abbé Galiani nous le représentent tout entier, te\ qu'il apparaissait aux habitués de la Chevrette, et que l'entendaient les amis de Mme Geoffrin. a L'abbé, écrit Marniontel, était de sa personne le plus joli petit Arlequin qu'eût produit l'Italie, mais sur les épaules de cet arlequin était la tête de Machiavel. > Il faut un peu rabattre de cet éloge. L'abbé était un homme instruit, qui avait un fond solide de connaissances et des réflexions sur toute sorte de sujets. Très indépendant d'esprit et très hardi, il détestait les déclamations philanthropiques et sentimentales, et se plaisait à démontrer par quelque bon conte à ses amis les philosophes la faiblesse de leurs doctrines. Il daubait les athées aussi volontiers que les fanatiques. Mais le tour singulier qu'il savait donner à ses idées, faisait un peu illusion sur leur profondeur. Ce qui valait le plus dans la conversation de Galiani, c'était la forme, et la physionomie et le geste qui traduisaient chacjue mot. Au reste, ses idées étaient celles d'un homme d'imagination, qui a louché à tout, et qui en tout se plaît à contredire les opinions communes. Galiani raffole du paradoxe. Cela l'a conduit parfois à dire des choses extravagantes, mais parfois à dire des choses fines et profondes, et même des choses sensées dans des matières où extravaguaient ses contemporains. On peut le voir dans ces fameux Dialogues sur les Blés, que Galiani composa contre les économistes, partisans de la liberté du commerce, et que Voltaire comparait aux Dialogues de Platon, il est vrai, avec un peu de complaisance. On le verra aussi dans la Corrspondancede Galiani, mélange de bon sens et de bouffonnerie, vérité et de fantaisie également inattendues et singulières, tes lettres, qui nous font connaître un si rare original, ont encore le mérite de nous transporter parmi ces amis que regrettait l'abbé, et nous les peignent au naturel par toute sorte de tiaits pris sur le vif et de curieuses anecdotes.

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