A MONSIEDR LE PRINCE DE CONTI
Monseigneur,
Je chantais hier au soir les grandes qualités de Votrp Altesse; je vantais surtout sa munificence et j'employais cette foule de synonymes redoutables de l'un de vos serviteurs, pour prouver que vous étiez, Monseigneur, non pas le prince, mais l'homme le plus généreux que je connusse, lorsqu'un vilain, que Lucifer confonde, m'a répondu froidement que tout cela était bon pour le discours, mais qu'il était sûr que Votre Altesse Sérénissime laisserait crever comme un chien un pauvre chrétien au coin d'une haie, faute d'une bouteille de romanée*. « Vil calomniateur, aije dit avec dédain. — Médisant, voilà tout ce que je suis, a-t-il répliqué. » Je ne puis souffrir,. Monseigneur, que l'on déchire à mes yeux la réputation d'un grand prince, et j'ai fait un projet de vengeance qui ne sera pas différé même à demain, si Votre Altesse ne le trouve pas trop cruel. J'ai commencé par provoquer à dîner chez moi le traître, à quatre heures aujourd'hui : il ne se doute de rien. Là, notre dessein est dé lui boire au nez la bouteille
1. Né en 1717, il avait commandé CD Piémont et gagné la bataille de Coni en 1744. Ce prince, homme d'esprit, que Louis XV appelait mon cousin Vavocat, parce qu'il aimait à disputer et à contredire, fut le protecteur constant de Beaumarchais. C'était un esprit fort, et il paraît qu'il fallut l'intervention
et toute Thabiloté diplomatique de Beaumarchais pour lui faire recevoir les sacrement! à son lit de mort (1776).
2. La Romanée, non loin de Boaune, sur la côte de Nuits, est un des meilleurs crusde Bourgogne.