‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 470 sur 558 · Mol forgrf parfîollé · texte numérisé non relu

Mol forgrf parfîollé

homme incapable d'affaires quand le malheureux à l'imprudence de montrer du goût pour les lettres.

Au reste, mon ami, si vous déférez à ce mien conseil, vous direz un jour, vous qui avez de la mémoire : c'est un ignorant qui m'a persuadé d'apprendre le grec, et vous me nommerez. Si je ne suis pas savant, je n'en accuse que ma mémoire et non ma volonté. J'ai toujours été de l'avis d La Fontaine :

Laissez dire les sots : le savoir a son prix.

Défigurez, mon cher fils, vos lettres par des ratures plutôt que de faire des brouillons de lettres pour moi. Je ne vous passe point cet amour-propre, ni la plus légère prétention à l'esprit. Je vous passerais plutôt d'être bête tout bonnement. Dans les lettres, ainsi que dans toutes les actions de votre vie, soyez toujours ce que vous êtes, vous ferez bien. Faites des efforts pour être plus, vous serez moins. Soyez simple, uni, naïf comme vous l'êtes; vous plairez. Faut y tâcher.

Un homme né chagrin, plaît par son chagrin même *,

a dit Boileau.

Ce n'est que l'air d'autrui gui peut déplaire en nous.

Vous flattez-vous, mon petit finaud, qu'avant de nous liavouer ingénument, ma femme et moi nous ne nous fussions pas aperçus, il y a plusieurs années, de vos apprêts de style et de vos menues prétentions? Nous disions souvent : « Voilà notre cher jeune homme qui veut faire de l'esprit; voilà une tournure de phrase qui lui a coûté; il l'a bien cherchée, celle-là! » et nous riions de vos tâcheries* au beau style. Tâcherie n'est pas français; c'est un baibarisme que ce mot, mais pourquoi se gêner avec ses amis? Je vous donne l'exemple avec les préceptes, moi !

Oui, mon ami, vous avez un bon esprit. Tenez-vous-y :

1. C'est, on le voit, une des, maxi- i 2. Tachcrie : le mot n'est pa» mc6 favorites de Colié. 1 dans Liltré.

c'est bien le meilleur lot. Laissez roupiller* les autres dans le bel esprit. Fortifiez le vôtre par des connaissances; étendez-le par l'étude des anciens. Partout ailleurs on vous abuse. J'ai songé à cela trop tard; ou plutôt l'état très étroit où j'ai été dans ma jeunesse m'a empêché d'y songer. L'honneur me commandait de penser à un état utile pour n'être à charge à personne. J'étais pauvre, je n'ai pu me livrer à mes goûts; au contraire, il m'a fallu les contrarier pour tirer quelques plumes des ailes de la fortune (quoique je ne sache pas qu'elle en ait), pour arriver à l'indépendance, qui fut toujours le seul but de mes désirs, et que j'ai obtenue sans savoir comment. Mais je vous répéterai bien que ce n'est pas par une aisance que je n'ai point méritée que je tiens ce bien de tous les biens : l'indépendance ! Mais cet accès d'égoïsme qui vient de me prendre ne doit pas me faire oublier ce que je voulais vous dire. La suite de mon homélie sur les belleslettres, c'est que si je vous prêche en faveur des anciens et vais jusqu'à vous ordonner d'apprendre le grec à fond, vu votre mémoire, je vous défends expressément d'apprendre l'anglais *. Les anciens vous donneront un goût exquis, les Anglais un détestable. Car, qu'arrive-t-il quand on s'est donné la peine d'apprendre une langue? notre amour nous la fait épouser : c'est Pygmalion amoureux de sa statue. On ne lit, on ne veut hre que de l'anglais; et c'est un moyen infaillible dé se corrompre le goût.

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