EN CRIMEE
A MADAME LA MARQUISE DE CoiGKî'.
De Kiovic, 1787.
Savez-vous pourquoi je vous regrclle, madame h Marquise? C'est que vous n'êtes pas une femme comme une autre, et que je ne suis pas un homme comme un autre, car je vous apprécie mieux que ceux qui vous entourent. Et savez-vous pourquoi vous n'êtes pas une femme comme une autre? C'est que vous êtes bonne, quoique bien des gens ne le croient pas. C'est que vous êtes simple, quoique vous fassiez toujours de l'esprit, ou plutôt que vous le trouviez tout fait. C'est votre langue : on ne peut pas dire que l'esprit est dans vous; mais vous êtes dans l'esprit. Vous ne courez pas après l'épigramme : c'est elle qui vient vous chercher. Vous serez, dans 50 ans, une Madame Du Deffand pour le piquant, une Madame Geolfrin pour la raison, et une maréchale de Mirepoix*pour le goût. A vingt ans vous possédez le résu/tat des trois siècles qui composent l'âge de ces dames. Vous avez la grâce des élégantes, sans en avoir pris Tétat. Vous êtes supérieure, sans alarmer personne que les sots. Il y a déjà autant de grands mots de vous à citer, que de bons mots... Vous êtes plus embarrassée qu'embarrassante; et quand l'embarras vous saisit, un certain petit murmure rapide et abondant l'annonce le plus drôlement du monde : comme ceux qui ont peur des vo-
i. Cette lettre et les suivantes sont écrites peudnnl cet étonnant voyage de Crimée où Catherine visita les provinces récemment conquises par Potcnikia. Le prince de Ligne et le comte de Ségur amhassadeurde France l'accompagnèrent.
La manjuise de Coigny, née Conllans d'Armenlières, morte en 1833, eut une grande réputation de grâce et d'esprit. Les Souvenirs qui ont
été imprimés sous son nom ne sont pas d'elle.
2. Sœur du prince de Beauvau, elle l'ut la seconde femme du marquis puis duc do Miropoix, maréchal de France en 1757; elle resta veuve en 1758; elle fut longtcmi)s dame du palais de la reine. Celait la parfaite femme do cour ayant toutet les grâces et toutes les souplesses qui pouvaient servir à sa fort>in*
LE PRINCE DE LIGNE
leurs chantent dans la rue. Vous êtes la plus aimable femme et le plus joli garçon, et enfin ce que je regrette le plus.
Ah! bon Dieu! quel train! quel tapage! que de diamans, d'or, de plaques et de cordons, sans compter le Saint- Esprit! Que de chaînes, de rubans, de turbans et de bonnets rouges, fourrés ou pointus! ceux-ci appartiennent à des petits magots qui remuent la tête comme ceux de votre rlieminée, et qui ont le nez et les yeux de la Chine. Ils s'appellent des Lesghis*, et sont venus en députation, ainsi (|ue plusieurs autres sujets, des frontières delà grande mu raille de cet empire chinois et de celui de Perse et de Byzance. C'est un peu plus imposant que quelques députés du Parlement, ou des États d'une petite ville qui viennent de 20 heues, par le coche, à Versailles, pour faire «ne sotte représentation.
Louis XIV aurait été jaloux de sa sœur Catherine II, ou il l'aurait épousée pour avoir tout au moins un beau lever. Les fils des rois du Caucase, d'Héraclius*, par exemple, qui sont ici, lui auraient fait plus de plaisir que cinq ou six vieux chevaliers de Saint-Louis. Vingt archevêques, quoiqu'un peu malpropres, avec des barbes presque jusqu'aux genoux, sont plus pittoresques que le petit-collet d'un aumônier du Roi. L'escorte d'oulans d'un grand seigneur polonais qui va voir son voisin à une demi-lieue de chei lui, a meilleur air que les Hoquetons' à cheval qui précèdent le triste carrosse et les six rosses d'un homme à rabat et à grande perruque* : et les sabres étincelans, avec des poignées en pierreries, sont plus imposans que les gaules blanches des grands-officiers du roi d'Angleterre.
L'impératrice m'a reçu comme si, au Heu de six ans, je ne l'avais quittée qu'il y a six jours. Elle m'a rappelé mille